Faire couple : choix ou contrainte de vie

Les dispositions légales et juridiques ont-elles des incidences sur le couple aujourd’hui ? Indéniablement. Elles ont transformé la représentation du vivre ensemble et autorisé l’expression du désir, le mariage pour tous en est l’exemple/type.

La représentation du mariage

Le couple dans la société post coloniale peut-il être perçu de manière identique dans d’autres populations n’ayant pas vécu l’asservissement qui a eu pour corollaire de placer le mariage au haut de la pyramide de respectabilité, défiant les sentences du code noir.

« Mayé douvan jou, mayé déyè pot an madam kanmêm » : « quelle que soit les conditions dans lesquelles je me marie, je suis une épouse » signale que toute femme aspirait à être une femme mariée, d’autant plus que le nom du père était au mérite, plus en faveur des garçons que des filles. Une majorité de femmes était au foyer et n’occupait pratiquement pas l’espace public.

Le concubinage d’alors n’était qu’une vie à deux dans un même lieu, sans bénéfices ni avantages comme aujourd’hui, tels la fiscalité, les congés bonifiés. Le mariage traçait une ligne de démarcation entre les classes sociales.

Les dispositifs nouveaux : le pacs, le concubinage déclaré en mairie, ou l’union libre, ont permis de sceller un contrat différent entre partenaires, mettant en avant le libre choix. Les filles quittent les parents pour leurs études et vivent à leur guise ailleurs.

Mais celles qui diplômées rentrent seules au pays réintègrent la maison familiale. Peut-on dans ce cas avancer la seule raison économique ? N’y a-t-il pas en filigrane une survivance d’un comportement bien connu ? On quitte ses parents pour construire sa propre famille, puisque la représentation du couple s’assortit de l’image de parents et d’enfants.

En 2018, une femme qui déclare ne pas vouloir d’enfant suscite de la curiosité, sorte d’inquiétante étrangeté, soupçonneuse de tyrannie du désir. On aura beau évoquer la stase de la lignée, le refus de transmission générationnelle, dans le non dit, se dissimule la surenchère érotique acceptée pour un homme, mais pas pour une femme.

Pourquoi former couple ?

L’émergence des femmes dans la vie sociale et familiale entraîne de nouvelles relations entre les sexes. Certains hommes s’en félicitent et souhaitent que la tendance des femmes à être plus libres et indépendantes, à s’assumer seules se poursuive. D’autres vivent mal la transformation actuelle des images respectives des femmes et des hommes et souhaitent que l’on revienne à des valeurs plus familiales.

Des hommes trouvent qu’il est plus difficile aujourd’hui d’être un homme que la génération de leurs pères. Ils se sentent de plus en plus mal car ils n’ont pas perçu ce changement d’inversion des principes. La femme a défait en quelques décennies ce que les siècles précédents avaient patiemment construit, entretenu et préservé.

Ces transformations ont abouti à un décalage profond entre la rapidité du progrès et la lenteur de son assimilation par la société toute entière. Elles sont à l’origine de la difficulté à vivre une époque où la civilisation érige de nouvelles bases. Et pourtant elles constituent les fondements d’une nouvelle ère qui commence à se mettre en place.

L’aventure affective contemporaine ouvre sur des problématiques telles les questions de reconnaissance, de la nécessaire redéfinition d’une cohésion sociale face à une intégration chancelante de la prise en compte des désirs de chacun et de l’acceptation de la différence. 

Une femme est violée, une femme est tuée. Il s’agit bien là du balaiement de la dignité, de la chosification de l’être. Le passage à l’acte n’autorise aucune compréhension dans l’agir destructeur.

Dans la confrontation du couple, c’est l’édification d’un je égal à celui de l’agresseur qui va permettre la bascule dans l’inéluctable. « Ma parole est un droit » face à un violent récidiviste débouche sur le drame. La gorge tranchée ne pourra plus proférer une parole.

Les femmes s’inscrivent de plus en plus dans ce cycle d’agression, attaque ou défense. Comment faire couple, comment former famille dans la dignité, la dignité tient aussi au respect de soi, à l’estime de soi. Comment conserver son estime de soi d’un côté comme de l’autre ? 

Aujourd’hui quelles sont les revendications des femmes, notez que je ne dis pas la femme mais les femmes. L’éducation, le modèle parental, le statut social, le niveau d’études interfèrent dans la représentation du choix ou de la contrainte d’une vie à deux.

Mais peut-on parler de choix réel dans cette durée de la cohabitation ? Quel est le poids de l’inconscient dans le fait d’accepter celui-là et non cet autre ? L’influence du couple parental va teintée l’effort de séduction orienté vers le futur partenaire. Comme maman ou comme papa, le contraire de maman mais une qualité de papa, ou encore l’acceptation du partenaire poubelle, celle ou celui dont on supporte mal les faits et gestes, mais qu’on élit afin de justifier les punitions qu’on lui inflige et qui permet de se sentir supérieur à ce bon à rien, sont les éléments inconscients constitutifs des alliances.

Parfois l’adolescence en révolte refuse de se conformer aux comportements parentaux repris et perpétués à l’âge de raison. Réconfort narcissique, emplâtre mis sur le doute de soi, le manque de confiance, ces sentiments relevant de l’émotion sont les résultantes du vécu d’enfance en quête de reconnaissance. La notion de choix est alors relative, elle sous-tend le ressenti infantile.

Quand le temps de l’idylle n’est plus et qu’une introspection est nécessaire, le questionnement à propos de l’amour ne fait pas remonter systématiquement ces choses enfouies au plus profond de l’inconscient. Elire le partenaire ne saurait occulter l’amour. Finies les unions arrangées, les autorisations accordées, la liberté totale d’être sous emprise d’un autre soi-même, cœur battant la chamade, mains moites lors des rencontres, rendent incompréhensible la survenue du désamour.

Il y a trois temps à l’amour. La première période, celle de l’amour aveugle fou et heureux où l’être aimé est magnifié, il a tout bon, c’est la perfection même, a une durée de trois mois. Le quatrième mois les yeux commencent à se désiller, les impulsifs et les émotifs incapables d’assumer la déception de l’amour lucide et malheureux arrivent à la rupture. D’autres plus modérés attendent que s’installe l’amour lucide et heureux. Les raclements de gorge sont acceptés, le suçotement en public de la dent, le mauvais goût vestimentaire. Ces étapes franchies, la troisième année laisse apparaître la baisse de l’ardeur, des attentions, l’habitude s’installe.

Comme les mammifères, l’amour chez l’humain dure trois ans. Mais si l’amour est éternel comme d’aucuns voudrait le croire, il ne saurait se dérober. Entre partenaire l’amour n’est pas le mot exact qui convient à ces sentiments complexes qui alimentent la relation, cela relève uniquement du désir.

Les poètes avant les psychanalystes l’ont su, en chantant l’amour est une illusion. Affirmer : je t’aimerai toujours est un mensonge.De quoi s’anime le désir ? D’un objet leurre : vouloir donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas. Ce n’est jamais ça, nous apprend la psychanalyse. Afin de vous épargner un réel casse tête, il vous faut admettre que l’amour est toujours un amour parental, celui qui ne disparaît jamais quelque soit ce que l’on a subi. Quand bien même on en veut à ses parents, on finit par leur pardonner. Le désir lui, cède la place à la destruction, la haine, l’effort pour rendre l’autre fou, rarement à l’indifférence. Le lien mortifère entraîne l’enfant dans une sarabande effrénée, douloureuse quand le syndrome d’aliénation parental l’oblige à camper un personnage pour plaire à l’un ou à l’autre, sujet de manipulation dont il est difficile de se déprendre même à l’âge adulte. Le syndrome d’aliénation parental accrédite par procuration la haine du parent frustré.

Dans la famille recomposée l’évidence d’édification de conflits, d’attitudes perturbantes envers les gens et les objets atteint jusque l’animal dans une visée de maltraitance de la maison supposée hostile. 50% des enfants en Guadeloupe sont élevés par un beau parent ou un parent social dès lors que la moitié des mariages se solde par un divorce. Eux, les enfants, ils n’ont pas fait le choix d’être issus de ces couples là.

La définition du couple s’étaye sur la relation entre deux personnes. Ne la considérer que du point de vue des femmes, ne saurait la rendre totalement compréhensible. De tout temps revient à l’homme l’initiative de la demande de mariage ou de la vie à deux. Même les  féministes ne semblent déroger à cette règle.

En général, la représentation du vivre ensemble n’est pas identique chez les deux sexes. La volonté de créer une famille et d’avoir des enfants s’affirme de plus en plus pour le masculin et point n’est besoin de faire étalage de sa virilité évaluée au nombre d’enfants comme du temps d’antan. Sans accord tacite, les hommes conservent leurs loisirs, décident de la gestion de leur temps libre et prennent peu part aux tâches ménagères.

Il n’empêche que la volonté de s’occuper des enfants est nettement exprimée. L’enfant investi au premier plan signe l’écart établi avec le modèle ancien. Cependant l’attachement à leur mère n’a pas perdu en intensité à telle enseigne que l’épouse doit lui plaire, condition sine qua non à la bonne marche du ménage. Celui qui avoue que créer sa famille à lui et d’avoir un enfant est un moyen de se dépendre de la voracité maternelle et de grandir, s’expose à un profond dilemme. La crainte d’être enchaîné à un lieu, à une maison, se dissipe peu à peu quand le couple devient stable et sécurisant. En cas de rupture, la reprise de la romance avec la mère quelque peu écornée, le laisse démuni devant l’ampleur de la blessure narcissique. La décision de former couple vient de lui, mais c’est toujours la femme qui choisit l’homme. Entre ces paroles maternelles : femm sé pa fammiet pwemié lenemmi aw sé mawi aw, il y a obligation de former couple dans la dignité en créant de nouveaux modèles d’habiter le même lieu en harmonie.

Le couple est conditionné par le vécu d’enfance, l’identification aux parents (dans la transmission générationnelle les filles reproduisent plus dans la continuité maternelle : la monoparentalité, les garçons eux essaient autant que faire ce peut de rompre avec le modèle.) L’emprise qui met en relief la dépendance quasi addictive à l’autre peut se décrypter comme une contrainte que l’on s’impose en écho à l’outrage subi au sein de la famille, de façon réelle ou supposée.

Vivre ensemble relève d’une grande complexité en regard de la personnalité de l’un et de l’autre, des attentes, des besoins d’exister donc d’être reconnus. Les couples qui dépassent les obstacles sont ceux qui donnent et puisent du confort narcissique, un échange gratifiant pour les deux, prometteur de confiance et de sérénité. A cela s’ajoutent les qualités réciproques de respect t de tolérance qui parfois subissent aussi des variations en fonction des situations.

Comment faire couple ? En sachant reculer quand l’autre avance, en acceptant de négocier les idées, en privant la famille et les amis de l’étalage des désaccords, en s’asseyant face à face pour parler sans accuser toujours l’autre. La communication est un facteur de réussite de la longévité du couple, mais elle n’est pas si aisée qu’il y paraît.

Ici plus qu’ailleurs, il faudrait éviter que les deux mères fourbissent leurs armes et rentrent dans la bataille au moindre conflit. Dans le pire des cas, la séparation nécessite un travail psychique indispensable. Rompre : c’est accepter la mort des parties de soi qu’on croyait éternelles, c’est supporter l’inconfort et la tension d’une situation et les doutes, c’est faire un bilan, c’est revivre les émotions oubliées. Ce traumatisme pouvant faire écho à un autre traumatisme. Aimé et être aimé n’ont rien à fournir comme preuve tangible.

La demande d’aide psychologique est en augmentation afin de conserver ce lien qui mal entretenu se délite.

Fait à Saint-Claude le 22 janvier 2019.

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