Les violences sexuelles sur les enfants

Cette définition de R. Krugman et de D.P. Jones : « Toute participation d’un enfant ou d’un adolescent à des activités sexuelles qu’il n’est pas en mesure de comprendre, qui sont inappropriés à son âge et à son développement psychosexuel, qu’il subit sous la contrainte par violences ou par séduction ou qui transgresse les tabous sociaux. », s’étend à toutes les violences sexuelles commises sur des mineurs. Elle introduit la notion de culture et d’établissement de sa norme qui n’apparaît pas dans la loi pénale.

Le code pénal stipule que : « Tout acte de pénétration sexuelle de quelque nature qu’il soit commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol. Le viol est puni de quinze ans de réclusion criminelle, et de vingt ans de réclusion criminelle lorsqu’il est commis sur un mineur de 15ans, lorsqu’il est commis par un ascendant légitime naturel ou adoptif ou toute personne ayant autorité sur la victime. » Il est à noter que l’attouchement sans consentement peut être vécu comme un viol, il peut avoir les mêmes répercussions au niveau de la psyché. Dans la loi du 17 juin 1998 qui protège les mineurs et réprime les infractions sexuelles, il n’y a pas de distinction entre les violences extra familiales et les violences intrafamiliales. L’impact psychologique est aggravé s’agissant des violences intra familiales. Les abus sexuels dans un rapport discordant entre un adulte et un enfant, et entre adolescents du même âge quand un rendez-vous avec un petit ami se termine par une tournante abusive (date rape), rentrent dans la catégorie des viols. Le nourrisson dont les troubles se condensent sur les conduites alimentaires, les vomissements, la peur du contact n’est pas à l’abri des abus.

Les abus sexuels extra familiaux sont le fait d’un proche n’utilisant pas de violences physiques. Il est connu de l’environnement de l’enfant ce qui explique la relation d’emprise dans laquelle il l’enferme, instituant le secret partagé, cette chose à garder en soi ou la menace à peine voilée : « Si tu en parle, je tue tes parents. » La dépendance à l’agresseur le mure dans un sentiment d’impuissance, jusqu’à nier le vécu traumatique afin de ne pas rompre le lien qui fournit une explication à la révélation tardive et les nombreuses rétractations quand la parole dénonciatrice franchit les lèvres. L’agresseur inconnu n’altère pas avec autant de force la confiance en l’adulte. L’apparition de signaux tels les difficultés scolaires, le repli sur soi, les réactions caractérielles, l’évitement, les plaintes somatiques sont des appels qui devraient alerter la famille mais en absence d’informations suffisantes, elle ne peut les décrypter.

Les abus sexuels intra familiaux que la loi qualifie de viols sur mineur de moins de quinze ans commis par un parent ou une personne ayant une autorité parentale est un meurtre psychique appelé inceste par lequel le père perd sa dimension symbolique en cautionnant le désir de la période œdipienne, désir en direction du sexe opposé, le hissant sur le plan du réel. Le plus courant est l’inceste père/fille mais l’inceste mère/fils, mère/fille génèrent des pathologies lourdes de l’ordre de la psychose. Non seulement le pacte concernant la lignée est rompu, mais le corps maternel pourvoyeur de vie ne s’origine dans aucune représentation. Le symbole se désagrège.

Les abus sexuels entre adolescents du même âge (date rape) dénoncent l’écart existant entre le code de chacun. L’acceptation d’un rendez-vous pour le garçon est un accord tacite à avoir un acte sexuel combien même la fille prononce un non incapable d’être entendu. La question de la différence culturelle et des signaux méconnus, ne doit pas excuser ce comportement dont la victime souffrira parfois très longtemps. L’invitation au partage du corps, offrande à la gloire de la sexualité balbutiante est une crainte que le désir incestueux ne surgisse, crainte que le refoulé ne fasse retour. A deux ou à plusieurs, on se cantonne à une zone de confort, échappant au doute de soi et à la culpabilité. Le retentissement sur la psyché de la victime oscille entre la honte et l’humiliation de s’être laissée piégée par celui avec qui elle entretenait une relation affective et se terminant sur la conviction d’une trahison. Les troubles varient en fonction de l’âge, de la personnalité et de l’intensité du lien.

Conséquences des abus sexuels

L’inceste s’inscrit dans une problématique complexe qui fait appel à des données anthropologiques et psychologiques au centre desquelles gît la question du père et du rapport à la loi. Le père incestueux pervertit le système fondateur de la société, brise le lien généalogique. Son emprise au moyen de paroles, d’actes ambigus, de regards est un mélange de tendresse et de menaces, de laisser-aller et d’autorité. La confusion des rôles crée un immense paradoxe qui entoure de culpabilité la fille, la désoriente, la condamnant au silence. Il lui interdit la fréquentation de garçon, faisant montre d’une autorité camouflant une rivalité doublée d’une peur que le secret ne soit divulgué. La cécité psychique de la mère devrait peser dans la balance de la justice ; sa justification de n’avoir rien soupçonné est une attitude qui dénote l’ambigüité de garder son époux non comblé dans le lit conjugal ; cherchant à proximité, pas loin, dans la maison une jouissance coupable. A l’entretien elle fait l’aveu d’avoir été dans son enfance violentée.
La jeune fille est projetée brutalement dans un monde des adultes auquel elle n’est pas préparée. Quand le forçage est brutal et répété, mais aussi en cas d’agression isolée, cette catastrophe la confronte à la mort et au désespoir. Elle se résigne à la destruction de son désir intime. Surgissent des troubles en fonction de l’âge. A 7/10 ans, l’agressivité, le repli sur soi, les épisodes de terreur, l’apparition de l’énurésie (pipi au lit), l’encoprésie (souillures par les selles), diffèrent de ceux retrouvés chez le 12/15 ans avec les fugues, les tentatives de suicide, la baisse des résultats scolaires, les douleurs abdominales, les crises respiratoires, les trouble de l’alimentation qui sont des indicateurs d’une situation d’extrême souffrance. La demande mal à propos d’une information sur le sida dans les milieux où la sexualité n’est as abordée n’inquiète personne, pas plus que l’accompagnement par le père ou le beau-père pour une demande d’IVG n’interroge le personnel soignant. La grossesse faisant suite à un viol, dévoilée à temps, peut mener à la prise de décision de l’avortement. Mais le mécanisme de défense qu’est l’amnésie totale de l’évènement traumatique entraîne le fœtus dans un tragique déni de grossesse. Les vibrations ressenties et la prise de conscience d’une vie en gestation occasionnent des pensées destructrices envers le futur bébé en danger de mort programmée. Expulsion foudroyante, abandon, infanticide, sont les résultantes du déni. Le passage à l’acte, ingurgitation d’eau de javel, au troisième mois de grossesse, avait comme objectif d’éliminer la mère et l’enfant dans une volonté de purification, de lavage de la faute à défaut de la faire disparaître, démontre la force de la culpabilité qui peut habiter une victime de viol.
Quelquefois se mettent en place des réaménagements défensifs. L’enfant assure sa survie mais la perte du surmoi occasionne des troubles de l’identité, la disparition de l’estime de soi, une grande vulnérabilité qui mène à la déviance et à la délinquance. Les victimes d’inceste sont sujets à une re victimisation, ils s’exposent au danger de d’autres viols, se prostituent ou s’abiment dans la toxicomanie. D’où l’importance de la reconnaissance des souffrances engendrées par l’évènement et de son vécu qui a un premier effet réparateur : la restitution de l’identité parvient à gommer le déni dont ils ont été l’objet de la part du violeur.

Dans tous les cas, l’enfant abusé est en proie au stress aigu qui en s’étalant dans le temps se transforme en stress post traumatique que l’on peut diagnostiquer à partir des cauchemars, de l’hypervigilance, du manque de concentration et de la diminution de la mémoire, l’évitement de situation rappelant l’agression, la réduction des contacts extérieurs, le refus des affects. L’apparition d’une névrose traumatique n’est pas improbable. Tandis que l’inceste mère/fils se désagrège dans la psychose aigüe avec des tentatives de suicide répétées dans la lutte menée contre l’absorption maternelle létale et l’illusion de l’auto-engendrement, la fille pour laquelle la séparation est devenue impossible avec cette mère dévorante et inquiétante, perd tout repère, confrontée à une homosexualité figée dans un délire à deux.
L’enfant se place sur le terrain de la tendresse, l’adulte séduit dans le registre de la génitalité. Il en résulte une inhibition anxieuse, un sentiment de dépossession de l’intégrité physique et psychique doublé d’une sensation d’étrangeté et d‘irréalité au monde.
La prise en charge autorise la verbalisation des faits et leur condamnation par le thérapeute afin d’éviter que la conviction d’une punition ne vienne renforcer une humiliation. « Ce n’est pas votre faute, vous n’y êtes pour rien. », rassure et dédouane d’une culpabilité au premier plan chez les victimes. La loi doit être dite, cela conforte dans l’assurance d’un environnement protecteur. Les parents ont aussi besoin d’exprimer leur ressenti et d’entendre les attitudes à avoir face à une souffrance qui les déstabilise. Savoir contenir le mal-être en évitant la dramatisation ou la banalisation de l’évènement est transmissible.
Il est important pour les victimes que les auteurs reconnaissent leurs actes et qu’ils soient condamnés. Ce n’est pas tant l’indemnisation financière qui répare que la prise en compte du sujet et de sa parole. Longtemps, on n’a accordé aucun crédit à la dénonciation des abus sexuels sous prétexte que l’enfance était une période d’affabulation, d’une volonté d’attirer l’attention de l’entourage.

La relation entre un adulte et un enfant a relancé le débat du consentement en s’appuyant sur l’évolution notable des enfants dans une modernité ouverte sur une plus grande connaissance des pratiques sexuelles. L’âge de quinze ans a délimité l’interdit en France et la proposition de l’abaisser à treize ans a suscité des remous du côté des guadeloupéens qui pensent que la précocité n’est pas si évidente chez leurs enfants. Se pose la question de la définition du consentement.

Selon la convention d’Istanbul de 2011 en vigueur en France depuis le 1ernovembre 2014 : « Le consentement doit être donné volontairement comme résultat de la volonté libre de la personne considérée dans le contexte des circonstances environnantes. » Peut on considérer que l’état de sidération d’une personne peut faire croire à un consentement alors qu’il n’en est rien ? Elle n’a pas dit non affirme l’adulte abuseur. Sait-on que chacun réagit à sa manière à la survenue d’une agression ? La paralysie, la stupéfaction, le mutisme ne sont pas des consentements, ils sont le reflet de la personnalité et du mode de réaction en des circonstances particulières. De ce point de vue, la présomption de non-consentement mériterait d’être intégrée à la loi.

Le délai de prescription du viol est en voie d’être prolongé, si la proposition est votée par le sénat. En cas d’inceste, il ne devrait pas avoir de prescription vu que toute une vie ne suffit pas à se décider à porter plainte contre un ascendant devenu introject persécuteur. Le cas de cette femme dont la mémoire traumatique n’avait pas autorisé à porter devant la justice les relations incestueuses imposées par son père, le délai de prescription étant écoulé, elle s’est entendue menacée de saisie sur salaire, la participation au paiement du séjour en EHPAD d’un géniteur qui l’avait tant maltraitée sexuellement, elle et ses deux sœurs.

Les violences sexuelles sur les enfants ne sauraient être passées sous silence. L’obligation de signalement s’intégrerait dans un registre de prévention et d’actions précoces avant le passage à l’acte. Elles restent une effraction grave dont les lourdes conséquences se prolongent dans l’âge adulte. L’accompagnement et la prise en charge thérapeutique sont des nécessités conduisant à la reconstruction et à la réparation.

Fait à Saint-Claude le 6 juin 2020

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