L’alcool au travail

Publié dans Le Progrès social n°2595 du 13/01/2007

Le thème de l’alcool au travail est rarement abordé dans les programmations des colloques et des congrès où les débats se cantonnent à l’alcoolisme en général et ses conséquences multiples portant atteintes à la vie des autres, violences routières, violences conjugales, ou à l’intégrité physique( pathologies diverses) peut-être parce que l’alcoolisme ne saurait être dissocié de l’ambiance festive ou légère des bars, de la convivialité, des réceptions, de l’intimité de l’habitat. L’alcool au travail est un problème de société encore tabou ou dénié, à cause de la grande hypocrisie des environnements, mais surtout parce qu’il touche toutes les classes socioprofessionnelles  du technicien de surface (employé de ménage) au chef de service. La différence entre les deux se trouve dans la responsabilité des tâches à assumer, dans le rapport établi aux collègues. Le mode d’ingestion du produit change aussi. Celui-là commence très tôt à engloutir une ou deux bières quand il arrive à jeun : le sol à laver n’encourt aucun risque. L’autre prendra son premier verre de whisky ou de vin blanc pour arrêter les tremblements de main et les tics de la face après la réunion du matin, le passage au secrétariat et le règlement des affaires courantes. Pour ce dernier le repas de midi au restaurant se compose d’un punch et de son cinquante pour cent obligatoire, plus la bouteille de vin indispensable au délaiement de la nourriture dans l’estomac. Le digestif toujours offert par le patron fidélisant la clientèle accélère la sudation et la soif vite étanchée au bureau par un «  whisky on the rocks » frais, facilitateur d’une douce torpeur  et dans les cas extrêmes d’une ronflette. L’heure du goûter sans tartine est un moment de dégustation d’un café et d’un pousse-café ou d’une fine extra en provenance d’Irlande donc de qualité. Une journée s’achève, harassante, remplie de soucis en attente du lendemain, mais elle s’achève enfin et cela vaut bien une détente cachée dans un verre d’alcool. Le technicien de surface a épuisé toute la réserve de bière du jour, huit environ, apportée dans son sac à dos enfermé dans un vestiaire ou à défaut de cette armoire nécessaire au rangement de ses effets, laissé dans son véhicule dont il va vérifier l’emplacement plusieurs fois dans la journée. La consommation d’alcool est continue, adaptée aux circonstances et aux aléas : les contrariétés en favorisent l’augmentation. Elle dépend de l’implantation du lieu de travail, en pleine ville, pas trop éloigné d’un bistrot, de la caractéristique de la tâche. L’ingestion supplémentaire s’octroie le luxe de l’invitation dans un débit de boisson d’un naïf acceptant le café sans la dose grisante au moment de la pause. Le vestiaire individuel à clé recèle un complément de réconfort usité les jours difficiles. En général, l’alcool au travail se pratique en solitaire, à l’insu des autres sauf exception avec un collègue faisant partie des personnes qualifiées de «  boire sans soif » dont on se moque ou qu’on plaint selon l’antipathie ou la sympathie qu’ils suscitent. De l’ouvrier au patron, les catégories sociales  intermédiaires boivent en fonction de l’image de marque qu’ils veulent maintenir. D’une sobriété relative le matin, ils accélèrent la descente de vin rouge tiède, chambré dans les placards ou dans les tiroirs, avalant peu après du lait condensé en tube pour ne pas tanguer, se parfumant l’haleine d’un bonbon à la menthe. L’heure de la sortie révulse les yeux, hachure les mots, déplace légèrement le chambranle des portes, ajoute une marche là où il n’y en avait pas le matin. Demain fringuant, souriant, cet homme franchira le seuil où chaque chose sera à sa place, mais l’humeur variera en rapport avec les complications venant de la hiérarchie ou des subalternes. La raucité de la voix, la fixité du regard, les gestes répétitifs dénotent la prise d’un aliment psycho actif : tout ce qui rentre dans la bouche est considéré comme alimentaire et l’alcool fait partie des substances psycho actives ; c’est une drogue. Les jours de visite officielle, passage de la haute instance hiérarchique, inspection académique, présentation d’un nouveau patron, les tics faciaux sont plus nombreux, les mains aux doigts tremblants se dissimulent derrière le dos, l’impertinent se révèle timide, discret, il est compassé à la limite de la tristesse. Les lèvres impatientes de retrouver le goulot de la bouteille s’agitent se pressent l’une contre l’autre malgré les efforts pour les maîtriser. Le manque amène les suées habituelles et ordinaires sous les tropiques mais plus abondantes ce jour là. L’acuité du regard des autres peut-être. La réception du public nécessite la compassion d’un collègue prêt à assurer la relève en cas de difficultés; situation moins fréquente en salle d’opération où la rareté des spécialistes ne favorise pas les remplacements. Si l’accident se produit, ce sera la faute à « pas de chance. »

Quand le sujet de l’alcool au travail est évoqué, la tendance à s’engouffrer dans l’explication des pots de bienvenue, de départs à la retraite, de déjeuners d’affaires arrosés, masque l’ampleur et la gravit é du problème. Ce ne sont pas ces festivités qui sont la cause du phénomène quand bien même elles seraient incitatrices. Il faut admettre que c’est un enjeu concernant à la fois la conception de la santé publique et du monde du travail. Trois questions essentielles permettent d’avancer le débat.

  • L’alcoolisation joue t-elle un rôle dans l’aggravation des risques professionnels ?
  • Accroît-elle la fréquence et/ou la gravité des accidents de travail et des maladies professionnelles ?
  • Est-elle une conséquence des conditions de travail et de son organisation ?

En 2003, une étude INSERM a montré que l’ingestion d’un verre ou deux d’alcool modifiait les capacités de travail, notamment la baisse de la vigilance et le nombre d’erreurs des tâches. Depuis 2002, l’employeur a une obligation légale de prévenir et de protéger ses salariés des risques professionnels et des addictions. Sa responsabilité pénale et civile est engagée et il encourt des sanctions. Il peut interdire la consommation d’alcool sur le lieu de travail ; cependant il doit pourvoir à l’hydratation du personnel en mettant à sa disposition des points d’eau comme l’exige le code du travail. Beaucoup de distributeurs contiennent de la bière.

Comment aborder le problème sans choquer, ni juger ? Une politique intelligente consiste à ériger un plan de prévention s’adressant à tous. Une mise en garde contre les dangers de l’alcool sous forme de conférence/débat au sein de l’établissement serait l’occasion de mettre à disposition une calculette permettant de mesurer le taux d’alcool dans le sang en fonction des boissons avalées, de donner les teneurs en alcool de toutes les boissons habituelles ( apéritif, digestif, vin, bière, rhum), de l’afficher dans un endroit visible. Les personnes en grand nombre pensent que la bière n’est pas un alcool.

Le médecin du travail a un rôle à jouer auprès du personnel lors de la visite annuelle. La position qu’il occupe l’autorise à parler de prévention, à mettre l’accent sur les risques de l’alcool sur la santé. Il peut demander des cures de désintoxication et diriger la personne vers un  psychothérapeute car l’alcool au travail est souvent révélateur d’autres tensions. Si la souffrance psychique est liée au stress du travail, il a la possibilité de signaler à l’employeur cet élément perturbant en lui suggérant une amélioration de travail.

Les collègues ne doivent pas être en reste, souvent ils banalisent la situation parce qu’elle remplit une fonction : celle de démontrer qu’ils sont les meilleurs et les plus forts, une sorte de réassurance narcissique. Par solidarité, un soutien, un conseil peut aider l’autre à prendre conscience de son état humiliant, comme cette femme qui chutait après le déjeuner dans la cour, en se rendant à son cabinet de consultation et à qui personne ne parlait de ses abus en la relevant. Se voiler la face n’est pas une solution.
Si après maints essais de proposition de cure, la turbulence alcoolique s’exprime et se donne à voir, un constat par preuve d’alcooltest  effectué à la demande du responsable de la DRH ( Direction des Ressources Humaines) ou de l’Administrateur de garde appelé mettra la personne en demeure de se soigner.

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