Quand l’art s’invite dans le soin

« Je n’aime pas Scriabine ! » La voix ferme, autoritaire avait occasionné un sursaut chez l’infirmière qui venait de mettre le disque dans la radio cassette. Depuis plus de 15 jours la malade à la bouche fermée ne s’alimentait plus. Elle avait les paupières closes sur un endormissement de même durée. L’équipe en concertation avec sa fille l’accompagnait dans son dernier sommeil. Sa passion pour la musique avait déplacé de chez elle à l’hôpital ses classiques préférés diffusés en sourdine. Aucune expression du visage, ni tremblements de la main, n’avaient révélé l’émotion à l’écoute de Mozart ou de Bach. Mais les premières portées de Scriabine l’avaient sorti de sa torpeur, la dérangeant jusqu’à la protestation verbale, yeux clos contre une partition dont elle ne voulait pas. Pourquoi sa fille qui savait qu’elle ne supportait pas Scriabine venait là, de façon inconsciente établir du déplaisir ?

Ce fait se passait en 1988. A cette époque, les questions d’éthique et de déontologie étaient peu ou pas du tout abordé. Le groupe des infirmières sans formation initiale introduisait l’art sans le savoir. L’éthique et la déontologie, viennent, de manière récente interroger la présence de non soignant au chevet ou auprès du malade, et peut être plus tard analyser la rencontre des deux imaginaires. Cela se passe comme si l’univers médical était un domaine réservé aux soins du corps souffrant et que l’irruption de la notion de plaisir devenait effraction à codifier, à légiférer. L’enfermement décidé ne saurait être entre coupé d’évasion. L’hospitalisation est un enfermement dans la mesure où seule la décision du médecin autorise la sortie, quel que soit le service. La perception d’un élément extérieur, détenteur d’un savoir s’avançant sur un territoire structuré par le secret détenu par l’équipe de la communauté soignante, peut alimenter une certaine méfiance. La légitimité de sa place est examinée avec plus d’acuité depuis l’établissement de convention administrative, reconnaissance qui peut paraître suspecte parce qu’elle échappe au contrôle de l’ordre médicalisé avec ses dogmes et ses prescriptions. Ces quelques réflexions orientent le propos sur deux aspects :

  • L’apport de la culture dans le soin et son impact sur l’identité.
  • La représentation du soignant impliqué dans les pratiques artistiques.

La réhabilitation de l’être s’ancre dans des convictions personnelles et collectives. Ce parcours du chemin de la maladie au mieux-être ne saurait se déprendre de la perception de l’activité professionnelle comme un passage obligé de retour à la norme. C’est dire que la réhabilitation est avant tout une réhabilitation sociale : « processus qui facilite le retour d’un individu à un niveau optimal de fonctionnement autonome de la communauté », selon sa définition. L’intégration sociale serait alors l’indicateur de base qui signalerait la fin du desêtre, entendu dans le sens large, de ne plus être soi, d’avoir perdu le sens des choses et de soi-même. Se mettre au travail, c’est retrouver le contrôle, contrôle du temps, de la raison, puisque l’emploi est synonyme d’implication, d’investissement d’une tâche qui donne assise à l’identité sociale. Identité sociale qui dans le dialogue avec l’autre influence la posture, signe la reconnaissance. Longtemps, les modes de pensée ont maintenu la personne soignée dans le cadre d’une production économique au vu des programmes de formation professionnelle, négligeant ses possibilités de création artistique. Son épanouissement n’était pas une priorité. Certes, la réadaptation à la vie quotidienne est une nécessité. Elle concerne une organisation pratique conforme au désir de l’environnement.

L’art thérapie a démontré qu’une rencontre de soi à soi offrait un possible à la personne soignée. Laisser libre cours à l’imaginaire pouvait être agi dans une perspective de soin : produire du réel à partir des sentiments intimes, d’un ressenti flou, mal perçu, parfois confus, donner forme à des images, faire entendre du son, imposer son corps. La sollicitation de l’imaginaire prend alors une dimension insoupçonnée. La modernité a enrichi les connaissances en matière d’art, permettant à tous de bénéficier de la culture à profusion, de s’y plonger. Consommer de la culture consiste pour quelques-uns à se rendre au spectacle, à visiter des sites. Les personnes soignées en psychiatrie n’ont pas forcément accès à l’art au cours de leur vie. Cette expérience nouvelle de la sculpture, de la peinture, leur apporte une dimension autre du toucher, du contact avec la matière apprivoisée. Me vient le souvenir de cet homme jeune atteint de psychose, maintenu en cellule de janvier à décembre. Dès la porte ouverte, il se sauvait comme un oiseau en cage. Le travail de psychothérapie entrepris autour de la matière, le doux, le rugueux, a permis d’établir une communication. L’écran des souvenirs a laissé filtrer son histoire douloureuse.

La médiatisation aidant, des activités anciennement décriées, sont montrées sous un autre angle. Par exemple la pratique du ka, gros tambour, était réservée aux gens ignares, avaleurs de rhum, des « boire sans soif », dormant dans les dalots. Avec l’avènement de la revalorisation culturelle, l’identité revendiquée a permis de promouvoir une image positive et forte de ces éléments culturels et d’appartenance. La peinture plus que la sculpture autorise une identification aux modèles perçus comme porteurs de messages à travers lesquels on se reconnaît. Parole muette ne donnant pas lieu à échanges, communication non verbale, de soi à soi, de soi à l’autre, le lien imaginaire s’établit.

Qu’est-ce qui se joue là ? Quelque chose de la résonance du connu, un appel au rassemblement à travers un air de famille presque imperceptible. Une concurrence aussi dans le « je veux être toi. » Emulation pour un être soi dans le miroir tendu du modèle. La personne soignée fait de la matière travaillée une estimation personnelle. Le tambour appartient à un son familier, il le connaît, le découvre sous la paume de la main. Il le suit dans un appel lointain des origines, il est sien. Il accepte le battement sur la peau de cabri qui pourrait être répulsion chez le phobique : jamais ici. Il bat en écho, comme en réponse à un son premier, sans savoir que c’est celui de son imaginaire. Il bat fort, se grisant des mouvements du corps comme il l’a vu faire dans les léwoz. Au départ, il ne savait pas la cadence, le rythme, la position des mains et des pieds. Vite appris, sans surprise. Maintenant il crée ses propres sons, écoute, accompagne. La communauté des tambours s’est formée. Peu de mots, comme pour le quadrille. Les pas des danseurs s’accordent, ils vont en harmonie, alors qu’il y a quelques cours, ils étaient hésitants. La robe à , la rivière salée, ont pris leurs plis naturels de la main d’une dame perdue dans ses ruminations, accrochée à son délire. Ce moment est le seul où la béatitude s’installe dans ses rides. Elle ne rate jamais une séance même quand elle se trouve en crue de sa peine. Personne pourtant ne lui avait enseigné une danse si compliquée, aux figures multiples et changements de cavalier. Un, deux trois, la poule ! Elle salue avec grâce. L’âge la dispense des démarches pour l’emploi mais ne la prive pas d’un épanouissement personnel. Elle part en permission de temps en temps, goûte à une forme de liberté dont les prémices ont été l’expression corporelle par la danse. Etre ensemble, entendre des kips de désapprobation, les mêmes que les siens, toiser de mécontentement les retardataires différant le plaisir, soulignent son appartenance en entrant dans la ronde. L’intégration à ce groupe l’inscrit dans un champ plus large : celui de la société dont elle est issue. Par extension, elle renoue avec ses attaches culturelles, signe ses retrouvailles. Elle s’installe dans l’ensemble de la population. Elle est semblable à tout le monde, puisqu’elle peut partager une activité communautaire. Elle n’est plus une personne exclue par la maladie, elle ressemble aux siens. La danse de quadrille supprime l’exclusion. La maladie est encore et maintenant facteur de cloisonnements, elle isole immanquablement. Une mise à l’écart qui génère une solitude doublée de souffrance : car se sentant exclue, on s’exclut.

Etre soi, se retrouver grâce à la revalorisation narcissique en refusant l’emprise de la dépossession des éléments culturels porte à des degrés divers une estime personnelle. Fille de…Fils de… de cette terre qui a façonné l’être et qui l’a abandonné dans les limbes de sa dérive, car c’est dérive que de ne pas savoir décliner son identité ; se reconnaître en tant que tel est une échappée belle. On entend la négation identitaire des jeunes schizophrènes, rejetant et méprisant leurs origines, estimant les habits de la culture trop étroits. Redonner une juste place à leur perception imaginaire d’appartenance, en mettant en exergue leurs compétences de créativité dans le domaine du culturel, tend à les réconcilier avec une communauté.

Le carnaval démontre combien l’appropriation de cet évènement est profitable non seulement à ceux qui souffrent de troubles mentaux, mais aussi aux délinquants jugés en correctionnelle. La participation aux défilés ne laisse apercevoir qu’une infime partie de ce qui sur le plan identitaire autorise la réhabilitation psychosociale. L’art du masque, sa confection dirigée ou libre fait appel à l’inconscient. D’où sortent cette forme et ces couleurs de créations spontanées ? A quels visages substitutifs viennent-ils faire référence dans le réel ? Qu’ont-ils à dire d’un Moi à l’émotion enfouie qui resurgit dans un réel construit ? Un atelier de confection de masques à porter ou à exposer a libéré une profusion de messages. De la matière première élémentaire, carton, peinture, colle, ont surgi des créations porteuses de vérités internes, de cassures, de blessures, d’étonnement et de tristesse. L’agencement sur le mur d’exposition permettait de reconnaître les masques du même créateur tant ils en portaient les traces.

L’expérience d’implantation dans un groupe de carnaval de délinquants juvéniles, hormis l’expérience de création et de valorisation narcissique : participation à la confection des costumes portés lors de la pavane du mardi-Gras, a débouché sur un processus de socialisation. Les objectifs étant d’accepter la vie en groupe. Le groupe est la mort de l’individu ; il est le contraire de la désignation individuelle, une des trames du passage à l’acte. Se laisser diriger par les plus expérimentés en acquiesçant aux propositions, revient à se plier à une discipline. Peut-être qu’une expérience de ce type pourrait être tenter pour des enfants caractériels après amélioration de l’humeur. La thérapeutique s’élaborerait sur le registre de la construction identitaire et renouerait le lien social. La réhabilitation par l’art prend une connotation nouvelle quand elle s’inscrit dans le champ identitaire. L’individu est un être de culture. A l’exigence d’un retrait identitaire provoqué par la distance à la culture, il peut être répondu par un deuil, deuil du Moi. L’espace narcissique ne peut être comblé que dans la mesure où se met en place un double circuit de communication intérieur/extérieur, corps et monde qui empêche l’acheminement vers le deuil. Dès lors, le soigné réalise une unité compromise à la base et trouve son équilibre grâce à cet attachement à ses racines. Le film « La yole » présenté au festival Caribéen du film de santé Mentale, décrit bien le processus chez des hommes pris en charge par le SMPR en prison et qui renouent avec une représentation gratifiante d’une activité soutenue par l’adhésion de l’ensemble de la population. Ils reprennent foi en l’avenir grâce à la perspective idéale construite sur des désirs collectifs : l’accomplissement d’un effort constant et sa valeur incitative. Cette disposition motive de nouveaux objectifs : le dépassement du deuil du Moi et l’éclosion d’un rapport aux valeurs d’origine. Ici on s’aperçoit bien que la participation à une activité culturelle bien investie comble le manque originaire en lui donnant sens. Ce qui est quitté est bientôt rejoint. Les éléments culturels incarnent cet effet de la double représentation : celui de réaliser la part de l’idéal du Moi (désir narcissique), celui de sceller le sentiment d’appartenance qui réassure et dynamise. La valorisation socioculturelle procure un bonheur narcissique où la part de sécurité l’emporte sur l’intensité de la satisfaction et constitue une défense contre la frustration.

L’art vole au secours de l’estime de soi quand elle utilise la maladie comme un atout. Le psycho ballet de Cuba en est un bel exemple dans la mesure où il est révélateur d’un savoir faire gratifiant dans la mise en relief des potentialités, révélation de soi à soi, de soi à l’autre.

Le soignant en tire aussi bénéfice quand un projet fédérateur tel celui du film caribéen de santé mentale l’autorise à jouer des rôles divers : acteurs, producteur, réalisateur, monteur. Il trouve une voie d’expulsion du mal-être dans la mise en scène d’une pièce de théâtre soulignant la difficulté des conditions de travail dans un service de traumatologie. La représentation du soignant impliqué dans les pratiques artistiques se transforme par :

  • L’accroissement de la notion de plaisir et de partage,
  •  La reconnaissance d’une sensibilité,
  • La révélation de l’âme de l’autre, la volonté d’une communication plus grande
  • Le désir d’identification

Ceci prévaut pour les personnes soignées, mais aussi pour les autres soignants qui porte un regard autre, plus gratifiant à travers l’œuvre accompli en espérant une intégration et une possible appropriation de cet art. L’orchestre constitué que de soignants a toujours un grand succès. Il devient représentatif d’un groupe au savoir-faire multiple, encouragé à se frotter à un orchestre de professionnel tant est grande la fierté de l’institution tout entière.

L’art et la culture à l’hôpital correspondent à une volonté de distiller un peu de bonheur et de plaisir à ceux qui subissent des traitements souvent douloureux. Oublier ne serait-ce qu’un instant sa condition de malade en capturant ce moment de joie offert, avoir la sensation d’être du monde des êtres vivants, devient une nécessité dans une ère où l’humanitude doit s’inscrire en frontispice des espaces de soins.

La psychiatrie depuis longtemps a su utiliser ces données avec les moyens du bord, sans budget. De plus en plus, elle fait appel à des spécialistes des arts parce que les infirmiers sont sommés d’accepter des programmes laissant peu de temps à la créativité. A preuve, le gommage de la spécificité en psychiatrie. L’absence de formation idoine les cantonne aux soins du corps au détriment de la prise en charge de l’âme. L’intervention d’intervenants extérieurs sera t-elle suffisante quand le financement de projets artistiques représente moins de 1% du budget du fonctionnement hospitalier ? le nouveau plan d’organisation du système de soins a peut-être envisagé des perspectives plus larges pour la culture à l’hôpital ?

Fait à Saint-Claude le 3 octobre 2019

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