Quoi qu’il en coûte

Vendredi 22 octobre, l’écho a charrié l’évènement d’établissements en institutions, empruntant le chemin des mornes et des collines, s’étalant dans les rues, puis s’est infiltré dans les maisons. L’incrédulité suivie d’une rage muette refusait la réalité de l’arrestation par la police, d’une femme tête de proue syndicaliste, devant l’hôpital de la Basse-Terre où était massée des manifestants. Les photos, mains dans le dos, menottes aux poignets, images semblables à celles des Etats-Unis, d’un homme politique français conduit à la prison de Rickers, accusé de viol dans un hôtel, ont troublé.

Cette soignante n’avait, elle, commis aucun crime, et elle était emmenée de la même façon parce qu’elle défend le droit à la santé pour tous, le droit de disposer de son corps, le droit de dire non à l’obligation vaccinale, le droit d’exercer sa profession, le droit de ne pas mourir de faim. Elle a fait partie de tous ceux qui lors de l’incendie du CHU, ont évacué dans le plus grand calme les patients, donnant de son temps sans compter, s’investissant dans les soins dispensés dans les pires des conditions afin de maintenir en vie des personnes, acceptant la délocalisation et l’inconfort du changement de service. Serrant les dents, désireuse d’avancer malgré les multiples difficultés, son travail d’infirmière étant au centre de sa vie, elle a confié en groupe de paroles, le manque d’écoute, l’indifférence des directions ici et là-bas, sourds aux conditions de travail de plus en plus déplorables, de la non-reconnaissance du personnel et du laxisme s’agissant des préconisations écrites des experts venus de France. C’est cette femme qui s’avance menottée vers la voiture des forces de l’ordre sur la photo.

Alors les gens sont arrivés de partout, occupant les rues devant le commissariat de police, faisant face à des vitrines de magasins non effarouchées conscientes des présences silencieuses mais déterminées à ne pas bouger tant que la garde à vue de Madame Claudine MARATHON ne serait pas levée. Pas un cri, pas un slogan répétitif afin de ne déranger personne, aucune menace proférée. Visages fermés mais dignes. La démonstration d’un pays capable de rassembler des habitants de tous bords, de toutes opinions, de toutes catégories sociales, présences figées du soutien à l’une des leurs.

La température de la ville de Basse-Terre a grimpé de beaucoup dans l’échelle de la chaleur déjà étouffante. Les mémoires ne s’effacent pas facilement surtout quand elles sont transmises ! Un incident aurait pu mettre le feu aux poudres : le toucher de l’épaule d’un leader syndicaliste par un représentant du garant de l’ordre public. Toucher l’épaule participe à une communication corporelle mais véhicule aussi un message : passage de la sensation tactile à une représentation. Ce geste n’est jamais neutre et sans portée ; il est codifié par la culture et procède à une dialectique entre le Moi et l’inconscient. Ainsi, toucher l’épaule gauche en faisant la bise est une manifestation d’amitié et d’affection, la pression de l’épaule droite dans une situation identique signifie une volonté de limiter l’ambition ou le pouvoir de la personne.

La rue de la République à Basse-Terre a été témoin d’un autre sens de ce toucher évoquant une excuse pour être plus proche et créer une connexion physique, dans un désir d’abolir la distance. En pays colonisé il déploie en arrière-plan une sorte de paternalisme non exprimé : faire partie du même monde certes mais à des places différentes. Celui qui est subalterne ne se permettra jamais de toucher l’épaule de son interlocuteur. A deux reprises la main ignorante s’est posée sur le corps du leader exaspéré malgré la mise en garde verbale. L’espace aux alentours a solidifié l’atmosphère. L’oiseau grand gosier curieux de ce qui se passait dans la rue, avait quitté le bord de mer, et humant cet air au temps suspendu, s’est enfui au large. La ville ne s’est pas embrasée ! La garde à vue a été levée.

Le quoi qu’il en coûte si cher au gouvernement, étalant le montant des sommes versées en guise de réparation dans les secteurs pénalisés par la pandémie, a déclaré qu’à partir de janvier 2022, huit séances chez le psychologue seraient remboursées pour les sujets jeunes. La catégorisation du suivi individuel, donc personnalisé, renvoie à un package semblable à celui du kinésithérapeute qui soulage le corps. Seulement voilà, le suivi psychologique ou psychanalytique ne saurait s’enfermer dans un format codifié à l’avance. Le cheminement se fait au fur et à mesure de la traversée exploratoire, s’arc-boutant à des obstacles et des îlots de résistance, donnant de la durée aux souvenirs-écrans. Fin de l’analyse, baume sur les souffrances, seul le client décide. L’entrée dans la spirale provisoire du répit, en trompe l’œil, réitère la demande de prise en charge et sa continuité.

L’impact psychologique de la pandémie a réactivé et augmenté les troubles déjà présents, généré un mal-être généralisé, agissant sur la psyché, le social, la sphère familiale et affective. Tous les compteurs du stress sont au rouge écarlate. L’obligation vaccinale pour les psy et son pendant le licenciement allant jusqu’au retrait de l’autorisation d’exercer en cabinet, verra s’allonger les listes d’attente des clients. La formation doctorale dure huit ans et le diplôme professionnel cinq ans. Ceci mérite réflexion, mais en ce temps de déraison qui ose aborder la logique, elle s’est enfuie laissant place au quadrillage des individus incapables d’avoir une vision juste de la situation. Le scientifique qui a affirmé que tout sujet quel que soit son schéma vaccinal était porteur et transmetteur du virus est encore en vie ? Comment a t’il échappé à la lapidation des autres spécialistes/experts composant un conseil scientifique qui acquiesce à cette détermination d’inscrire des humains dans un QR CODE.

Les remous se font sentir en Nouvelle Calédonie, un territoire au départ où le covid 19 était absent comme en Polynésie, astreint aujourd’hui à l’obligation vaccinale pour tous, sans exception. La difficile mise en œuvre du projet l’a contraint au report, jusqu’à la date du 31 décembre, dans certains secteurs « sensibles » tels la santé, les forces de l’ordre, les transports. Un report n’est qu’une partie remise. L’inégalité s’étend de plus en plus : pas de pass sanitaire dans les meetings, ni dans les bureaux de vote : tous les citoyens redeviennent égaux en droit quand il s’agit de désigner un candidat de leur choix, de leur libre choix. La chose politique pour la gouvernance des populations, toutes les populations, se pare de magnanimité. Après résultats, reprise des dispositions antérieures : ces conventions sont connues, sues acceptées, validées. Le remplissage des urnes et le gonflement de l’égo sont dans une bulle de complémentarité. Manipulables à merci les votants n’y verront que du feu, le devoir civique est une vertu, il s’inscrit dans le drapeau portant les mots liberté, égalité, fraternité.

Depuis dix huit mois la liberté sonne comme une coquille vide, elle a disparu de beaucoup de perspectives individuelles et collectives, elle est spoliée quand elle n’existe plus dans ce qui touche au plus intime : le corps physique dont le prendre soin est une préoccupation constante. La fraternité ? En ces temps d’accusation et de rejet, la division généralisée assène des jugements de valeurs surgissant de toutes parts, opérant des tris, mettant au grand jour des postures vécues comme des trahisons où le reniement de la parole donneuse d’ordre est devenue insupportable et insupportée. La patrie fraternelle se loge comme avant dans l’incommunicabilité et l’indifférence. Egalité, cité en dernier, reste le mot de la honte pour les Outre-mer, même si quelques timides essais en direction du logement redonnent une dignité à certaines familles défavorisées combien même l’accès à la santé, à l’emploi, ne sont pas au niveau d’une humanité jugée recevable.

La Guadeloupe a aussi des élus qui semblent ou se limiter ou subir des limites dans la prise de position relative aux affaires de l’ile, car qui mieux qu’eux connaissent la réalité du pays. Ces lèvres closes, ces mots non-dits, ces postures passives ou timides ou tellement absentes de ce qui se trame là, laissent planer un doute sur leur implantation dans le panorama politique. Et pourtant la population les a tellement aimés. Mais l’amour a aussi sa durée, ses attentes non comblées donnant lieu à déception, sa désaffection. D’autres, peut-être !!! Il est vrai que le pouvoir ficèle, lie, oblige à suivre le clan, interdit d’être à contre-courant. Seul le contre-pouvoir autorise à penser en dehors de tout cadre d’endoctrinement, de prendre des décisions partagées mais dépourvues de visées de puissance, narcissisme excepté. Car il faut une grosse dose d’altruisme et d’amour des autres pour donner du temps sans rien attendre en retour. Aimer l’autre, pratiquer l’entraide nécessite l’évidence d’une harmonie avec soi et un ancrage narcissique indéniable.

Quoi qu’il en coûte aux restaurateurs, le pass sanitaire est de retour après la phase expérimentale des quinze jours. Les résultats de l’expérience ne sont pas encore connus. Viendra peut-être l’idée de restaurants pour non vaccinés, une ségrégation comme en Alabama du temps du racisme aggravé. Une séparation entre honnêtes gens et gens indésirables Persona non grata donc sans QR CODE attestant de la fiabilité d’un assainissement fiché à l’assurance maladie, la compassion volera au secours de leur besoin de socialité. Mais ils resteront entre eux. Interdits de mélange, il ne s’agira plus de la couleur de peau mais du marquage vaccin.

La lutte contre la ségrégation approuvée par les pays en apparence tolérants, n’est applaudie que si elle s’initie chez les autres. Mais cette ségrégation produite à l’intérieur de leur territoire, devient illisible, convenable, suivie par un nombre de followers dans le langage à la mode, puisque c’est nouveau. Un restaurateur interrogé a eu une parole mémorable avec les yeux empreints d’une infinie tristesse : « Je ne donne pas à manger à des vaccinés, mais à des personnes. » Il ne faut désespérer de rien et surtout pas en la capacité du genre humain à se rendre compte que cette séparation en deux catégories de guadeloupéens qui partagent les mêmes espoirs et les mêmes assises identitaires, ne les empêchent pas d’être liées par l’amour du pays qui est le leur.

Quoi qu’il en coûte ? Le prix inestimable d’une vie de labeur, la pénalisation du sentiment de dignité, la ténacité d’un comportement voulu, dénommé résistance, la détermination d’avoir su dire non. Il en coûte trop beaucoup trop. Cette période laissera des traces indélébiles qui s’inscriront dans la mémoire des générations.

Mais qui entend gronder l’âme de la Guadeloupe ?

Fait à Saint-Claude le 23 octobre 2021

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