Le risque professionnel : entre adhésion et banalisation

CHU de Pointe-à-Pitre, le 22 octobre 2009

La maîtrise du risque professionnel ne saurait être optimale si on ne tient pas compte de deux paramètres essentiels :

  • Le comportement des sujets
  • Leur propre perception du risque.

La meilleure information qui soit- la démonstration de dangers réels, les conséquences sur leur intégrité physique ou psychologique- ne change pas forcément les attitudes. Le téléphone portable pendant la conduite automobile, l’omission de la ceinture de sécurité en sont des exemples. Un plan de prévention doit, dès lors, englober ces données relatives à la représentation du plus grand nombre et faire intervenir la notion d’approche individuelle du risque comme élément de base à la formation des personnels. En outre des facteurs psychosociologiques et cognitifs modifient la perception du risque qui par ricochet ont des incidences sur sa gestion et sa prévention. Les comportements envers la sécurité fournissent une explication à l’adhésion ou la banalisation des informations délivrées. Le slogan : « La sécurité est l’affaire de tous », s’appuie t’il suffisamment sur cette connaissance de l’écart entre tâche prescrite et tâche réelle ? Les règles de la prévention de l’article L 230-2 du code du travail impliquent des devoirs à l’employeur. Celles qui nous intéressent pour étayer le propos sont :

  • Combattre le risque
  • Adapter le travail à l’homme en ce qui concerne les postes de travail ainsi que le choix des équipements de travail et des méthodes de travail
  • Planifier la prévention en y intégrant dans un ensemble cohérent la technique, l’organisation du travail, les relations sociales et l’influence des facteurs ambiants.
  • Donner les instructions appropriées aux travailleurs.

Le respect de la loi et sa mise en œuvre ne donnent pas toujours les résultats escomptés. Ils se heurtent à une approche particulière du risque qui entoure de difficultés la prévention.

 

LA REPRESENTATION DE L’ACCIDENT

Plusieurs types de pensées existent s’agissant de la survenue de l’accident. Certains s’accordent avec la notion de fatalité : cela devait arriver, c’est écrit ; l’inévitable destin, c’est la faute à pas de chance. D’autres sont persuadés que l’intervention des malfaisants est agissante et détermine le décours de leur vie. La sorcellerie dont la cause profonde est la jalousie trouve une explication à la mauvaise gestion du risque, quand ce n’est pas la main divine elle-même synonyme de malédiction qui punit une mauvaise action personnelle ou parentale. La malédiction s’étend parfois jusqu’à la septième génération.

Le risque dont la définition est : « la possibilité qu’un type d’évènement ou de situation particulière s’actualise », donne naissance à la notion de danger. Sont en coalition deux caractéristiques : sa fréquence et sa gravité.

VARIABLES D’INFLUENCE DE LA PERCEPTION DU RISQUE

Le risque n’est pas perçu de la même manière par tous. Son évolution est subjective selon deux critères fondamentaux :

  • Le niveau de tolérance du risque
  • La gestion s’étayant sur le coût psychique de son investissement et les avantages qu’il procure.

La nature du risque par son caractère habituel, familier, contrôlable, volontaire, naturel ou technologique influe sur le degré de perception de l’individu exposé. Des travaux ont pu démontrer que les individus perçoivent les évènements peu fréquents, peu connus, peu familiers, catastrophiques et involontaires comme plus risqués que les autres.[1] Cette banalisation du risque connu se retrouve généralement confortée par la réalisation des tâches opérées fréquemment.

Les caractéristiques du sujet et ses variables psychosociologiques (l’expérience, la motivation, la culture, l’âge ou le sexe) ou cognitives (niveau de connaissance) arrivent à influencer l’évaluation et la perception. D’autres facteurs peuvent intervenir comme la cible du risque (soi ou autrui), l’évaluation de son exposition personnelle et sa capacité à y faire face, les aspects organisationnels, culturels et politiques du système. Les personnes en général estiment qu’elles sont supérieures à la moyenne des individus et sont plus capables de faire face aux risques qu’autrui. L’exemple de la conduite automobile le confirme : tous les autres conduisent mal sauf soi !

Certains ont tendance à se considérer comme moins exposés par une surestimation personnelle de force et de contrôle psychique. D’autres se croient invulnérables et ont du mal à reconnaître les dangers. L’absence d’atteinte corporelle en présence de situation de danger aide en cette croyance d’une totale immunité. Ca n’arrive qu’aux autres. S’estimer protégé de Dieu (signe de la croix avec geste) est une illusion qui autorise la sous estimation du danger et par la même une baisse de la vigilance. Ces formes de pensée influencent la réception des informations données sur le risque dont la conséquence est la tendance à minimiser la prudence. Ils opèrent une sélection des explications ou les traitent de façon partielle.

Dans la compréhension du risque s’incluent deux données :

  • Le risque externe qui s’accole à la notion habituelle de l’accident. Sa mesure se situe à l’extérieur du sujet qui en tient compte par rapport à un degré de liberté. Moins le sujet a un degré de liberté, plus il juge le risque externe important. Quand le risque externe est très élevé (accident grave) il souscrit à une impossibilité de marge de manœuvre personnelle.
  • Le risque interne est subjectif, du domaine de la cognition, propre à chaque sujet. Il est persuadé de n’avoir pas suffisamment de savoir-faire (appréciation du risque par rapport à ses connaissances) et de ne pas savoir gérer ses ressources pendant l’exécution et en perdre la maîtrise.

De plus, le sujet est doté de mécanismes cognitifs basés sur trois objectifs avec lesquels il doit arriver à un compromis efficace.

  • Sa propre sécurité et celle du système
  • Sa performance
  • Sa minimisation des conséquences physiologiques et mentales de cette performance (fatigue, stress, épuisement.)

Le risque dès lors change d’optique. Il n’est plus celui de l’accident mais du choix d’un mauvais compromis qui a généré le contrôle de la situation. Il en souffre. C’est pourquoi le compte-rendu d’accident doit servir à comprendre le mécanisme de la rupture du compromis afin d’apporter une aide efficace au sujet. La rupture de compromis vient à point nommé pour déceler les erreurs cachées du système avant l’accident, qui peuvent représenter un signal pour régler le compromis. La perte du contrôle du compromis cognitif, entre la représentation du risque, le degré d’exigence de résultat et la représentation de ses propres ressources (fatigue) est certes une source de défaillance importante, mais l’erreur constitue également un élément de contrôle du compromis choisi pour le sujet en jouant un rôle de signal et en étant révélatrice de la perte de contrôle.

 

La mémoire organisationnelle

Dans la perception du risque, le sujet doit comprendre la tâche redéfinie prescrite avec ce qu’il est et sa place dans l’organisation, en évaluant la capacité des ressources dont il dispose. Certains estiment qu’il n’est pas nécessaire d’appliquer à la lettre la procédure des informations parce qu’ils considèrent que leur expérience les en dispense. On voit à quel point le prescripteur de la tâche doit tenir compte de la représentation de la compétence du sujet. En même temps, un savoir-faire de prudence, des pratiques informelles de sécurité complètent les règles prescrites. Le sujet élabore un ensemble de moyens qui peuvent assurer des fonctions de sécurité complémentaires.

Le sujet expérimenté identifie le risque et il applique sa propre méthode de gestion. Quelquefois dans certaines situations anormales, ces moyens sont plus précis et efficaces que la règle parce qu’il est en prise quotidienne avec le surgissement des difficultés qui ne se concoivent pas par celui qui en fait une analyse globale. L’écart entre travail prescrit et travail réel est à examiner au profit des conditions de travail. Car il existe une mémoire organisationnelle. Chez ceux qui ne la détiennent pas, c’est-à-dire les nouveaux on observe une augmentation de la probabilité d’accident du travail. Au-delà de dix ans d’ancienneté, le risque tombe de moitié.et démontre que le savoir-faire de prudence est transmis par la communauté des métiers.

 

PHENOMENE PSYCHOLOGIQUE A LA BASE DE LA PRISE DE DECISION

Le comportement est fonction uniquement du risque perçu. Le cerveau a un temps de réaction très court s’agissant de la prise de décision face à un choix qui met en jeu la sécurité. Les mécanismes en jeu sont :

Les biais de perception qui influencent la perception du risque réel. Il s’agit d’un optimisme qui conduit à relativiser le risque et qui génère l’illusion de contrôle qui autorise de prendre des risques trop grands.Cela s’aperçoit chez les sujets qui s’approprient la tâche dans une perspective parfois mégalomaniaque. Le sentiment de tout connaître et de tout maitrîser l’empêche de prêter attention aux recommandations.

Les biais d’attribution défensive sont des processus qui influencent la perception des origines du risque : «C’est la faute à l’environnement » Le témoin attribue la faute ou les causes de l’accident en fonction de sa situation personnelle, s’identifiant ou non à la victime.

L’erreur fondamentale d’attribution conduit à penser que l’accident relève d’une faute du sujet et passe par une remise en cause des conditions et de l’environnement du travail.

L’échec de la gestion du risque met en exergue des facteurs aggravants dont l’ambiance occupe la première place. Ensuite viennent les phénomènes de groupe. Les consignes ne sont pas appliquées parce que les sujets se conforment au groupe. Le conformisme : faire comme tout le monde est une protection psychique, un moyen d’intégration semblable au mimétisme. Se fondre dans la loi du groupe participe à l’appartenance qui induit une identité : être identique, être solidaire de. De surcroît cette désirabilité sociale souscrit à une attitude particulière : celle de faire ce que les collègues attendent de soi ; en un sens ne point déplaire. Parfois ces comportements de transgression des règles ne sont que les modes d’expression d’un conflit avec la hiérarchie

Il est à noter cependant qu’une organisation induite peut être pathogène. La volonté d’une valorisation des sujets en accroissant les tâches et en les enrichissant a tendance à générer un effet contraire. Apparaissent des difficultés à prendre de la distance avec le travail, une impossibilité à s’en déconnecter dont le stress est au centre de la peur de ne pas réussir. C’est dire si la communication sur l’information sécurité doit être en cohérence avec la réalité. Seul le management a la possibilité d’instaurer un climat de sécurité. La mesure du climat de sécurité détermine les perceptions et les croyances sur la sécurité à travers une échelle d’attitude qui a pour objectif la compréhension de la mauvaise identification des causes des accidents, l’inefficacité des propositions de prévention, l’augmentation de la perception et des prises de risque. Ce plan d’action vise à optimiser l’implication des salariés, a laquelle s’ajoutent la formation et la communication sur le thème de la sécurité. L’objectif de la prévention s’enroule autour de pratiques standards. La dimension d’autocontrôle de soi demande une vigilance de tous les instants face à des situations de risque, tels un changement des procédures, une activité complexe impliquant des acteurs multiples, une modification de la planification ou des conditions d’intervention, une activité longue engendrant une fatigue importante et un stress élevé ou au contraire une activité habituelle et routinière.

Pour introduire un changement, la meilleure méthode est celle dans un premier temps de l’observation. Puis de la suggestion, en démontrant les bénéfices d’application immédiate de la tâche redéfinie sans renier le savoir-faire ancien. La demande de participation qui tient compte des habitudes du sujet et de sa connaissance du terrain obtient son adhésion. L’impression d’être reconnu, valorisé, procure un bienfait narcissique tel que l’adaptation se fait aisément. L’imposition sans dialogue d’une loi rigoureuse, inflexible, ne facilite pas son intégration. Et une résistance au changement s’organise. Déconstruire l’habitude consiste à démontrer que la nouvelle méthode de fonctionnement comporte des atouts supérieurs, des avantages : la préservation de l’intégrité corporelle la protection de soi et des autres, la plongée en modernité et surtout la diminution des effets stressants. Il est à remarquer que la formation réglementaire s’introduit mieux au niveau des novices. Connaître les règles de sécurité est une nécessité ainsi qu’une obligation légale. Le prescripteur pour une réussite optimum doit savoir avant toute chose écouter, base de relation durable et appréciée.

[1] 1999, KOUABENAN, HERMAND et SASTRES- Explication naïve de l’accident et prévention. P.U.F, Paris

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