Dire ou taire le réel

Publié dans Le Progrès social n°2643 du 08/12/2007

La modernité dans une volonté de respect d’autrui a ciselé les mots jugés trop crus, trop grossiers, trop abrupts. La voix publique, celle de la classe politique, des personnes médiatisées, des diffuseurs d’informations, a suivi les recommandations du « politiquement correct. » Le sourd est devenu malentendant, l’aveugle malvoyant. L’inclusion dans la catégorie du Tout-Monde banalise le handicap en comblant le fossé de la différence.

Il est vrai que la liberté de tout dire n’est pas obligée de malmener les clichés que l’on fait naître dans l’imaginaire. La franchise autorisée de l’époque soixante huitarde permettait d’exprimer les idées comme elles venaient sans se soucier des conséquences au niveau de la sensibilité. On pensait franc, on parlait franc : une nouvelle manière d’aborder le monde en réaction à l’hypocrisie des aînés.

Il fallait rompre la chaîne qui risquait de lier les générations suivantes aux mêmes principes que les ancêtres. Se démarquer d’eux en rejetant les interdits, sortir des sentiers battus, prendre les décisions d’un autre style de vie. Passée la revendication d’imprimer à la destinée un autre cours en énonçant clairement ses désirs, l’avancée dans le temps a adouci l’expression verbale jusqu’à en arriver à ces détours phrasés acceptables et acceptés.

Celui qui emprunte la route droite du discours perturbant s’expose à deux types de réactions. Ou il subit le rejet de l’écoutant allant jusqu’au refus d’entendre, ou il force l’admiration pour son audace verbale. Cette dernière situation celle de l’admiration, est le tribut payé à une longue histoire d’échanges réguliers gratifiants où s’est introduite la confiance. Nulle trahison n’est venue instiller le doute dans la population appréciée à sa juste valeur, comprise, reconnue. Le système est identique à celui de l’enfant châtié par un parent aimant et protecteur. Il accepte plus facilement la punition non pas parce qu’elle est juste mais parce que les sentiments s’inscrivent dans une totale lisibilité de liens vivaces. Le rejet de l’écoutant correspond à l’impression d’une menace dissimulée dans la parole, un danger imprécis générateur d’incompréhension.

Outre le contenu, la forme, le choix des mots ont de l’importance. En créole : « tourner trois fois sa langue dans sa bouche avant de parler » s’enseigne très tôt. La crainte de froisser les susceptibilités fait partie des comportements courants : elle maintient au maximum les relations diplomatiques. Les critères de bonne éducation, de belles manières se basent  sur l’habileté à présenter les situations difficiles parfois. En  ménageant la sensiblerie, on grimpe dans l’échelle de la considération en accroissant sa côte d’amour.

Comment s’adresser à un public attentif à ces moindres détails ? Comment  présenter des sujets douloureux qui ne doivent plus rester dans le secret des dossiers ? La prévention en direction d’une large couche de la population a des objectifs à atteindre. Si elle ne se plie pas à certaines règles de communication, elle risque de passer à côté de son but. Cela s’est vérifié à propos de l’information faite auprès des jeunes concernant les maladies sexuellement transmissibles dont le sida. La tranche d’âge la plus touchée était celle des 35/50 ans.

Récemment, les chiffres ont démontré que les jeunes que l’on croyait hors de portée de la pandémie parce que l’effort d’information s’était concentré sur leur groupe, s’étaient peu ou pas protégés. La question est de savoir si les mots employés correspondaient à leur système de représentation, s’ils rentraient dans leur vocabulaire courant, s’ils enfin, s’organisaient autour d’un stimulus en relation avec leur mode de pensée.

Quand les stimuli sont trop forts, ils ne sont plus opérants. On en obtient l’effet contraire : celui de la banalisation. La connaissance d’un peuple autorise à lui faire des propositions en relation avec ses dispositions mentales. Le fond de passivité et l’initiative hésitante immobilisent devant la télévision une partie des femmes rêveuses, se complaisant dans les soucis des autres, nourries de deux ou trois feuilletons quotidiens ou hebdomadaires. Elles pénètrent un univers idéal où les intrigues et les mensonges ne mettent jamais en scène les faitouts à récurer et les enfants à torcher. Le déréel compromet la femme épouse et mère. La société de l’image réussit le tour de force de faire affluer les émotions à l’aide de mots simples, passe partout, donnant accès au rêve serait-il insaisissable.

Dans un autre registre, à écouter un discours récent fustigeant ceux qui dénoncent publiquement et en permanence l’empoisonnement des sols par la chloredécone, l’avancée du sida, ( la Guadeloupe est le département français le plus infecté par le virus après la Guyane), le taux d’agression, la consommation des drogues, il est dit que l’image de marque de l’île s’en trouve affectée. Le temps, affirme t-on, est venu de se taire car ces répétitions risquent de nuire aux projets touristiques. Le verbe déversé à propos des difficultés individuelles et environnementales dérange. Il ne doit pas filtrer à l’extérieur, se répandre et arriver aux oreilles de personnes enivrées de magnificence exotique : l’île aux couleurs magiques. Ces affaires si on en croit l’orateur serait disqualifiantes et pourraient avoir comme conséquences l’évitement de la destination Antilles françaises. L’économie devrait -elle primer sur une réelle information en direction des populations résidentes ?

A l’analyse, le malaise profond engendré par la révélation de ces nuisances ne présente aucun intérêt. Seul compte le plaisir des autres qui viennent à la rencontre d’un lieu fantasmé ; un lieu où les souffrances et les maladies n’existent pas. Un paradis de par la seule volonté de ceux qui l’ont crée de toute pièce, pour le commercialiser, le rendre monnayable.

Que craint un touriste qui partagerait pendant huit jours un gratin d’igname et quelques bananes, le quotidien d’une population ? Quelle crainte devrait-il avoir du sida qui sévit partout dans le monde ? La Guadeloupe ne fait pas encore partie de cet univers du tourisme sexuel. Et si la beauté antillaise lui tourne la tête, en individu responsable et majeur il a la possibilité de se protéger : les préservatifs se vendent partout. Serait-il venu à l’esprit  de qui que ce soit d’essayer d’étouffer les soulèvements des banlieues qui pourraient engendrer la peur des touristes japonais et américains ? Interdire les radios et les caméras semblent difficiles en pareilles circonstances. Le problème ne saurait se poser en ces termes là. Par contre aucune gêne n’apparaît dans ces discours réducteurs, mettant en exergue le paraître. Ne rien dire de déplaisant. Faire comme si individuellement et collectivement le bonheur inondait les Antilles où là « pa ni pwoblèm. »

Dire ou taire le réel ? Quelle alternative oriente le choix ? La décision de ne rien laisser filtrer des problématiques d’un département qui se débat dans ses contradictions, ses choix, ses problèmes sociaux, et son absence de projet d’avenir, l’enferme dans une impasse où aucun possible n’est donné à l’expression de ses besoins.

La négation et la non-reconnaissance du mal-être de sa population suppose une grande indifférence de la part de ses dirigeants en lien avec les promoteurs du tourisme. Admettre que la diffusion d’informations ne devrait que demeurer à l’intérieur du groupe concerné sans compromettre la sérénité de visiteurs, est le dévoilement même d’un fonctionnement mental  proche de celui de la dissimulation des personnes différentes. Vider la rue de ses clochards, enfermer les errants, organiser la chasse aux travestis.

Au lieu de prendre à bras le corps les préoccupations des habitants, il est conseillé de ne pas en parler : comme si les décharges n’étaient pas visibles, comme si les carcasses de voiture n’existaient pas au bord des chemins, comme si les maisons abandonnées dans la ville ne racontaient pas les négligences des responsables communaux.

Dire le réel, c’est aussi parler des paysages fabuleux, et de la gentillesse des gens.

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