Les incidences des croyances sur l’évolution de la société

-« Quelle est votre représentation de la mort ? »

– « Si je me réfère aux dires de ma mère, il y a une vie après la mort. Ma pensée rationnelle dit qu’il n’y a rien. »

 

« Aidez-moi, aidez-moi. »

Un homme surgit des buissons en boîtant ; il semble blessé. Le réflexe premier du groupe composé de quatre garçons et de deux filles dont la moyenne d’âge se situe entre 17 et 20 ans est de lui proposer d’appeler la police. L’homme s’enfuit à toutes enjambées dans une allure aérienne. La surprise passée, le groupe se dirige vers la voiture garée quelques mètres plus loin de chez l’ami où la discussion a été des plus passionnantes. Il est une heure et encore le temps d’aller en boîte de nuit. Dès la portière du chauffeur ouverte, l’homme réapparaît.

« Aidez-moi, aidez-moi. »  

Malgré la peur et les tremblements des doigts la même proposition est faite. L’homme se volatilise ; il s’évapore. Il aurait du passer devant la voiture n’ayant pas le choix d’autre chemin. Personne ne parle, mais l’envie de prolonger la soirée a disparu. Les filles sont d’abord raccompagnées. En rentrant, les regards circulaires balayent les alentours. Le dernier à garer la voiture court jusqu’à sa chambre. Les jeunes gens sont brillants sur le plan scolaire et feront partie de l’élite de demain. En plein jour, ils visitent le lieu de la rencontre. L’évidence est là. L’apparition devait obligatoirement passer devant la voiture. Alors ils évoquent la période de carême, l’interdit du plaisir et la menace de l’être surnaturel. « Je ne sais plus quoi penser s’agissant du retour des morts. Si dans mon quartier j’étais confronté deux ou trois fois à ce type d’apparition, je déménagerai. » Cette aventure est arrivée à la jeune fille qui affirmait qu’il n’y avait rien après la mort.

La question de la croyance est toujours posée en direction de la magie et de la sorcellerie. Met-elle le sujet dans une situation attentiste, entrave t-elle son dynamisme, la cantonne t-elle à l’accusation des autres en l’inscrivant au registre des victimes ? En 2020 doit-on croire aux maléfices, à Belzébuth et aux zombis ? Espère-t-on que les poules dans les trois chemins et les crapauds aux gueules cadenassées en période électorale aideront à battre l’adversaire ? La modernité a augmenté le niveau de vie mais n’a pas gommé l’incertitude du lendemain, la crainte de l’environnement et la méfiance envers autrui. Persuadé que la jalousie est le moteur des attaques perfides d’ennemis connus et inconnus, le sujet se doit de se protéger. Depuis des siècles, la sorcellerie fait partie de l’histoire des sociétés humaines sous des angles modelés par la croyance populaire et la culture du milieu de l’individu. Des campagnes les plus reculées aux grands centres urbains, elle est considérée comme une réalité profonde dont certains se disent capables de fournir des preuves. Envisagées sous ce versant révélateur d’une mentalité qui colore nombre d’attitudes de la vie quotidienne, sa survivance et son évolution sont les références d’un ancrage dans la personnalité donc de la psychologie d’un peuple.

Un système social peut s’étudier comme un système de valeurs. Une société comprend des individus liés entre eux par un réseau de relations. Si les intérêts individuels s’harmonisent grâce à des intérêts semblables ou à l’ajustement d’intérêts divergents, la relation sociale est possible. Il n’est pas indéniable que des intérêts semblables donnent lieu à une relation sociale, mais une société n’existera que sur la base d’un certain degré de similitude des intérêts de ses membres en s’accordant sur les valeurs qu’ils reconnaissent. La sorcellerie opérante et évènementielle induit toute la relation du sujet à son environnement.

Il faut décrypter les données culturelles pour comprendre et expliquer les comportements individuels en les resituant dans le contexte global du comportement collectif ; c’est-à-dire le sens de l’univers social et affectif qui en dicte les fondements. La culture féconde l’humain en imprégnant largement ses mécanismes psychiques où se démarquent les signes qui sont autant d’indices d’une articulation significative puisque loi, morale, système de croyances (magie et religion) s’emboîtent de manières diverses pour régler la conduite des hommes dans le sens d’une syntonie groupale.

La religion apparaît comme un système de classification, une façon d’ordonner et de conceptualiser l’univers en y distinguant des types multiples de pouvoir et de puissance. Cependant l’homme n’a pas conscience d’avoir inventer la religion. Il a l’impression que c’est le monde lui-même qui est religieux. L’homme religieux croit à une réalité absolue qui transcende le monde, le sanctifie et le rend idéal. Sa perte, son absence son manque crée de l’angoisse. Dieu est extérieur au monde et présent dans la croyance : le point de rencontre de la divinité avec l’homme se produit dans l’âme de chacun sous forme d’un commerce personnel entre deux sujets. Le lien de chaque individu avec dieu traduit le rapport fondamental de l’homme avec son créateur. La preuve de l’existence de Dieu est contenue dans l’idée d’indéfini. « J’ai l’idée de Dieu, donc il existe. » Magie et religion suivent la même démarche : elles permettent la représentation des choses. Toutes deux se meuvent dans l’imaginaire, la magie le sait, la religion feint de l’ignorer. Le croyant croit apercevoir les indices concrets de l’amour que Dieu lui porte. Il interprète les gestes et les évènements en dépit de leur signification sociale.

Si la religion reçoit une totale adhésion dans sa pratique c’est qu’elle valide l’existence de la conscience morale et des valeurs morales. Le ciel est l’inverse du monde des mortels : il est meilleur, celui de la magie et de la sorcellerie est mauvaise. Dieu a un pouvoir de souveraineté ; il dispose d’une force supérieure lui permettant une entière domination sur autrui. Cette puissance lui donne un caractère double et contradictoire : Dieu de bonté, mais aussi Dieu vengeur. La malédiction divine, l’injuste de la disparition d’un jeune enfant, l’imprévisibilité des catastrophes lui sont imputables.

Cependant l’humain a besoin de religion car elle remplit une fonction de libération émotionnelle. Le rite offre un recours apaisant, il procède à une épuration intérieure de ce qui inquiète. Le rite a une valeur organisatrice à l’égard de l’agressivité ; il permet qu’elle se transforme en quelque chose de plus acceptable qui diffère le passage à l’acte. Par exemple, la prière est utilisée comme un acte de sorcellerie : celle de Saint Bouleverse faite en direction de l’ennemi soulage pour deux raisons : elle répare le mal commis par l’autre, elle venge en sachant que le choc en retour, renvoi à l’agresseur de l’acte de sorcellerie est incurable et opérant. Quelle est la différence entre choc en retour et sorcellerie ? C’est la différence d’intention : un prêté pour un rendu.

 De plus l’Eglise dans un contexte idéologique gère le besoin d’identification par la reconnaissance d’appartenance à une communauté. Le croyant en retire deux bénéfices : une adaptation extérieure, un bénéfice affectif, une satisfaction narcissique. Il est reconnu dans un rôle, dans une posture valorisante qui balise l’angoisse. La prière est l’élément thérapeutique le plus employé dans le monde entier.

Hormis ses fonctions positives, la religion contient son versant négatif quand un mouvement archaïque religieux désire enfermer la femme dans une position inculte : réalité qui souligne le mépris dont elle est l’objet. Aucun Dieu de bonté ne saurait l’admettre. La désobéissance des croyantes pratiquantes ou pas, se jaugent à l’échelle des pratiques sexuelles. Elles se protègent malgré les interdits et avortent parce que la modernité garantit la limitation des naissances. Mais la transgression de l’interdit n’est pas aussi patente dans certains groupes qui maintiennent vivace le refus de la transfusion sanguine, au risque de perte de vies. Le dilemme est grand quand l’équipe médicale explique la nécessité vitale de cet acte et les conséquences du refus. La raison prend rarement le pas sur la prégnance des lois religieuses. Le malaise provoqué par la prise de position contraire à la foi, n’est pas facile à évacuer. Des années après un avortement, des femmes ont au moment du surgissement d’un malheur, mis en relation la transgression de l’interdit et la punition divine, la culpabilité remontant à la conscience.

Le phénomène magique semble différent du phénomène religieux. Cette différence tient à l’organisation du rituel. Est magique tout rite qui ne fait pas partie d’un culte organisé, ii est privé, secret, mystérieux, et tendant à la limite vers le rite prohibé. La magie agit à l’aide des forces de la nature tandis que la religion suppose la transcendance du sacré : clivage bien/mal.

Pourtant la magie remplit aussi des fonctions : fonction sociale, fonction psychologique. Quel en est le processus opérant ? Une mère de famille apprenant que sa fille se prostitue dira : « On l’a mise sur le trottoir. » Elle se décharge de la responsabilité du comportement de son enfant et la dédouane du même coup. La consultation magique confirmera l’intervention maléfique et mettra en route un processus de prise en charge : le travail. Cette accusation oblitère la culpabilité, consolide le lien affectif et autorise une restauration narcissique quand il y a risque d’effondrement du soi. Dans tous les cas, le fait d’avoir recours à la consultation magique quand tous les chemins sont barrés par la volonté d’autrui, empêche le passage à l’acte direct. La grande victoire consiste à s’être sorti de cette mauvaise passe : c’est un triomphe. La déception de l’ennemi n’en sera que plus grande.

La socialisation de l’agressivité passe par l’identification du conflit et sa résolution. La consultation magique, en identifiant l’agresseur, en le nommant, donne l’assurance d’une réparation des dommages causés et rend opérant un mode de régulation/symbolisation de la pulsion agressive. Le gadé-zafé s’il est conscient de son rôle, devrait participer à la maîtrise des expressions interindividuelles, en traçant une ligne de partage entre les tensions. Le rituel accompagnant le fantasme ; c’est l’agir qui répare. Le mécanisme de défense autorise le passage d’un mode de fonctionnement mental à un autre, dont la fonction élective est non seulement une dissolution de la tension mais aussi l’entreprise combinatoire d’un changement des conditions internes qui la provoque. Si l’activité première est génératrice de conflits psychiques, secondairement l’activité fantasmatique réitère la possibilité d’une prise du désir sur le réel.

La magie est un exutoire culturel, elle emploie les objets de l’église, (bougies, hostie, argent de la quête, médaille bénie) à des fins de manipulation. Le magico-religieux s’étend à toutes les strates sociales parce qu’il est une construction symbolique qui possède son efficacité psychique. Il n’y a pas de contradiction fondamentale pour un consultant à maîtriser Internet et les contenus de la Science et accepter qu’un praticien de la magie mette un balai cassé en trois dans un quatre chemins pour lui trouver, favoriser ou maintenir un emploi. Le bain démarré met en de meilleure disposition le candidat au concours. A défaut d’être ensorcelé, les effets bénéfiques des feuillages et des parfums l’aideront dans sa réussite. L’impossible se retranche derrière la certitude. Le réconfort psychique n’est pas négligeable. L’angoisse peut être un frein ; elle peut aussi être un moteur. En situation de crise, la démarche vise à maîtriser des éléments inconscients solidement enracinés : le refoulé faisant retour. Ils s’appuient sur l’axe organisateur de la magie.

L’opprobre jeté sur l’engluement de ceux qui ne se reconnaissent aucune responsabilité dans ce qui leur arrive, s’enferment dans l’accusation des autres, se laissent submerger par leurs croyances, est peut-être légitime mais pas toujours justifié. A moins d’être engoncé dans la maladie mentale, le dire de jalousie et de méchanceté autorise un prompt rétablissement. L’accusation comporte un bénéfice secondaire : celui d’avoir de l’importance pour autrui : « Je ne suis ni belle ni riche mais on m’envie. » La faille narcissique est comblée. Autrui compose un environnement hostile et en même temps constructeur et réparateur. Il n’y a pas d’un côté les bons et de l’autre les méchants, mais des représentations qui suscitent l’angoisse et d’autres qui permettent d’en tirer bénéfice. Et ce sont les mêmes motifs qui en sont les supports. Si la création d’hologramme n’a pas démantelé l’idée de l’existence de fantômes, c’est que le mécanisme scientifique se situe dans un autre champ d’investigation qui n’influence pas les représentations culturelles.

Les signes informent, avertissent d’un danger les individus dont le rapport à la magie est distant. Papillons noirs, nocturnes, collés au mur du jour, chant du gligli au-dessus du toit (dans les temps d’antan), pleurs de chien, annonces de vie, annonces de mort que personne ne remet en question. Leur décryptage est un indice d’identité culturelle comme rappelle un message circulant sur le Net : « Vous savez que vous êtes un Guadeloupéen quand » A noter une réponse : « La croyance c’est peut-être quand vous courez à la couss’ le soir tard pour rentrer chez vous parce que vous avez entendu un bruit de pas mélangé à un bruit de sabot de chouval jiss derrière votre dos. »

La magie n’a jamais arrêté l’avancée de la science. Elles cheminent sans se soucier l’une de l’autre. L’esprit scientifique fait bon ménage avec la croyance chez un même individu parce qu’elles répondent chacun à un besoin. La croyance permet de lutter contre l’expérience de la souffrance. La répétition d’expériences rassurantes autorise l’intégration du vécu et de l’imaginaire. Elle structure le processus des conflits psychiques en objectivant une nouvelle réalisation de soi. Elle ouvre une perspective idéale construite sur un désir dans le pacte qu’elle sous-tend avec la culture. Pourquoi bon nombre de personnes consultent l’horoscope ? Privé de tout élément de repérage lui garantissant le bonheur, l’humain s’accroche à la prédiction comme seul moyen de rétablir un cadre sécuritaire où il insère une prise de son désir sur le réel. L’actualisation des besoins et des satisfactions face à la difficulté du quotidien, par ce biais, mène à la dissolution de la tension. La prise en charge des crises par l’art divinatoire aide à surmonter l’angoisse en créant entre le dedans et le dehors un sentiment de confiance. Quel être n’a pas de dispositions meilleures quand il est assuré que le soleil brillera pour lui demain ?

Il n’en demeure pas moins vrai que la connaissance de la culture est indispensable à la gestion de la psyché. Cela permet à mi mot de comprendre les motifs de l’angoisse, de décrypter les bases des conflits et d’y porter allégement à défaut de résolution.

Fait à Saint-Claude le 8 mars 2020

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