L’égalité des chances

L’égalité des chances s’inscrit dans un point de vue bienveillant où toute personne en dépit de son sexe, de son appartenance ethnique, de sa naissance de ses moyens financiers, devrait bénéficier des mêmes possibles tant sur le plan intellectuel que social. L’insistance sur le : « point de vue bienveillant », est nécessaire à la démonstration d’une égalité tributaire de facteurs anciens qui perdurent quand bien même la société se réclamerait d’une certaine équité.

L’école est le lieu où se construit le savoir. L’enfant est soumis à un apprentissage qui est le même pour tous au même âge. Cet espace modèle les adultes de demain qui lisent les mêmes livres, entendent les mêmes enseignements, bénéficient du même prêt à penser. Le vocable « même » signale une similarité des conditions de vie et de scolarité pour tous sans volonté de différence. Cela voudrait dire que tous les enfants ont les mêmes chances de réussir. Pourtant s’aperçoit une fracture aux environs de 11-12 ans, une division qui établit une ligne de démarcation entre ceux qui réussissent le mieux et les autres.

 

Les éléments de l’inégalité

1) La famille

 L’institution scolaire a ses codes, son mode de fonctionnement et les familles qui se tiennent à distance, celles que l’on ne connaît pas, jamais présentes aux réunions de parents, se trouvent décriées. En l’absence de justification d’un comportement réprouvé, l’élève sera catalogué. De plus l’impact du profil socio-économique de la famille sur l’orientation des enfants est déterminant. Ceux issus des classes sociales défavorisées se dirigent volontiers vers le bac professionnel et n’imaginent pas faire des études après. Deux explications sous-tendent ce choix : la méconnaissance des différentes filières et une faible estime de soi, malgré leur position parfois de premier de cordée. Cette hésitation se meut en crainte dont l’origine est cette absence de modèle professionnel de réussite parentale. Influencés par la dissuasion d’un engagement long et coûteux, ils ne peuvent encourir le risque de l’échec.

2) L’orientation

Le collège dans un non-dit oriente ou conseille les filières où les métiers sont les plus stables. Celui qui pour une raison quelconque se trouve dans un lycée professionnel, n’intègre plus jamais le régime général, démontrant que les conditions économiques et culturelles influencent le devenir des enfants. Encre aujourd’hui, la mobilité sociale reste limitée, seul 18% des enfants de salariés ont une trajectoire sociale ascendante de grande ampleur. Malgré les conventions d’éducation prioritaire, à Sciences Pô, la classe défavorisée y est sous-représentée. L’école est prise en flagrant délit de reproduction sociale, alors qu’elle aurait dû aider à la promotion du plus grand nombre.

Il y a dès lors nécessité d’informer les familles sur la possibilité de bourses, de prêts, de formation en alternance permettant aux étudiants des petits boulots rémunérés. Commencer dès la 6e à porter réflexion sur le devenir des possibles orientations, autorise l’émergence de désirs, en élargissant les horizons de l’estime de soi.

3) Le manque d’équipement

Certains foyers ne bénéficient pas d’abonnement Internet, ce qui pénalise les échanges et l’accès à la connaissance. Les moteurs de recherche alimentent la pensée, sources de formation en tous genres (un garçonnet de 15 ans a appris l’anglais seul, sans autre support que l’ordinateur), celui qui en est privé cumule du retard, en décalage avec les autres, il sera enclin à se déprécier. Ne pas avoir la possibilité d’accès à la culture, cinéma, théâtre, médiathèque, les parents n’ayant pas de moyen de locomotion, l’inégalité sociale va mettre en difficulté celui qui plus tard est parvenu à une situation enviée, se sentira toujours dans une absence de maîtrise de la culture légitime du milieu favorisé. L’impression d’être en marge, d’appartenir à un monde où l’on ne sent pas à l’aise, malgré le niveau atteint, est difficile à supporter. En cas de grande réussite d’une personne venant d’un milieu modeste, il sera évoqué le don injustifiable, corrélé à la notion de mystère, puisqu’il ne saurait être question de transmission (l’intelligence n’est pas héréditaire), à la limite du surnaturel : la bonne fée qui s’est penchée sur le berceau, la chose qui intrigue les proches eux-mêmes. Comment et pourquoi cela est-il advenu ?

 

Les facteurs de la réussite

Ils s’aperçoivent dans la transmission « héréditaire » des professions, médecins, enseignants. Les carrières semblent déterminées dans une large mesure par la carrière des parents. Les enfants ont en héritage la culture du milieu, en connaissent les codes, intègrent le langage familier entendu en permanence. Le milieu détermine la formation des aptitudes et leur avenir. L’enseignement joue un rôle d’élévateur. La course à la meilleure école, les outils performants mis à disposition, les séjours linguistiques, l’utilisation des codes de l’école (rencontre avec les enseignants, présence aux réunions des parents, défense du dossier de l’enfant), les cours de rattrapage scolaire, la volonté d’émulation montrent le chemin balisé et tracé.

L’avantage extérieur de la naissance est un continuum qui de génération en génération, dans un non-dit, conforte vers une direction hautement valorisée. Le rappel d’une reconnaissance de l’excellence dans une suite à assurer (la reprise de l’affaire familiale par exemple), l’acquisition d’une culture du métier, relève d’un formatage précoce afin que cela aille de soi. La famille y joue un rôle prépondérant, catalyseur d’un destin auquel il est rare d’y échapper.

Les institutions. Les examens et les concours sont ouverts à tous, la sélection s’opère selon les exigences de l’égalité et de la justice. Mais il semble en être autrement. N’arrive à ces épreuves discriminatoires qu’une minorité nantie au départ de nombreux avantages qui leur donnent les meilleures chances. Rares sont ceux qui parviennent à se hisser aux postes les plus importants quand ils sont issus d’une catégorie sociales défavorisées. Un barrage est systématiquement opposé à l’acceptation du plus grand nombre. La classe possédante défend et conserve ses privilèges et ne transmet l’héritage qu’à ses enfants. De plus les codes culturels de ce milieu sont indispensables pour s’orienter à travers les dédales du chemin qui conduit à la réussite. La maladresse des rares spécimens, étrangers à ce monde, qui se sont imposés envers et contre tout, est vite repérée. Elle est épinglée sur le mur des comportements inadaptés.

 

L’inégalité des chances

Très tôt se dessinent les trajectoires sociales. Une étude en primaire révèle que 29% d’enfants d’ouvriers et 55% d’enfants de cadres présentent les critères de l’excellence. Plus tard après le bac, l’entrée à l’Université creuse l’écart entre les classes sociales. Après deux ans sans diplôme, les mêmes qui abandonnent les études n’ont d’autres choix que de trouver un emploi. L’effet secondaire de l’origine sociale est renforcé par l’inégalité de l’orientation.

Aujourd’hui plus qu’hier, car depuis la réforme du collège en 2016, où il était question de gagner le pari qualitatif de la réussite, l’inégalité devant l’école a partiellement changé de nature, elle est devenue méritocratique. La réforme des collèges a rendu les élèves responsables de leur succès ou de leur échec, car ce programme a été élaboré pour permettre à chacun d’avoir une chance de réussir. Elle a transformé en mérite ou en incapacité personnelle ce qui auparavant était montré du doigt et mis en accusation : l’origine et la naissance. Cela revient à dire que le poids des inégalités sociales devant l’école n’incombe plus à la société mais aux individus.

34% de la population de la Guadeloupe vit en dessous du seuil de pauvreté. Le confinement a mis en lumière l’absence d’outils de télé-enseignement pour une certain couche du peuple, le désintérêt parental non habilité à accompagner les enseignements à cause des limites de leurs propres connaissances (les enfants d’enseignants étaient favorisés sur ce point).

Peut-on affirmer que le retard de certains ou leur échec ne relève que de leur responsabilité ? Ce serait se donner bonne conscience face à une organisation sociale inégalitaire. En France comme aux Etats-Unis qui oserait clamer que la réussite n’est liée ni à l’inclusion dans la rubrique « étranger », peau colorée ou non, ni à la variable origine ethnique et qui sont des éléments discriminatoires qui figent l’écolier ou l’étudiant dans une représentation du niveau intellectuel ? A cela s’oppose avec beaucoup de bienveillance, l’égalité en droit. « L’égalité en droit est une vision idéalisée d’un monde ou la réussite n’est plus déterminée par la naissance mais par les efforts de chacun. »

La méritocratie est un terme qui recouvre deux critères : celui du mérite et celui du pouvoir. Est louée la capacité à prendre des initiatives, à agir avec efficacité pour le bien du plus grand nombre et de l’Etat. Le mérite est rappelé sans cesse et il est récompensé. Par exemple, une prime au mérite est un bonus allant jusqu’à 66 000 euros par an, versé individuellement aux préfets et sous-préfets en fonction des résultats édictés par le gouvernement en matière de sécurité publique, routière et d’aide au retour à l’emploi. D’autres professions en profitent selon des critères définis. Mais la méritocratie, peut-elle être accessible à tout le monde et faire fi des inégalités ?

Ecrire en conclusion que « la réduction des inégalités d’acquisition entre les élèves de différents milieux sociaux et la réduction des inégalités sociales qui se forgent dans le processus d’orientation, à niveau de réussite similaire, constituent deux voies également légitimes et importantes qui devraient être empruntées pour diminuer l’inégalité sociale devant l’école » est illusoire.

L’égalité des chances est un concept inventé pour se donner bonne conscience. Comment envisager de réduire les inégalités à l’école, en Guadeloupe quand 100.000 personnes sur 400.000 au total sont bénéficiaires du RSA (revenu de solidarité active) dont le montant pour une personne est de 559,74 euros ? L’urgence est de commencer par réduire les inégalités sociales.

Fait à Saint-Claude le 5 juillet 2020

Partager

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.