La maladie du jeu

Publié dans Le Progrès social n° 2504 du 19/03/2005

Le jeu est universel et nécessaire quand il est une activité volontaire source de joie et d’amusement accomplie dans les limites précises de temps et de lieu, comportant des règles strictes, improductives. Il permet de s’évader de la réalité, de tester le goût du risque et les lois du hasard.

Les jeux d’argent et de hasard comportent une dimension de pari entendons par la une perte et un gain dépendants de la décision d’une puissance supérieure( relation à l’ordalie. Ils s’apparentent aussi au duel puisque le pari est toujours un pari contre un autre. La prolifération des jeux alliée à la frénésie du joueur passionné devient un sujet de préoccupation, car l’exposition au risque du piège de la dépendance laisse entrevoir l’enracinement de nouvelles addictions : la notion d’addiction s’inscrit dans le cadre où la dépendance n’est plus nécessairement liée à une substance( drogue, alcool) mais rapportée à d’autres éléments investis tels une relation affective, un comportement, une situation. Se distinguent trois catégories de joueurs : les joueurs sociaux, les joueurs professionnels( qui vivent le jeu comme un sport professionnel et en retirent des revenus conséquents), les joueurs pathologiques. La nouvelle maladie du jeu, le jeu pathologique ou ludopathie, est classée dans les troubles impulsifs.
Où joue t-on ?

  • Au casino, lieu mythique qui exerce une fascination par ce luxe déployé où on imagine les fortunes qui se font et se défont. Le joueur effréné étranglé par les dettes peut se faire interdire de casino. A noter le besoin de limites.
  • Dans les cercles privés où il faut être parrainé pour y être admis( jeux de dés, cartes.)
  • A l’hippodrome Saint-Jacques à Anse Bertrand où l’on parie sur les courses.
  • Dans les pitts à coqs
  • Dans les PMU et points de vente de la Française des jeux, espaces de jeu où on suit les courses et engage les paris, fait son tiercé ou son loto en attendant le verdict diffusé par les médias.

L’Etat favorise les jeux d’impulsion( petites mises et résultat immédiat) avec le grattage. Le millionnaire permet de passer à la télévision symbolisant le lien entre richesse et gloire médiatique. Internet et casino virtuel depuis août 1995 accueillent chaque mois des parieurs payants( black jack, poker et paris sportifs.)

Les outils des jeux sont les dés, les cartes les grilles ou les tableaux( loto) ou la roulette, les machines à sous qui engloutissent l’argent des aînés de plus de 70 ans entre midi et quatorze heures. Le caractère solitaire des machines à sous est une des causes possibles de ses abus qui montre l’importance du lieu de jeu comme espace de socialisation.
L’exposition au risque de couches de plus en plus larges de la population devient un véritable fléau social, soutenue par un discours libéral disant qu’il faut consommer, jouir pleinement, disposer de soi sans restriction, favorise l’émergence d’une société de désinhibition avec un recours à l’agir et une quête du plaisir immédiat.

La population des joueurs se compose en grande majorité d’ouvriers de retraités et d’employés. Les hommes se situent dans la fourchette des plus de 35 ans pour les trois quarts. Les grattages ont une clientèle plus jeune et plus féminine. La grande partie des personnes qui joue régulièrement ou occasionnellement n’ignore pas que leur chance de décrocher le gros lot est infime. Mais l’image télévisée des gagnants milliardaires et le sommes fabuleuses gagnées comparées aux revenus des joueurs entretiennent espoirs et rêves. Rappelons que les jeux d’argent ne font que déplacer les richesses au lieu de les créer mais ils sont une part irremplaçable dans l’activité économique. La moitié du chiffre d’affaire du casino est prélevé par l’Etat. Les PMU, la française des jeux rapportent gros au budget du Gouvernement.

Le jeu compulsif ou pathologique ne concerne qu’un petit nombre de personne. Le joueur ne peut s’arrêter de jouer avant d’avoir tout perdu. Le jeu devient le centre de son existence au détriment d’une sphère affective et familiale, d’une sphère sociale. Il conserve un optimisme à toute épreuve malgré les expériences innombrables de pertes et tant qu’il gagne il continue à engager les gains. Quelques-uns uns au début font montre d’une certaine prudence, tentative de retrait et de protection mais retournent à l’activité du jeu augmentant la mise( le risque)comme pour combler ce temps de latence. Cette attitude existe chez les boulimiques qui dès le matin prennent de bonnes résolutions à l’égard de la nourriture, mais envahis par la perspective de privation dévorent deux fois plus que d’habitude. Les phases du jeu procurent des sensations de frisson, d’impatience fébrile, d’excitation et de tension controversée alliant plaisir et déplaisir. La période de gain constitue l’engagement de toute la personne : c’est une croyance sur laquelle se base la résolution de tous les conflits existentiels. Cette rencontre avec la chance a une fonction traumatique dans la mesure où elle induit une perte de repères qui déstabilise l’individu car elle donne accès à une béatitude. L’incrédulité de ce qui arrive entraîne une phase d’exaltation  qui accélère le besoin de faire cesser une situation anxiogène en réinjectant le gain dans une perspective d’évitement de l’expérience initiale jusqu’à la phase de perte. Arrivé à ce stade il va rejouer afin de se refaire financièrement, en quête d’argent axé sur l’idée de gagner à nouveau. Enfermé dans une spirale infernale, la répétition maintient le flambeur dans un système clos et contradictoire où le jeu lui semble la seule voie possible pour échapper au jeu. L’accroissement des difficultés professionnelles et relationnelles du aux dettes, aux mensonges, confine le joueur dans un isolement générant une souffrance intense voire des moments de désespoir.

Le joueur est toujours préoccupé par le jeu, rien qu’à y penser il ressent de l’émotion. C’est ainsi que les efforts restent infructueux pour le contrôler ou l’arrêter. Les tentatives d’arrêt font naître de l’agitation ou de l’irritabilité. Il ment à sa famille pour dissimuler l’ampleur réelle des habitudes de jeu, commet des actes illégaux( fraudes, falsification, vols détournement d’argent) pour financer la pratique du jeu car il a besoin de sommes de plus en plus importantes pour atteindre l’excitation ; il devient dépendant d’aides financières de l’entourage. Il joue pour échapper aux difficultés, ou pour soulager une humeur(tristesse, anxiété, dépression, sentiment d’impuissance ou culpabilité.) Le joueur pathologique est atteint très souvent de dépression, il use quelque fois d’alcool ou de drogue auquel s’associent les troubles alimentaires. Les flambeuse sont souvent boulimiques.

L’appât du gain n’est pas la cause du jeu. Le mécanisme pathologique met en relief le principe de plaisir dans un retour à la toute puissance infantile et à la rébellion contre la loi parentale donc contre la logique. Le frisson/tension agréable et désagréable à la fois est du au mélange de ce sentiment de toute puissance et de l’angoisse de l’attente de la punition. La conduite d’auto punition par la répétition, l’accès frénétique et ruineux, le remords, la flagellation puis le recommencement trouvent leur source dans l’aggréssivité envers le père et viendraient barrer la menace directe de punition liée à la haine, au désir de le supprimer, de le remplacer. Le joueur est enserré dans un effet de bisexualité : position passive de soumission, fantasme de tenir le rôle sexuel du père. La perte au jeu est le corollaire de la problématique de l’intégration de la loi, base de la constitution des instances morales, elle entraîne un abaissement de la tension, un soulagement de la culpabilité. La prise en charge ne peut advenir que si le joueur lui-même la demande.

Afin d’aider ceux qui souffrent du jeu pathologique, il serait souhaitable de mettre une partie des gains du jeu à la disposition de la recherche et de la prévention dans ce domaine.

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