Violences

« Il n’y a rien de plus violent que le déni de la violence. »

En marge de la grève générale, sur les barrages, sont apparus des groupes de personnes aux modes d’interventions non conventionnels et violents. D’autres ont pris les villes d’assaut, incendiant les commerces, pillant des boutiques de luxe, troublant le sommeil des habitants, peu soucieux du risque qu’ils encourraient. Les grèves ont toujours généré l’édification d’obstacles destinés à gêner la circulation, manière d’alerter sur un durcissement de conflit sans possibles négociations. La grève est légitime sur le plan juridique ; même si quelques-uns feignent de l’ignorer.

L’inhabituel, ouvre la voie à une réflexion sur ce déploiement de violences disséminées dans tous les points obstrués du pays. Les villes aux quartiers réputés chauds, à celles sans remous apparents, en passant par les zones rurales au calme légendaire, ont été touchés par le phénomène. S’agit-il de bandes organisées, de jeunes en mal de rites initiatiques, de moins jeunes, chômeurs oubliés de la sphère sociale ?

Quel sens donner à ces actions capables de susciter un mimétisme dangereux face à la détermination du rétablissement de l‘ordre. Le sifflement des balles réveille les inquiétudes des familles qui craignent pour la vie de leurs enfants. Yo awmé, nou pa awmé, « Ils sont armés pas nous », scande l’immense foule de la manif du 27 novembre. Yo, eux, ce sont les hommes du GIGN et du RAID envoyés avec un objectif : celui du retour au calme. Deux forces armées actionnées lors d’attaques terroristes en France.

Manifestations et violences

En Europe, les manifestants, malgré leurs cordons de sécurité, sont souvent débordés par des groupes vêtus de noir, cagoulés, utilisant des formes d’actions violentes. Ils sont désignés sous le terme de Black bloc. Leur idéologie : « Pas de guerre entre les peuples, pas de paix entre les classes. » Ce groupe est formé d’activistes issus des mouvances de l’extrême gauche libertaire ou autonomes. On les a vu à l’œuvre lors des mouvements des gilets jaunes en France en 2018. Ils pensent que la violence est l’unique moyen de faire éclater à la face du monde des actions jugées légitimes qui resteraient dans l’ombre sans ces comportements exagérés, et qui traitées de façon pacifique, autoriseraient l’accumulation de frustrations et de désespérance au sein des populations. Ils pénètrent les manifs sans être convoqués, surgissant à la vitesse de l’éclair, brisant, pillant, enflammant et repartent avec la même rapidité, faisant un pied de nez à la police.

Peut-on voir une analogie de ces pratiques chez les personnes qui gardent les barrages impossibles à franchir sauf en cas d’exception et d’urgence ? L’analyse de leurs préoccupations révèle qu’aucune ressemblance n’est possible, ne serait-ce que dans la permanence de leur présence quotidienne sur les lieux. Ils ont constitué un territoire dont ils ont défini les contours, bastion difficile à prendre. Un fief, un no man land.

Plusieurs éléments sont révélateurs d’une révolte qui ne demandait qu’à s’exprimer. Elle gagne en compréhension si elle n’est pas reléguée aux seuls faits anthropologiques, historiques, individuels donc psychologiques. Il faut y ajouter de toute évidence les conditions socioéconomiques. Cette violence s’engage dans le dédale d’un mal-être aux multiples facettes.

  • La sphère socioéconomique

L’habitat insalubre, les lieux de vie négligés, les ghettos où la mal vie adopte des allures de normalité, parce que les plaintes s’essoufflent dans la multiplicité de dossiers au fond des tiroirs des institutions responsables de leur gestion, ont cimenté un sentiment de maltraitance qui n’arrive pas à s’estomper. Parler d’augmentation de la pauvreté et de la précarité est une hérésie, vu que ces deux facteurs ne peuvent plus dépasser le seuil de l’acceptable.

On peut dès lors se poser la question de l’efficacité de l’action publique s’agissant des groupes en grande difficulté. La privation parfois de l’essentiel de cette masse silencieuse et invisible qui se fait discrète par fierté, par crainte d’être heurté dans leur sensibilité par une fin de non-recevoir relève parfois du pathétique. De plus, cette méconnaissance des dispositifs d’aide existants, procède au manque d’information qui n’emprunte pas les canaux utilisés fréquemment par ces groupes. La crise sanitaire a fait naître une inquiétude d’expulsion du logement, serait-il en mauvais état, sonore, (quand les murs n’isolent plus, l’irritabilité est permanente). Ainsi, l’insécurité n’est plus seulement financière, elle s’enroule autour de la coque sécuritaire protectrice qu’est le logement.

  • La sphère économique

Le suivi de la pauvreté en Guadeloupe est un enjeu problématique. Les indicateurs pour l’appréhension des phénomènes de paupérisation sont-ils menés sur une base régulière et en temps réel ? Les lenteurs administratives faussent souvent l’évaluation qui influence les prises de décisions correctives. Le retard de traitement des dossiers d’aide causé par le travail en distanciel a mis dans l’embarras bon nombre de famille dont l’exaspération est légitime. Plus démunies encore un peu plus, leur désarroi financier porte atteinte à la prise en charge des enfants. Les solidarités familiales tendent à diminuer parce que la distension des liens a creusé un fossé entre les générations, et accentué la fragilité du système.

Les inégalités en matière de formation génèrent une précarisation du travail. Le chômage facteur de discrimination, laisse de jeunes oisifs livrés à eux-mêmes, incapables de se projeter dans un avenir prometteur d’épanouissement personnel. D’autres, assujettis à des contrats courts et abusifs ne se permettent plus de rêver. Une frange de cette jeunesse revenue au pays désespère de démontrer un savoir-faire acquis durant une formation en Europe Le sentiment d’inutilité les habite en permanence. Tous concernés à des niveaux différents, mais tous semblables sur le plan de la désillusion. Le discours social faisant croire que tout est possible, la voiture, les vacances, les loisirs, les croisières, tellement éloigné de leur réalité, heurtent les sensibilités, donne de l’ampleur à cette impression d’écorché vif.

  • La sphère psychologique

Se sentir à l’écart, avoir conscience d’une fracture croissante entre soi et les autres, entre soi et les gouvernances politiques sourdes à une existence imposée par l’absence de plan d’action en leur direction, ont conforté le besoin d’avoir une visibilité marquante par le choix d’explosion de la colère. La violence comme moyen de communication est utilisée pour se faire entendre, pour crier une existence niée, méconnue de la plupart des classes sociales bénéficiaires d’un certain bien-être, d’une sécurité économique, d’un emploi régulier. L’occasion de participer et de s’investir dans une cause de résistance, de se montrer solidaire du refus des professionnels de subir ces contraintes d’obligation vaccinale, a donné vie à une détermination d’appartenance, d’identité, une volonté de s’inscrire dans un nous rassemblé à leur manière, ne serait-ce qu’à travers les dérives du non permis.

La soif de reconnaissance, d’être enfin entendu à défaut d’être regardé, viendrait là comme l’expression d’une réparation de l’injuste rejet, un baume sur des blessures de toutes sortes. Cet effort pour échapper au destin de l’invisibilité, non conforme aux normes d’ordre social, au risque d’une grande désapprobation, met la population dans une position insécure en résonnance à leur propre insécurité intérieure. Pourquoi ne pas éprouver ce qu’ils vivent au quotidien, les réveils et les couchers englués dans l’incertitude, les jours de désolation sans espoir d’embellie ?

Comment expliquer les frustrations et les désirs impossibles, les envies de crier bouche fermée une survie interminable. Aujourd’hui ils ont un pouvoir : celui de détenir un territoire gérer à leur manière, qui dérange comme les dérange cette grande injustice dont ils souhaiteraient voir la fin. La crise sanitaire dévoile une crise sociale surgissant de façon inédite dans des actions de violence qui s’opposent à la violence de l’Etat en relation avec le sentiment d’un grand mépris, d’être les oubliés de la terre. La relation inégale entre les individus et les modes de pouvoir qui s’exercent sur eux ressentis comme abusifs sans qu’ils aient les moyens, la force, l’opportunité de les contester, trouvent ici et maintenant dans la grève générale un exutoire, une voie de dégagement.

La révolte contre un ordre économique injuste est un message susceptible d’entraîner d’autres rebellions, condition du changement social toujours possible. Qu’est-ce qu’un révolté ? Un humain qui dit non à une vécu quotidien dégradé. Ce peut-être un passage à l’acte qui autorise de retrouver l’usage de la liberté, mouvement par lequel l’existence reprend son sens altéré. Une autre dimension entrevue dans cette persistance à vouloir créer l’affrontement, se dissimule sous une tristesse d’un deuil impossible à faire de tous ces morts emportés par la quatrième vague de la covid 19 partis sans rituels d’accompagnement. La bataille viendrait comme dans une conduite d’amok (agressé et se faire agresser) soulager les souffrances contenues. N’avoir que sa vie à offrir et pas autre chose, devrait interpeller les instances politiques sur la teneur des désespérances.

Le ministre des Outre-mer et arrivé aujourd’hui dans le but de rencontrer des représentants syndicaux et des élus locaux, dont le nombre n’excéderait pas dix en tout. Auparavant, lors d’une déclaration télévisée à Paris il avait donné en pâture le mot autonomie sans en préciser les contours et les intentions. La tactique de diversion a fonctionné puisque délaissant les problématiques sociales, les préoccupations médiatiques s’engoncent dans les débats politiques, occultant les essentiels de la crise.

Fait à Saint-Claude le 28 novembre 2021

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