La migration antillaise

Publié dans Le Progrès social n° 2523 du 30/07/2005

Avec le taux élevé du chômage en Guadeloupe et la demande de main-d’œuvre en France, le BUMIDOM (1959) puis l’ANT ( Agence Nationale pour l’insertion et la promotion des travailleurs d’Outre-Mer, 1982) ont eu pour vocation de se préoccuper de la formation professionnelle de migrants antillais et de leur implantation dans le monde de l’emploi. La grande vague migratoire avait facilité le passage en majorité de personnes dont la formation se limitait à un CAP ou à rien du tout, puisque l’ordre de sélection établissait des facteurs entre les besoins légitimés d’un prolétariat et d’un sous prolétariat. Les centres FPA conseillaient l’orientation vers le bâtiment et la métallurgie ; les femmes sous couvert d’une promotion sociale et à la faveur de regroupement familial étaient par ordre décroissant : employées de maison, aides ménagères, manutentionnaires et OS, agents hospitaliers, agents des collectivités, intégrées dans les écoles de services sociaux, pupilles mises en centre d’accueil. Ce tableau est très éloigné de la conception de profession choisie On comprendra que les étudiants n’ont pas eu à utiliser ce circuit faisant partie d’une catégorie à part. Aujourd’hui ils bénéficient d’un enseignement universitaire sur place ce que n’ont pas connu leurs aînés.

Depuis les années 90 l’optique des responsables de la politique de l’émigration a quelque peu changé. La population de cette époque a vieilli. D’autres générations sont venues s’ajouter à l’existant avec des objectifs plus clairs, plus précis, des attentes moindres de la part du pays d’accueil. Il va s’en dire que la situation économique de l’île a évolué, que l’inscription à l’ANPE, les formations en direction des jeunes, l’aide à la création d’entreprise ont modifié l’obligation de départ.

En région parisienne les migrants sont en plus grand nombre, la capitale représente un pôle attractif pour l’emploi : principale cause de la migration( plus de 80%.) Un autre motif déclaré « sans précision », précède le désir d’épanouissement et celui de changement. Ce qui signifie que 20% des personnes concernées ont élaboré un projet synonyme de mieux-être. La tranche d’âge la plus représentative celle des 25-35 ans est établie là depuis plus de cinq ans. Habitant auparavant une commune aux Antilles, elle est logée à la périphérie de Paris dans des logements sociaux pour la plupart. Une différence notable apparaît entre choix implicite individuel et nécessité économique collective. Dans un cas la migration n’est qu’un glissement d’un champ vers un même champ dans un ailleurs géographique, dans l’autre le plus fréquent elle relève d’une modification : passage d‘un champ à un autre champ de la structure sociale. L’incertitude et l’indétermination favorisent des stratégies à des fins de conquête d’une identité sociale. S’expriment alors des antagonismes entre les valeurs du milieu de départ et les valeurs du milieu d’arrivée. Cependant les plus grosses difficultés ne sont pas inhérentes à l’emploi. Elles s’expriment d’abord en terme de racisme. Ceux qui évoquent l’obstacle du racisme propre à entamer l’estime de soi l’interprètent comme une injustice sociale (changement d’échelons, conflits.) En attente de reconnaissance et soucieux d’identification, sans cesse exposés à des rappels à l’ordre destinés à rabattre leur prétention, toujours sur leur garde, hypersensibles, cette lutte entre les rapports hiérarchiques ressemble à une lutte de concurrence, ils la vivent comme un refus d’être acceptés comme pairs. Seuls les migrants en période d’acclimatation, un et deux ans de séjour, érigent le travail comme principale difficulté. Sans qualification professionnelle ils sont relégués dans des emplois subalternes et temporaires. La pénibilité des tâches (industries, services d’entretien, gens de maison), le changement de rythme ( horaires fixes et rigoureux, cadence rapide), les frictions survenant au sein des établissements liés à de problèmes relationnels, autant d’attentes déçues qui se vivent comme un échec. La dévalorisation personnelle érode la confiance en soi, fait douter des potentialités, empestit la vie, jusqu’à la maîtrise de l’outil de travail. Plus longue est la durée du séjour, plus important est le nombre d’individus soulagés du poids des difficultés. Ce phénomène est celui de l’habituation qui est l’affaiblissement relativement persistant d’une réaction à certains stimuli. Une telle attitude est le résultat d’un compromis entre la pression du milieu et la capacité d’intégration des codes nouveaux : forme d’adaptation aux conditions d’existence et défense contre ces conditions. Le détachement affranchi de ceux qui soulignent avec force le sentiment d’injustice justifie un déplacement de deux sortes : celui de se faire reconnaître par l’autre et de s’en rapprocher, celui de maintenir la distance.

Le logement est prépondérant dans l’ordre des préoccupations fâcheuses. La méfiance s’établit envers les étrangers dotés d’une nombreuse progéniture, générateurs de bruit ( musique tonitruante) sont les griefs évoqués par les propriétaires. Ce ne sont pas les conditions sociales qui interrogent la société française ( les fiches de paie fournissent la preuve des salaires) mais bien leur présence. Autant d’images négatives qu’ils reçoivent  de ce pays d’accueil dont ils espèrent beaucoup. Le volume des relations amicales renseigne sur la communication qui s’instaure au sein des deux sociétés en présence. L’antillais en général a une vie affective très dense basée sur l’échange, un cercle d’amis élargi. Rares sont ceux dont le repliement est total et dépourvus de contact social. Les deux extrêmes de la dyade affective «  beaucoup d’amis métropolitains » et «  pas du tout » fonctionnent  pour le versant négatif dans la perception de l’autre comme obstacle à sa propre différence. Le refus d’investissement comme acte défensif évitant le déplaisir est une expression d’hostilité : refus de l’autre, refus de son code. La tendance au retrait de ce groupe est une stratégie qui occulte les relations négatives de l’environnement, évitant l’intolérable de la blessure narcissique ; il rétablit un équilibre en direction des amis antillais, en inflation. On ferme la ronde. Les autres qui sont satisfaits de leur séjour, ont beaucoup d’amis métropolitains avouent la conviction que leur Moi est organisé dans le cadre de la réalité sociale et désire accéder à un avenir collectif réel.

Un des éléments  de l’assimilation culturelle fut l’identification importante du mode de vie idéale et des coutumes observées par ceux qui détenaient le pouvoir. Depuis quelques années, le réveil de l’ethnicité a en grande partie modifié cette attitude. Le besoin de se différencier, de se démarquer des valeurs assimilationnistes a renoué un dialogue d’un autre ordre qui, au-delà de la revendication culturelle est une tentative de démythification des idéologies dominantes. Les coiffures tressées, la mode afro, ont contribué à établir une relation avec l’africain, comme fait de résistance. Ce défi, mouvement de révolte devant l’abolition des personnalités ethniques et culturelles est d’autant plus perturbant qu’il amène un constat d’atteinte antérieure de l’identité, juxtaposé à l’incapacité à devenir un agent de changement, puisque ne disposant d’aucune autorité  dans le jeu interdépendant du champ social et économique. Il n’est qu’une réévaluation d’une appartenance culturelle.

Des voix s’élèvent contre la persistance d’images négatives, de l’insuffisance médiatique concernant la représentation de l’antillais en France. Il est vrai que la société française après tant d’années de cohabitation et d’épousailles, n’a pas encore tout à fait admis qu’il ne fait pas partie de l’inquiétante étrangeté alimentée par la peur du même et différent. Quand osera t-on dire oui à la dissemblance ?

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