La peur de l’étranger

Publié dans Le Progrès social n° 2506 du 02/04/2005

La peur de l’étranger, xénophobie, se fait de plus en plus jour dans une société dont la qualité première semblait être l’accueil. Parler de xénophobie ici et maintenant, la tenir écartée du terme de racisme, c’est mettre l’accent sur la ressemblance d’avec les personnes concernées par le rejet, parce que le racisme dans son sens large retient l’idée d’une hiérarchie de races, race supérieure, race inférieure, la première détestant la seconde. Soit dit en passant, le concept scientifique de race n’existe pas ; il y a des groupes ayant des caractères physiques héréditaires communs quelque soit leur langue, leurs mœurs ou leur nationalité ; beaucoup l’ignore.

Ressemblance au niveau du phénotype (pigmentation de la peau, texture du cheveu, type physique et morphologique), donc ethnie identique, mais dissemblance sur le plan social (sous-emploi, bas salaire, logement insalubre), l’Haïtien est devenu l’étranger par excellence qui dans l’imaginaire du guadeloupéen envahit son espace social et affectif de manière nocive (pollution de la terre par les pesticides, propagation des maladies vénériennes et sexuellement transmissibles, représentation de l’agresseur au coutelas.)

Que s’est-il passé pour qu’une telle peur de l’autre anime les pensées et les mots ?

La Guadeloupe, terre de tolérance, avait admis et absorbé dans les années 1950-1960 nombre de ressortissants de l’île de la Dominique, femmes et hommes en quête de « la vie » (besoins alimentaires et économiques) employés à l’intérieur et à l’extérieur des maisons. Les femmes avaient participé à l’élevage des enfants et aidé à leur épanouissement hautement déterminant dans leur vie d’étudiants et plus tard dans leur devenir d’élites intellectuelles. Si aucune alliance ne se nouait c’est que la séparation des classes sociales maintenait la distance, mais aucune forme de discrimination ne leur giflait la face. Ils se sont fondus dans la population.

Aujourd’hui, l’émigration haïtienne pose le problème à un double niveau : celui de l’économique, celui du psychologique non dissociable l’un de l’autre.

L’emploi au moindre coût suggère que des places disponibles inoccupées sont une réalité à gommer, à cacher en raison du taux de chômage annoncé. La présence de travailleurs étrangers dénonce ou l’exploitation du patronat, ou la carence d’une défense des droits du travail exigeant des salaires idoines, ou un refus d’occuper des emplois jugés inférieurs aux possibilités, aux conditions déplorables, comme dans le temps le travail des éboueurs en France.

Le sentiment d’être dans une strate sociale plus élevée n’empêche pas d’observer la sortie du marasme économique de l’autre qui commence à s’installer dans une pseudo aisance avec une volonté de s’adapter au mode de vie de son entourage. Cheminant vers une sortie de la précarité, le « eux ils mangent et nous pas » va se muer en « ils vont être comme nous » jusqu’à devenir « ils ont plus que nous » quand ils empruntent la voie de la réussite. Ils deviennent alors les boucs émissaires responsables de tous les maux.

La prise de conscience d’une misère sociale, mise en relief par le dynamisme de l’étranger permet un constat : l’évidence d’une situation d’échec qui va déclencher une crise individuelle et collective débouchant sur la violence et le rejet. La violence apparaît chez les groupes en rupture aiguë ou en rupture répétée conditionnant une dérive chronique. La xénophobie a comme aliments le chômage, l’exclusion, l’isolement, la précarité.

L’organisation des étrangers en communauté dérange, ils bénéficient des droits sociaux, d’aide financière. Une comparaison s’établit avec les laissés pour compte : « Ils ont la sécurité sociale, la gratuité des soins, ils ont tout » ; l’inventaire des faveurs supposées omet de tenir compte de la naturalisation, faisant la différence entre le nous et le non nous.

Le sentiment d’avoir à assumer leur présence va axer la dénonciation sur le nombre en évoquant la notion de seuil de tolérance, ce dire abominable quand il s’agit d’humains. Le refus d’accepter l’autre comme différent est en même temps accentuation et augmentation de la différence réelle ou imaginaire.

Plus cette différence est nocive et infâmante, plus elle sert à celui qui l’invente. Elle est généralisée : les femmes étrangères sont dit-on responsables de l’infidélité des guadeloupéens ; la concurrence se hisse aux affects, cela en dit long sur le désir. Mais le psychanalyste repère à partir de l’expression individuelle et familiale les dysfonctionnements, les carences et les troubles de l’ordre social incluant le plan économique.

Que signifie la haine de l’autre ?

On découvre la haine avant l’amour ; la haine par quoi on se différencie, on se distingue, par quoi on rejette ce qui est mauvais, ce qui s’impose, ce qui menace. Haine par quoi on rejette et projette en autrui la partie mauvaise qu’on refuse de reconnaître en soi, enfouie au fond de soi ; une non acceptation de cette réalité d’être porteur d’une part de mal et de méchanceté.

La haine suppose aussi l’autre, un autre, bien à soi, bien captif qui n’a d’autre choix que celui de recevoir cette mauvaise partie qu’on ne peut voir en soi, admettre en soi. La haine de l’autre, c’est la haine de soi. Cette haine est liée et opposée à l’amour, elles sous-tend obligatoirement un lien sinon elle devient indifférence difficilement supportable car cette indifférence signe la non-reconnaissance de l’autre mais aussi la non-existence de soi par l’autre.

Que représente l’étranger ?

Il est ce qui nous menace et ce qui nous construit. Il nous menace parce que même le bon en lui, de ce qu’il désire de nous, peut être un danger pour les frontières d’un soi-même débutant et incertain. La peur d’être dans une situation fusionnelle et de perdre une intégrité psychique autorise de retourner en son contraire ce qu’on pourrait éprouver de positif.

Le comportement xénophobe est lié à la personnalité autoritaire habitée par le doute ; soumis au pouvoir du groupe le xénophobe ayant besoin d’un soutien extérieur, teste dans l’infériorité supposée de l’autre une raison de s’estimer soi-même. Il trouve une justification à son attitude ; il ne s’en prend pas aux puissants et se donne l’occasion de compenser sa propre médiocrité en se construisant à peu de frais un piédestal illusoire.

Il nous construit parce qu’il nous assure du sentiment de notre propre identité, de notre reconnaissance de nous-mêmes qui passent par sa reconnaissance et d’une certitude de nos propres valeurs humaines de tolérance et de respect. Cette construction autorise un espace commun où quelque chose d’une commune créativité peut se partager. Le rôle et la place des comportements et des conduites ont une importance massive et croissante dans les préoccupations quotidiennes des citoyens qui en font l’origine et/ou les conséquences de la xénophobie, de la crise.

Il est demandé au professionnel de Santé Mentale de leur donner sens. Donner un sens collectif à un comportement individuel n’est pas plausible. Par contre on connaît l’importance des transmissions entre les générations de la violence, de la souffrance, du flou des limites, des difficultés d’être soi-même. Ces souffrances doivent être prises en compte surtout quand elles sont générées par l’exclusion et le chômage car à moyen terme on pourrait se trouver face au malaise d’une société qui sera incapable de transmettre un héritage de tolérance.

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