Un monde d’incohérences

Samedi 16 octobre 2021. Le soleil témoin d’un affrontement hier entre gendarmes, personnel de santé, policiers, devant le centre hospitalier de Martinique a eu du mal à se lever. Sa crainte c’est d’assister encore à des actes inexcusables lors d’une manifestation contre le pass sanitaire et l’obligation vaccinale, pour la survie d’une catégorie professionnelle interdite d’exercer son métier : celui de la sauvegarde de la santé. Manifestations et grèves sont des droits non ignorés par le ministre de la Santé et des solidarités qui a été le porte-parole de l’Inter syndicat national des internes des hôpitaux. Il sait aussi l’impact du stress et des pressions psychologiques, observés dans les modifications des comportements de personnes qui n’ont plus d’espoir.

Pourquoi déployer tant de forces face à des humains qui expriment colère et incompréhension. Cette manière de faire est la seule possibilité offerte au monde moderne d’intervention ?  Les techniques de dissuasion n’existent pas dans la formation des forces de l’ordre ? Devra t’on encore dans quelques années commémorer un jour d’embrasement et ses pertes de vie dues à la répression ? Une commémoration de plus dira la voix extrémiste éloignée de toute repentance. 

La désespérance a envahi les milieux de la santé. Hospitaliers et libéraux sont sommés de ne plus soigner sous peine d’amendes ; de sanctions, allant jusqu’à la peine d’emprisonnement, s’ils ne se soumettent pas à l’obligation vaccinale. L’examen de la situation autorise des questionnements. Une infirmière vaccinée ne perd pas son emploi. Cependant elle peut être porteuse d’une charge virale identique à celle de sa collègue non-vaccinée. Leur probabilité de transmission du virus au patient est la même. A quoi rime la mise à pied de l’une d’autant plus que ce vaccin ne fait pas partie de la série du carnet de vaccination exigé depuis longtemps.

La configuration de l’île évoquée dans « Rendez au peuple ses soignants », ne saurait laisser indifférent. Les habitants de terre de haut aux Saintes ont exprimé leur désarroi au constat de la fermeture du cabinet de leur médecin généraliste. La liberté de penser et de refuser est évidemment contraire au marketing politique qui contribue à vicier ce qu’il symbolise : le pluralisme et la liberté d’expression et de pensée. Il semble qu’il y ait une idée fixe à vaincre les résistances individuelles et collectives

D’autres formes d’incohérences apparaissent dans certains domaines, véritables stratagèmes destinés à aliéner un peu plus chaque individu à son propre inconscient. L’exemple de l’annonce du représentant de l’Etat concernant le déconfinement est très caractéristique. Les restaurants seront accessibles à tous, l’abrogation du pass sanitaire durant 15 jours faisant figure de test. Ce dire s’inscrit dans l’ambiguïté de la manipulation. Privées de dégustations culinaires depuis des mois, les personnes résistantes vont pouvoir goûter à la liberté provisoire et voir la différence facilitatrice de soumission à l’autorité. La jauge de 30 convives n’est pas très restrictive dans la mesure où beaucoup d’enseignes ont une capacité limitée d’accueil. Un clin d’œil à l’économie (on ne vous oublie pas), et en même temps une tentation incitatrice à changer d’avis.

Mais la menace de punition demeure dans le non-dit : si le taux d’incidence est acceptable, peut-être qu’un maintien sera envisagé, en cas contraire cela sera votre faute, on reviendra aux dispositions antérieures. Ce modèle de message tente de produire un effet sur l’auditoire en dissimulant un objectif non explicité celui du sens. Sa portée émotionnelle, parvient à occulter l’arrière-pensée chargée d’un autre but. Le fondement d’une évaluation accusatrice. Si des clusters sont détectés dans des restaurants, l’arrivée de touristes n’y sera pour rien. Seulement voilà, rares sont les restaurateurs qui ont entendu l’annonce. La peur du contrôle a cimenté une surdité psychique de protection. La décision consiste à enfermer dans des contradictions (double contrainte) qui condamne à supporter une situation de dilemme : susciter la prise de risque et sanctionner après, prôner la confiance et surveiller l’aboutissement. Ce joug déstabilisant mène parfois à une rébellion ou à une fuite, selon les personnalités.

L’expérimentation support du plaisir, jouissance d’une liberté retrouvée durant quinze jours comprend trois items : celui d’une recherche de modification de la représentation de l’annonceur (il n’est pas aussi rigide qu’il y paraît), celui d’une volonté d’empathie, celui d’une production d’effet de compétence. Il détient quelque prérogative due à sa charge et à son évaluation, loin de l’instance gouvernementale. Ce troisième item le conforte dans son statut par lequel il espère consolider la qualité du rapport interpersonnel. La suite se saura au rendez-vous du mercredi.

L’autre domaine saturé d’incohérences est celui du transport aérien. Après la première vague, la distanciation dans les avions, un siège sur deux était prônée. Mais très vite combien même la contamination augmentait, le remplissage faisait se côtoyer les coudes, partageant l’air climatisé de beaucoup de passagers, les masques allaient au-delà des quatre heures requises de port, sans poubelle dédiée à leur réception. On pouvait les déposer dans les poubelles des toilettes ou celles de l’espace où la nourriture était stockée. Cependant les salles d’attente conservaient cette rigueur d’un siège sur deux d’occupation mettant à rude épreuve les personnes contraintes à la station debout. Pareil dans la file d’attente des passagers, collés les uns aux autres au moment de l’embarquement.

La consistance d’une position semble décisive en matière d’efficacité persuasive, elle sous-tend nécessairement une marque de cohésion et a besoin de la constance. Elle prend toute sa signification quand celui qui veut persuader est capable de proposer une solution jugée positive, perçue sans équivoque que chacun peut accepter en vue d’un changement. La rigueur d’un engagement lui confère de la pertinence, c’est-à-dire les virtualités de la décision. Crédibilité, cohérence, consistance devraient être les moteurs des décideurs. Toutes les conditions sont réunies durant la traversée pour la circulation du virus. Un espace clos et climatisé, une population dense et rapprochée, un temps de ravitaillement où le masque ne protège de rien. Depuis peu les tests ne seront pas obligatoires pour les voyageurs vaccinés. Incompréhensible parole qui sème de l’émoi. Ne pas revenir sur la charge virale par refus de radotage, mais à y penser, la Guadeloupe se relève à peine d’une quatrième vague meurtrière et très éprouvante.

La protestation du LKP en la personne de Elie Domota, par le biais d’une lettre, a soulevé l’indignation de l’autorité de tutelle étatique. Sur les médias sa perte de contrôle a été remarquée au point qu’il a utilisé une démonstration inappropriée soulignant qu’il portait un masque, l’équipe de tournage télévisé aussi, comme la représentante de l’ARS. Il s’agissait d’un tout autre volet évoqué dans la lettre qui soulignait qu’un vacciné porteur du virus sans le savoir entrait en Guadeloupe et pouvait être un agent de propagation soulagé en plus de la septaine.

Quand il y a continuité dans les propos, ce qui est dit aujourd’hui, ne s’oppose pas à ce qui s’était dit hier. C’est une confirmation que les hommes gouvernent selon un cadre socioculturel qui fournit des automatismes de pensée lesquels constituent l’ensemble des jugements de valeurs et des préjugés d’une société et d’une époque. Là il s’agit d’un aspect séducteur voulant récompenser les bons élèves. Peu soucieux de cohérence, il ne daigne même pas respecter les principes de rigueur et de transparence, brouillant une bonne lisibilité au niveau des enchaînements de son discours et des marqueurs de démonstration. Il se fâche, dirigeant son irritabilité vers celui qui demande la révision de l’exercice et l’exigence d’une clarté des propos.

Ces incohérences pourraient être démontrées à plusieurs niveaux. Elles sont les indices de situations d’un manque de connaissance, étalée dans une mouvante instabilité, faites d’incertitude et d’ambiguïté. Elles confirment que l’on se trouve dans un monde dominé par la compétition entre des forces inégalement réparties mais de plus en plus interdépendantes et exposées les unes aux autres, un monde où certains cherchent à faire digérer, aussi contradictoires soient elles leurs impositions sans admettre une quelconque contestation.

Le haut lieu décide, l’intransigeance en dehors de toute habileté, a droit de cité. Cette attitude n’est pas sans lien avec le désir de domination, l’aspiration au pouvoir personnel. La personnalité de celui qui veut être, a une énergie qui réside dans la conviction ferme et profonde que son idéal, son ambition sont les seules choses qui méritent d’être poursuivies. Il fascine ou angoisse selon les environnements dans lesquels il est plongé, ce qu’il craint par-dessus tout c’est la contestation. L’envers du décor dévoile un sujet suggestible, influençable, égocentrique, intolérant à la frustration., pourvu d’une grande labilité émotionnelle, pauvre et factice en matière d’affects, angoissé par les déceptions.

La Guadeloupe est une terre qui a forgé les résistances, pétri la contestation sans pour autant s’éloigner de l’esprit de compromis. Sa faculté première est d’échapper à la toute-puissance des idées qui l’emporteraient dans un tourbillon de soumission où la réflexion ne se nourrirait de rien. Sa méfiance envers une gouvernance, démontrée dans un rapport récent non rendu public s’agissant de l’ajout de sucre et de sel dans les produits industrialisés pour l’Outre-Mer, montre encore une fois que les sanctions ne touchent jamais les contrevenants mais dégradent la santé de la population guadeloupéenne. La santé, c’est bien de cela qu’il s’agit dans le rapport de force apparue plus tentante ou plus efficace dans l’obligation vaccinale. Le choix de la contrainte n’est pas digne d’un pays qui se réclame d’un label des droits de l’homme. Les spécialistes enseignent les méthodes d’adhésion à un projet. L’essentiel s’inscrit dans :

·       La recherche de collaboration du sujet en suscitant son intérêt, en lui demandant son avis, en cherchant sa collaboration,

·       L’information sur ce nouveau vaccin en n’occultant pas les bénéfices et les risques,

·       L’utilisation des réticences et des objections en les réinterprétant de façon positive, en acceptant les argumentations, les valorisant si besoin est, reconnaissant leur légitimité.

Mais ce serait trop demander à un pouvoir déterminé à ne pas entendre la volonté d’un libre choix.

 

Fait à Saint-Claude le 16 octobre 2021

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2 réactions sur “ Un monde d’incohérences ”

  1. Natnicole Réponse

    Magnifique démonstration du climat de contradictions et d’incohérences dans lequel vous sommes plongés ! Gageons que le rappel des dispositions à mettre en place pour obtenir une adhésion consentie soit entendu pour éviter que nous foncions, tous et toutes, droit dans le mur.

  2. Livio Réponse

    Dès lors que reste t’il comme marge de manœuvre ? Comment demeurer “agissant” face à la surdité des dépositaires de l’autorité publique ?
    Une fois passé le saisissement des premiers confinements, vient un temps de sursaut ou de fuite, de l’ordre de la survie ou du vital.
    Entre louvoiements marrons, soumission faussement consentie et révolte salutaire, comment ré-inventer demain ?

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