Soigner l’infanticide

Publié dans Le Progrès social n° 2528 du 10/09/2005 

L’infanticide est varié ; cependant il existe des caractéristiques communs aux femmes qui tuent leur bébé.

L’acte qui consiste à jeter le fœtus à l’extérieur de la maison sur des détritus l’assimilant à une souillure, la noyade, la chute, l’étranglement à l’aide d’objet ou à main nue sont plus courants que l’étouffement par des linges ou la pratique de serrer le nourrisson sur la poitrine : symbolique du sein mortel ou du mauvais sein suffocant. La suffocation résultant d’un étouffement volontaire était fréquente à une époque où les parents faisaient dormir le bébé avec eux dans le lit. Le crime était présenté comme un accident.

Les états délirants chez les mères autant que les maladies mentales graves et les stigmates d’alcoolisme impriment à l’acte une autre nature que l’impulsivité due à un raptus anxieux où l’acharnement est féroce. Le geste imprévisible est suivi d’une grande indifférence, d’un détachement total de l’évènement. L’absence de culpabilité est doublée d’une amnésie des faits. Aucun souvenir d’accomplissement de l’acte n’afflue. Dans les états dépressifs aggravés, le crime précède le suicide. La décompensation après l’accouchement ne permet pas la perception de la séparation des corps. L’enfant est vécu comme un prolongement du corps maternel. Cependant un certain nombre d’infanticide ne relève pas d’une pathologie mentale grave. Le comportement trouve une explication dans les problèmes liés à la personnalité des individus : sujets fragilisés par une enfance difficile jalonnée de carences affectives, dans un contexte de précarité sociale importante.

Des parents non préparés aux cris stridents des nouveau-nés ont des réactions violentes qui plus tard révèlent des colères et des frustrations contenues comme cet homme devant prendre le relais des soins du nourrisson, sa femme travaillant de nuit, face à son refus de nourriture et aux pleurs, a giflé le petit visage à plusieurs reprises et couché avec violence le minuscule corps dans le berceau, trouvé froid par la mère au matin. Ce père était en butte à des difficultés professionnelles augmentées de soucis financiers. Les pères infanticides sont exceptionnellement délirants ; ils s’inscrivent dans le registre d’une délégation inconsciente et suppriment la vie d’un enfant qui constitue une gêne pour la mère, incapables qu’ils sont de se mettre à distance de leur propre histoire infantile traumatisante : une préférence marquée des parents pour une sœur ou un frère, un sentiment d’échec et de ratage d’une vie. D’autres, complices, se taisent. Ne s’interposent jamais, n’essaient pas de comprendre. La justice les oublie dans le verdict final.

A dresser le profil de la femme qui tue son enfant le plus souvent, les faits marquants sont de l’ordre d’une dysharmonie de la personnalité. Souvent en butte à des attitudes contradictoires elle est semblable à une adolescente hésitant devant un choix à faire, une décision à prendre. Immature et très amoureuse de sa personne qu’elle investit au premier plan, elle n’a pas de projet d’existence défini, se contente de propositions de hasard parce qu’elle a peu d’imagination et de créativité. Son immaturité affective est un facteur favorisant sa dépendance envers la famille et paradoxalement un entretien constant des conflits générationnels. C’est dire que la communication avec l’entourage est raréfiée et allie le sentiment d’exclusion. Quand survient la grossesse, elle l’annule psychiquement en se passant de suivi médical ; l’accouchement se fait à la maison, le passage à l’acte est immédiat et le corps jeté dans un caniveau, une décharge, sur la plage ou dans une ruelle de bidonville.

Ici nous n’avons pas encore d’Unité de prévention où les interactions mères/enfant sont observées. La relation alimentaire, les soins corporels renseignent sur l’aptitude de la mère à faire face aux besoins de l’enfant et aux possibilités de ce dernier d’y répondre. Lorsqu’une mère n’a aucune démonstration affective envers un bébé, le vit comme un étranger, voire dangereux ou menaçant, celui-ci ne lui renvoie aucun signal gratifiant et dans ce cas se fait rejeter. Certains troubles profonds de la capacité de maternage génèrent ou une fusion délirante, ou une angoisse d’anéantissement dont le résultat donne lieu à des comportements inadaptés tels ne jamais déposer de la journée le bébé dans son berceau quitte à l’emmener aux toilettes avec soi ; ne pas lui changer la couche : les selles du matin rejoignent celles du soir, trop le nourrir ou pas du tout.

Cette inadéquation des soins a des incidences sur l’amour de soi, déprécié par l’absence de stimuli corporels : les caresses. Les soins de puériculture jouent un grand rôle dans la vie affective future de l’humain. Quand les sens ne sont pas stimulés au niveau de la peau ils ont du mal plus tard à accéder à une sensibilité optimum. La prise en charge thérapeutique consiste à guider la mère en lui montrant comment nourrir, changer, caresser. Véritables modèles identificatoires, les soignants/thérapeutes lui fournissent des repères éducatifs qu’elle ne pourrait acquérir toute seule dans sa difficulté d’assumer le nourrisson.

En absence d’Unité de prévention, les actions coordonnées des équipes de psychiatrie et des équipes de maternité peuvent assurer la prise en charge précoce. D’abord en mettant en place un système de dépistage des cas sociaux et d’une population à risques, ensuite en surveillant l’apparition du « syndrome du troisième jour. » Une mère suspectée d’un possible passage à l’acte sur son bébé doit impérativement être hospitalisée en psychiatrie. Le manque de moyen actuel oblige la séparation mère/enfant, mais leur rencontre sous haute surveillance soignante maintient le lien et permet de faire un travail de construction serait-il infime.

Les fantasmes maternels d’infanticide peuvent induire un état de panique chez la femme surprise par leur caractère obsédant. Le travail analytique devra se charger en premier lieu de ceux-ci tant ils sont prégnants. Une longue psychothérapie est nécessaire après un passage à l’acte vécu comme étranger à la personne : « Cela ne me ressemble pas, ce n’est pas moi », permettant de ne pas expier toute une vie dans le rachat ou la culpabilité. L’infanticide est un essai de libération de la souffrance insoutenable. Le fait d’en parler donc de le reconnaître ( mettre des mots sur un geste), autorise l’investigation de l’histoire personnelle et son rapport aux origines parentales traumatisantes. Ce n’est qu’une fois remontées à la conscience les connexions souterraines, que le travail de deuil de l’enfant tué est possible.

Rares sont les travaux de recherche relatifs aux troubles psychiques engendrés par des infanticides ratés sur les victimes. Un adolescent porte encore les traces de strangulation, comme des empreintes des mains du père, qu’il dissimule par des cols hauts. Cette violence lui marque le cou depuis l’âge de cinq ans. La situation nécessite une prise en charge identique au modèle de thérapie des enfants victimes d’abus sexuels afin que leur développement affectif et intellectuel ne subisse pas trop de dérèglements.

L’infanticide est un crime qui doit nécessairement faire l’objet de soins psychothérapeutiques afin de prévenir les récidives.

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