L’impact de la pandémie sur le sommeil

Le coucher est parfois précédé d’une prière chez les croyants. Cet ultime lien à Dieu avant de fermer les paupières est synonyme de protection aussi forte que la lampe à huile qui éclaire d’une faible lueur la chambre. Rares sont les personnes qui dorment dans un noir total. Le sommeil est appréhendé dans l’imaginaire comme un état sur lequel aucune maîtrise n’est possible. Passer de vie à trépas durant ce repos est une idée qui se formule ouvertement, d’autant plus que la souffrance en est exclue. Nul ne sait l’heure de sa mort : elle est programmée par l’Eternel depuis le jour de la naissance : elle est destin.

Fonction du mode de vie, de la configuration de l’habitat, le bien dormir correspond à une journée satisfaisante sur tous les plans, sans ennuis ni préoccupations majeures. Le confort s’est invité dans la qualité du matelas dont l’investissement est en relation avec le plaisir du temps passé au lit. En général, les personnes se réveillent tôt, ou parce que leurs activités professionnelles l’exigent, ou parce qu’elles s’occupent à l’intérieur avant l’envahissement de la chaleur du jour. La prière du matin est une gratitude d’être en vie, doublée de l’assurance de passer une journée paisible et sans tracas. Bonjour, bien dormi ? La réponse positive renseigne sur l’humeur et le bien-être permanent combien même le chant du coq a retenti avec l’effacement de la nuit.

La pandémie est venue déranger l’ordonnancement des choses. L’effroi suscité par la menace permanente a troublé la sérénité des nuits. Le premier confinement dans son interdiction de rencontre a ramené le réel de la solitude dans l’évidence du danger de soi à soi, de soi aux autres. La crainte de ne plus être relié à un groupe a accru l’inquiétude de mourir seul.

La première interrogation porte sur le sommeil en tant que tel, c’est-à-dire l’étude de ses différentes phases durant la nuit sur laquelle est centrée l’analyse et en tant que vécu appartenant à l’histoire de la personne. La sieste n’est pas incluse dans la réflexion, elle est diurne, moins imprégnée de l’ambiance nocturne, moins longue aussi. Dormir, c’est entrer en contact direct avec l’inconscient qui peut être appréhendé sous l’angle d’un réservoir de pulsions capables de réactions, forces autonomes échappant à la conscience ou autrement, sous l’angle d’une construction issue du réel dont le rôle est d’élaborer un ressenti où se sont accumulé les interactions quotidiennes avec l’environnement, dynamique d’une histoire personnelle, croisement d’un monde interne en action, et d’une présence des limbes des profondeurs. Dès lors que l’inconscient n’est pas considéré comme unique instance psychique obscure, on doit admettre une évidente complémentarité entre lui et le conscient. Mais s’il apparaît comme un facteur conflictuel et imprévisible, lors du sommeil il imposera sa prédominance. Quel que soit la théorie adoptée, on observe dans le sommeil l’implication de deux éléments :

Un élément somatique chargé de la gestion des rapports entre plaisir et douleur en lien direct avec la mémoire corporelle et la proprioception (perception consciente ou non de la position des différentes parties du corps.). On peut dormir à des fins de récupération d’une énergie vitale, par devoir biologique, par amour du sommeil (la grasse matinée n’est pas culturellement admise), ou pour trouver un refuge et échapper à l’état de veille. On peut avoir une préférence pour le sommeil en début de nuit ou le sommeil proche du réveil matinal, le rêve douvan jou a une connotation particulière. Dormir par nécessité ou par plaisir exercent une influence sur les comportements hypniques et leurs changements en période de pandémie.

Un élément psycho émotionnel soumis aux évènements externes et à leur degré de perturbations actuelles ou lointaines. Sa source se trouve dans les automatismes des choses du quotidien ou dans les souvenirs plongés dans l’oubli qui resurgissent tout à coup dans la conscience, semblables aux conflits infantiles non résolus ou à des tiraillements entre les différents compartiments du moi.

Toutes les nuits, les personnes passent du sommeil profond récupérateur des énergies journalières perdues, au sommeil paradoxal qui produit lui de nouvelles dépenses d’énergies générées par des états d’excitation pourvoyeur de désir (lubrification vaginale, érection) qu’occulte souvent le dormeur. Ainsi le sommeil assure une dialectique productive entre inhibition et excitation.

Cette introduction était nécessaire à la compréhension de ce qui se joue sur le plan du sommeil des personnes vaccinées, non vaccinées autant que celles qui sont sorties de la réanimation COVID. Elles ne viennent pas demander une prise en charge psychologique concernant uniquement les troubles du sommeil, mais inévitablement la problématique est abordée parce qu’elle s’ajoute à la douleur morale.

Les insomnies évoquées comme gênes majeures sont des désagréments générés par l’angoisse ou la peur de la perte de conscience. L’endormissement constitue un obstacle parfois insurmontable dont s’est enfui le plaisir, il s’inscrit dans le registre du devoir biologique. La difficulté à l’endormissement se retrouve dans l’angoisse du nourrisson refusant la séparation avec sa mère. Pleurs incessants et agitation qualifient les coliques, apaisées par les postures maternelles traditionnelles.

Le second cas d’angoisse d’endormissement s’observe chez le sujet âgé qui craint de ne pas voir se lever le jour du lendemain, combien même sa santé ne serait affectée par aucune pathologie. L’angoisse d’abandon ou l’angoisse de mort n’a pas la même résonnance chez l’adulte dans la force de l’âge. Des palliatifs volent au secours des insomniaques : lectures, émissions télévisées, ruminations des difficultés maintenant la hargne en éveil, alimentant des sentiments négatifs, forment la trame des rituels d’endormissement. Un second groupe d’insomnies moins fréquents chez les hommes consiste en un réveil précoce avec difficultés à se rendormir. Les plaintes tournent autour des lourdeurs physiques, de ralentissements, de brouillard cérébral, de légers malaises et parfois d’étourdissements.

Le somnambulisme fait retour chez les adultes alors que sa fréquence chez les filles en période pubertaire est une banalité. Il trouve sa place autant dans le sommeil profond que dans le sommeil paradoxal dont les manifestations quelque peu dissemblables sont à rechercher dans la paralysie musculaire et son degré d’intensité. S’ajoutent aux insomnies des phénomènes mineurs :

Les grimaces automatiques (myoclonies) aux surgissements imprévisibles, à l’approche de l’heure du coucher.

Les grincements de dents mal perçus culturellement dans son évocation du monde de l’au-delà.

Les jambes sans repos peu après l’endormissement générant un réveil non voulu mais qui en plus, est une source de perturbations pour le partenaire obligé à changer de lieu de repos nocturne.

Les narcolepsies, crises de sommeil irrésistible sont accompagnées parfois de paralysie musculaire. Elles sont déclenchées par des émotions fortes à l’instar de la crise du fou rire. Les plaintes des personnes vaccinées sont plus nombreuses s’agissant de ce trouble.

Les terreurs nocturnes dont voilà un cas révélateur de mémoire corporelle dans le sommeil. Le hurlement qui a réveillé cette dame trouve son explication dans sa posture inhabituelle, couchée sur le ventre, elle, qui depuis son passage en réanimation COVID, s’oblige à s’endormir sur le dos, souligne l’affolement de tous ses sens, dû à la crainte de la sonde rectale vécue comme une torture. Ce type de terreur est éloigné du phénomène que l’on trouve chez les enfants.

Les troubles du sommeil évoqués de plus en plus souvent depuis la pandémie sont des troubles reliés au sommeil, à l’endormissement et à l’insomnie. Parler du sommeil sans aborder ne serait-ce que de façon restrictive le rêve qui est une mise en forme d’émotion et de sensations trop fortes pour être vécues directement comme telle dans l’état de veille, n’est pas recevable.

Peut-on dormir dans une solitude absolue ou partage-t-on son sommeil avec des fantômes qui s’invitent dans les nuits comme dans celles de ces quelques soignants en butte aux suspensions, au marasme économique, à la désespérance. Les femmes surtout, rêvent que des policiers du GIGN défoncent la porte, les prennent en otage et les menacent avec une seringue. Le premier niveau d’interprétation est clair : il s’agit d’un trop plein d’angoisse non symbolisé. Le second renvoie à des souvenirs transmis plongés dans l’oubli, évènements traumatiques réactualisés par le sentiment de mal-être.

Démonstration est faite que les théories psychanalytiques qui sont construites sur la base de l’individualisme, doivent tenir compte de l’inclusion culturelle qui en élargit le champ des investigations.

Fait à Saint-Claude le 19 mars 2022

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