Le temps du changement

 

Publié dans Le Progrès social n°2607 du 07/04/2007

La création de besoin relève d’une stratégie pensée en direction d’une population. Proposer un aliment nouveau et le faire adopter au détriment d’un autre par exemple nécessite une mise en valeur de sa qualité économique ( coût bas), de sa facilité d’utilisation et d’absorption, de sa supériorité nutritive. On pense à l’introduction du riz dans la cuisine antillaise. Cette considération première est sociologique alors que le mobile qui permet l’acceptation du changement relève de la psychologie : psychologie individuelle, psychologie collective.

Qui de l’économique ou du psychologique influence l’autre ? Les mutations sociales seraient-elles d’abord régies par des axes économiques qui entraîneraient des modifications du comportement ?

Il est certain que l’augmentation du pouvoir d’achat a des incidences sur l’imaginaire. Remplir le chariot à ras bord de victuailles, c’est avoir à portée de main le paradis terrestre qui regorge d’abondance, là où coulent des rivières de miel dans lesquelles se mirent des arbres aux énormes fruits merveilleux : l’Eden.

Toute société est appelée à subir des mutations même sans contact permanent, comme une évolution obligée assujettie cependant à un rythme. Il suffit qu’un élément intervienne, majeur ou banal, créateur de perturbations pour justifier des réajustements. La tradition elle-même n’est pas figée ; la culture peut s’entendre avec des variantes.

La base de la société est la famille. La famille a été crée à cause de l’état de l’inachèvement du petit d’homme. La première grande fracture qu’elle subit arrive à son apogée dans les années soixante dix, avec le phénomène migratoire. L’enfant aîné est laissé à la grand-mère quand ce ne sont pas tous les enfants d’une fille. Une étude INED montre que plus de la moitié des femmes antillaises pouvant procréer sont des migrantes. Hormis la distension des liens mère/enfant, une brèche va se creuser entre les supposés riches là-bas et les moins nantis ici. Les familles migrantes ont d’autres références d’éducation, de style de vie, et font miroiter lors de leurs vacances la priorité de l’accessoire à ceux qui en sont encore à l’essentiel : le logement, l’emploi. Ne pas être en reste, atteindre le niveau des autres un œil sur la télé, le désir en écharpe, accélère l’arrivée en modernité sans franchir graduellement les étapes indispensables à son adaptation. Les grands-mères ressources sont de moins en moins disponibles ; elles découvrent le monde quand elles ont bon  pied ; autrement elles se reposent dans des foyers où elles ne transmettent rien du savoir aux étrangers qui les entourent. Le patrimoine appartient et se transmet à ses enfants n’est-ce pas ?

La hiérarchie générationnelle commence à s’effriter. Le respect de rigueur envers l’ancien tombe dans l’oubli jusqu’au total effondrement des valeurs. La famille sans ascendants n’est plus ce socle sur lequel on peut s’appuyer en toute circonstance.

La seconde distorsion ne fait qu’accentuer un trait culturel séparateur : la non-reconnaissance paternelle. L’allocation parent isolé si elle n’est pas critiquée en soi est pourvoyeuse de perversion. Elle éloigne les amants au petit matin et met en attente de trois ans le nom du père révélateur de l’autre moitié de la généalogie. Certains géniteurs s’égarent avant l’échéance, laissant l’enfant à la seule appartenance maternelle. Contrairement aux persiflages, les jeunes femmes ne font pas d’enfants pour toucher cette aide ; elles s’accrochent au rôle valorisant qui les hisse au niveau des adultes. L’incidence de l’API (allocation parent isolé) modifie les rapports hommes/femmes, renforçant l’impression de mère/ courage/ solitaire assurant seule le devenir des enfants comme dans le personnage surnaturel de Bêt à man ibê. Dans le même temps le dialogue prend une autre tournure quand il prive l’homme d’une paternité en le rassurant sur sa virilité. L’avortement employé comme un contraceptif déroute les gynécologues mais assoit dans l’imaginaire la supériorité de la femme. La fonction parentale passe par sa seule décision. L’enjeu de la réalisation de soi participe à une lutte à mort qui traduit le mal-être aujourd’hui des amours ordinaires.

Fini la crainte du sport ; le corps est modelé au féminin ; on le descend dans les rues, lui découvre des muscles ; il fait partie de l’affirmation de soi. Corps moderne en décalage avec le romantisme tenu au secret derrière l’aveu de celui avec qui on dort, pas de celui qu’on aime.

L’élévation du niveau de vie a haussé les biens matériels d’une société de la misère au premier rang. Une voiture ou deux, une maison confortable, l’enfant relégué au troisième plan dans l’investissement affectif, la revendication du droit au bonheur pour l’un et pour l’autre parent ont crée des failles dans les rapports familiaux. La famille élargie a cédé la place au foyer monoparental. L’isolement du chef de famille et sa grande responsabilité sans apprentissage et soutien, favorisent une perte de contrôle de l’éducation d’enfants ayant des exigences d’avoirs onéreux. Si hier encore l’homme ne démentait pas la permanence de son cœur voyageur, sa présence au foyer aujourd’hui contribue à l’hégémonie familiale. La mère mieux installée dans sa fonction, partage davantage le pouvoir, ne dépouille pas le héros de ses attributs glorieux, gère mieux les pressions infantiles. La maternité réussie dépendrait donc d’une acceptation de la paternité.

Même si les solidarités tiennent une place non négligeable dans les groupes soudés, il ne reste pas moins vrai qu’elles ne donnent pas de réponses satisfaisantes aux attentes d’une couche de population vivant d’expédients quand les petits boulots se raréfient. De nos jours dans les affaires jugées, certains disent voler pour se nourrir. Le vol peut prétendre à la banalité quand les modèles publics y accolent leur image. Les enfants écoutent, les enfants regardent, leur rapport à la Loi sera celui de leur groupe d’appartenance. Les codes qui régiront leurs conduites seront ceux appris et observés. De quelles références vont-ils pouvoir se réclamer si les leaders ont des attitudes délinquantes ? Si les parents ne remplissent pas leurs fonctions ? Si l’agressivité est au quotidien ? De quels modèles d’identification vont-ils pouvoir s’éprendre ? Quelques-uns choisiront d’inverser les rôles, de prendre la place du parent, de le battre parce qu’il est manquant ; d’autres prendront le parti d’imiter le chef charismatique déshonnête, d’autres s’appliqueront à faire peur. La peur, celle qui s’infiltre dans la maison sans détecteur de présence, qui empêche à une mère de demander à son fils pourquoi il porte des dread locks, qui désigne les jeunes comme les fauteurs de trouble. Peur actuelle, réelle, crée par l’insécurité ou le sentiment d’insécurité ; celle-là conditionne beaucoup de comportements et donne, en plus, aux nostalgiques du passé des raisons d’évoquer la rudesse du dressage et le bien-fondé des sévices corporels. On s’en voudrait d’oublier la peur de manquer, qui génère l’égotisme quand chacun fait le plein d’essence et stocke dans les bidons sans penser aux réservoirs vides des voitures d’à coté. Ce sont les nouveaux besoins qui ont dévoilé les manquements des conduites. Les dernières trente années ont façonné la société de manière progressive. La tradition côtoie la modernité sans réellement s’opposer. Les croyances et la résolution des conflits sont restés immuables. Deux mondes, un système de pensée à deux pôles empreint de tolérance. La société guadeloupéenne n’est pas arrivée à une maturité achevée. Elle est ainsi porteuse d’espoir.

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