1802 : l’espoir assassiné

1794, la première abolition de l’esclavage avait humanisé des africains déportés en Guadeloupe et en même temps leur descendance, ceux qui étaient nés dans la servitude. Huit ans après, en 1802, date du rétablissement de l’esclavage décidé par napoléon Bonaparte, toutes ces personnes sont par décret revenus à l’état antérieur de domination et de soumission, vie régie par le code noir, chosification de l’être : « déclarons les esclaves être meubles », vouées aux travaux forcés.

La France est le seul pays ayant juridiquement rétabli l’esclavage. La première abolition avait permis aux nouvellement libres une participation aux élections et autorisé l’émergence d’élus noirs et métis dans une totale adhésion au nouveau système juridique. Le rétablissement ordonne la disparition de tous les droits donnés avec un durcissement des dispositifs anciens de contrôle. Il leur est interdit de rentrer en France alors que les affranchis le pouvaient. Ceux qui sont sur le sol français doivent se faire recenser, une carte particulière leur est imposée, en cas de contrôle, la non-présentation de ce document sera sanctionnée d’une peine d’emprisonnement ou d’expulsion du territoire, semblable au marquage au fer rouge du cheptel du propriétaire. Ces exemples montrent combien l’espoir d’une projection vers le futur a été démoli, combien le surgissement de l’effroi et son cortège de douleurs morales ont imposé une vision dantesque à cette population remis sous contrôle social, sous contrôle mental alors que libérée du joug de la servitude elle commençait à penser par elle-même et non à travers le colon. Ce début d’humanisation a été totalement nié.
Ce rétablissement de l’esclavage a généré des réactions diverses selon des critères définis tels l’état-civil, la condition sociale, la reconstruction identitaire. L’analyse de deux groupes, celui des nés libres et celui des nés en servitude, met en lumière des différences de comportement. N’avoir connu que la servitude a forcément modelé les conduites à travers les gestes observés et appris. La transmission parentale et surtout maternelle a inculqué une manière d’être, forme d’adaptabilité à l’environnement afin d’échapper aux châtiments et à la destruction psychique. La préservation d’une part même infime de la conscience de soi est un trait marquant qui s’exprime à travers les révoltes, le marronnage et montre combien l’effondrement psychique a été maîtrisé.

 

Les conséquences psychologiques du rétablissement de l’esclavage.

La première réaction passée le temps de sidération a été la colère. Le groupe né libre ne pouvait souscrire à un processus nouveau qui dépassait l’entendement. Il devenait objet malléable. L’autre groupe faisait remonter à la mémoire l’enfer d’antan à travers ce double mouvement de réappropriation de soi, puis de négation de son humanité. Cette colère commune aux deux groupes, va participer à l’élaboration d’une pensée de révolte alimentée par la perte de confiance dans le droit venu de France et de la trahison dont elle faisait montre, augmentée d’une méfiance envers ce système qui perdurera jusqu’à la deuxième abolition de 1848. Le processus de victimisation : violation des droits humains d’un individu ou d’un groupe par un autre individu ou d’un groupe d’individus a eu des incidences psychologiques graves, tout en imposant à la conscience le marronage comme seule forme de contestation du système juridique mis en place.

Les perturbations.

Le sentiment de menace se traduit par une certaine crainte de l’autre qui mobilise des affects : l’instauration d’un désir de fuite ou une attitude passive. Le refus du sort que l’on veut imposer va souder des personnes autour d’une volonté de construction d’une action. L’espoir est alors maintenu vivace, alors que le contraire, la dépendance passive et l’abandon de soi s’emparent des autres. Cette dépendance peut donner lieu à une fusion qui comporte le risque de l’aliénation et de la perte des contours identitaires. Le sentiment d’abandon, expérience du lâchage du droit salvateur, va faire naître un sentiment de dévalorisation de soi : « être bon à rien », mais s’accompagne aussi d’un sentiment de culpabilité : on s’attribue la responsabilité du retour en servitude.

La conséquence réside en une haine intériorisée, la haine de soi parce que sont réactivées des émotions primaires de la confrontation avec le maître dans la non-existence et le mépris. Par un renversement, ce mépris est intériorisé et étalé sur le groupe d’appartenance, la cause résidant dans la différence ethnique du noir et l’affirmation du blanc de sa condition inférieure.

Comment s’aimer soi dans une telle situation ? La socialisation raciste a imprégné l’imaginaire se transmettant de génération en génération. Adopter les conduite conformes aux attentes du dominant a modelé la personnalité comme si, mécanisme de défense qui à long terme amène à la déstructuration de l’identité. La perte d’identité par avilissement va accentuer le traumatisme historique, cette béance des origines qui tend à activer la problématique de la construction du lien.

La reconstitution du groupe servile

L’homme devenu libre s’est individualisé, il a acquis une conscience de soi. Il a une existence propre et en jouit. Le rétablissement de l’esclavage l’achemine vers une mort symbolique dans la mesure où le groupe participe à la mort de l’individualité. Pas de distinction possible, un anonymat partagé. La réintroduction du colon dominateur fait figure d’autorité parentale et rétablit l’infantile dans une évidente régression, interdisant toute initiative voire la tentation d’une contestation.

Semblable à un enfant avec une expérience d’adulte, il est en butte à deux types d’angoisse : l’angoisse de persécution qui s’applique à un objet parental double, à la fois présent, à la fois frustrant et mauvais, l’angoisse de dépression parce que le sujet entretient l’idée qu’il est l’unique cause de la cruauté du blanc par le seul fait d’être noir, d’où le rejet du maître. Les difficultés psychologiques rencontrées dans les organisations économiques et sociales relèvent de ces deux catégories d’angoisse. Le résultat avéré est le sentiment de honte, d’humiliation, de dévalorisation, d’impuissance.

La perte de contrôle de la vie débouche sur une absence de repère avec la perturbation des rôles et des mod-les sociaux. Les individus remis en groupe se combinent de façon instantanée et involontaire pour agir selon des états émotionnels archaïques. Le groupe s’organise, édicte des règles de fonctionnement, se donne des objectifs appelés culture de groupe. Par exemple s’en remettre aux autres pour toute décision, ne pas exprimer ses besoins (croix sur bouche), adopter une attitude de fatalité (s’il plaît à Dieu), se méfier de tout le monde jusqu’à l’extrême. Bien sûr il y eut des sous-groupes dont les comportements en ces temps d’ambiguïté et de désarroi n’ont pas adhéré de façon systématique à la culture de groupe, mais ils pouvaient en interpréter le sens. La perte de confiance en soi due à la servitude a mené à une surestimation de l’autre, celui venu d’ailleurs, en rabaissant le modèle abhorré, haï, vécu comme étranger. L’essai de constitution familiale est démantelé dans cette pratique du corps de femme utilisé selon le désir du maître de l’habitation.

Comment faire couple ? comment faire famille sans violence démonstrative, comment accéder à la tendresse sans paraître faible et efféminé ? Le doute de soi hante les pensées avec les incidences sur les affects et les interrelations. L’image d’une possible paternité durant huit ans, vole en éclats : le père symbolique redevient le père blanc, perturbant la détermination et l’affirmation de soi. La peur est de retour ; la honte aussi, autant que la culpabilité.

Les anthropologues européens ont catégorisé les cultures en : culture de la honte et culture de la culpabilité. La démonstration d’une culture de la culpabilité pensée supérieure est fausse dès lors que preuve est faite de l’évidence dans toutes les sociétés des notions de honte et de culpabilité. Il n’y a pas de culture supérieure mais des cultures différentes. La culpabilité ici est une culpabilité inconsciente, elle emprunte un travestissement, celui du mal.

Le stress post-traumatique

Un trauma ajouté à un autre trauma dans ce désastre qu’est l’esclavage, a eut des effets immédiats ou à plus long terme. Les deux groupes ont subi des blessures narcissiques, morales, psychologiques cumulées durant des générations qui relèvent d’une tragédie grave. Les effets du stress post-traumatique sont multiples. Toute douleur morale passe par le corps parce que l’interdiction de la plainte ne pouvait permettre son expression que par le corps souffrant. L’anxiété localisée à l’inquiétude permanente dans la rumination du babyé des mères, troubles obsessionnels retrouvés dans la lignée des femmes, l’hypervigilance, l’irritabilité, l’évitement, les phobies sociales, (impression d’être transpercé par les regards extérieurs qui sont en inflation depuis le déconfinement), les troubles du sommeil (la permanence de la peur du noir, justifiée par la lampe éternelle dans les chambres pour d’autres raisons évoquées), le manque de concentration. Certains traits sont en héritage aujourd’hui. La marque de l’oppression et son impact commencent à être analysée parce qu’elle est identifiée.

Les perturbations psychologiques ont édifié des mécanismes de défense, véritables pare-excitation, tels ; l’identification à l’agresseur (l’emploi du fouet pendant le carnaval qui a changé de main), le bigidi magnifié par Lena BLOU dans la danse à la geste significative de celui qui vacille mais jamais ne touche le sol, exorcisant la faiblesse par une reprise de l’équilibre. Absence de désespoir montré, la ruse et le détour, donner le change en adoptant le comportement de compère lapin du conte.
Le déni de l’esclavage est une tentative de lutte contre l’effondrement psychique causé par le trou généalogique qui depuis quelques années permet de remonter aux origines, ne dépassant pas un certain seuil. Le déni refuse la mémoire traumatique trop douloureuse où les 15/17 ans ont du mal à imaginer un arrière-grand-père fouetté, un collier de servitude le reliant à une colonne d’autres africains réduits en esclavage.

La Guadeloupe a ses héros permettant une possible identification qui conforte une volonté de résistance dans le message de Matouba. Vivre libre ou mourir en privant l’ennemi de la jouissance d’une victoire. Nulle satisfaction n’a pu être ressentie face à l’anéantissement total des combattants.

« Je me découvre un jour dans un monde et je me reconnais un seul droit ; celui d’exiger de l’autre un comportement humain, un seul devoir, celui de ne pas renier ma liberté au travers de mes choix. » Frantz FANON

 Fait à Saint-Claude le 01 juin 2020

 

Partager

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.