Le mépris

Ils ont marché, marché depuis le mois de novembre 2021. Est arrivé le nouvel an 2022, puis carnaval, à l’approche de Pâques, ils marchent encore, Ils, ce sont des grévistes, syndicalistes, salariés, soignants suspendus, retraités, des femmes et des hommes ayant charge de famille, des célibataires. Engagés dans les marches de protestation contre l’obligation vaccinale, la vie chère, les conditions de travail. En grand nombre, à travers l’île, de ville en ville leurs inlassables protestations ont affronté des cordons de forces de l’ordre, ceux venus en renfort avec des quantités impressionnantes de gaz lacrymogène pulvérisé dans les yeux, à très peu de distance, les menottes mains derrière le dos, les arrestations, les débuts de procès et leur report. Des évènements se sont succédé pétrifiant la population, tour à tour dans la colère, l’indignation, la désapprobation mais jamais dans l’indifférence. Les autorités gouvernementales ont été incapables de négocier et d’entendre les revendications (mais étaient-elles venues avec une bonne intention), puisque tout préalable de rencontre devait se faire sur la base d’un aveu de responsabilité du désordre.

Accusés et coupables d’avoir commandité les barrages, les syndicalistes étaient sommés de confesser les fautes, chose dite seulement devant un perron, mais pas réitérée lors d’une parodie de rencontre : le représentant de l’Etat les ayant tous privé de sa présence. Les élus locaux debout, rendez-vous d’après, ont juste énoncé leur impossibilité à proposer des solutions sans l’assentiment de l’Etat. L’impasse totale qui dans des circonstances imprévisibles pourrait déboucher sur une explosion de rage, l’objectif des autorités de tutelle aurait été atteint, a été appréhendé d’une autre manière. Le groupe d’une grande homogénéité s’est organisé, faisant des biks a pawol un point de ralliement. Le vendredi le lakou santé, action de prévention, d’information souligne la carence des politiques sanitaires, l’absence de programme et de suivi des personnes fragilisées par des comorbidités. Les maisons de tente devant le CHU accueillent une foule désireuse de recevoir des conseils faciles à intégrer, dans une langue comprise par tous. La satisfaction de dire en toute liberté les souffrances, les craintes, accrédite la confiance, assure le succès de cet acte citoyen. Des personnes, non pressurisées par le temps, à l’écoute de chacun, posture depuis longtemps enfuie des consultations médicales. 

Six mois sans aucune approche constructive de négociateurs relève d’une volonté d’ignorer les revendications par une forme de plus en plus employée par le gouvernement. Stratégie ou erreur, le mépris mérite d’être analysée.

Le mépris est un sentiment protéiforme, toujours négatif, empreint de colère, de dégoût, à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes perçue comme inférieur ou sans intérêt. Il est porteur d’intentions où le besoin d’humilier, de rabaisser, de ridiculiser aussi se perçoit en première instance. Présent dans toutes les catégories socioprofessionnelles, il n’atteint pas le même niveau d’acceptation dans toutes les cultures. Quelques-unes modèlent les postures en réponse à ce qui frise l’ignominie, l’inacceptable, d’autres adoptent en miroir un reflet similaire. Les sensibilités culturelles sont en relation avec l’origine de la constitution d’un peuple, son histoire, son passé, ses souffrances. L’objectif du mépris est toujours le rejet par manque de considération qui avive une blessure d’amour-propre, que l’imaginaire du récepteur interprète en fonction de la cause avérée ou supposée d’une telle attitude. La volonté d’ériger un mur qui dissimule l’autre, -on l’ignore-, relève d’un sentiment de toute-puissance, d’une croyance en un pouvoir suprême qui ne peut être que subi. D’un côté il y a une démonstration d’indifférence, qui est une forme de communication non verbale, ne laissant transparaître aucun affect, de l’autre un foisonnement de sentiments apparents, plus ou moins contenus, révélateurs de ressentis complexes. La blessure narcissique du récepteur est une caisse de résonnance dont les répercussions sont durables et parfois indélébiles. 

Le méprisant a un profil inchangeable ; commun à tous ceux qui utilisent cette méthode ou ce programme, selon leurs décisions subjectives. L’orgueil dans l’opinion avantageuse qu’un individu entretient avec lui-même apparaît au premier plan. L’absence d’humilité pensé comme idéal car habité par un amour excessif de se qu’il représente ne serait-ce que dans sa fonction, démontre un besoin de compétition constante avec les autres, doublé de difficultés relationnelles. Impossible de mettre en doute ses connaissances, de récuser son point de vue. Il s’éloigne de l’arrogant par la différence de ses acquis intellectuels réels (fonctions, diplômes,) que le premier ne possède pas tout en s’estimant meilleur. S’ajoute l’incommunicabilité par une grande intolérance au désaccord. Ce qui le caractérise, c’est qu’il se voit plus grand qu’il ne l’est en réalité, il veut se montrer plus fort qu’il ne l‘est, cela le conduit au déni de la réalité, une persistance à vouloir faire illusion.

Engoncé dans un Moi idéal, le méprisant se tient à distance d’une estime de soi dont l’évidence s’inscrit au registre de la bienveillance envers autrui. Son hypertrophie du moi, son absence d’auto critique prouve l’existence de frustrations et de colère refoulée. Mais une colère contre qui ? contre le père. Le père est le représentant de la loi et du modèle idéal, la tentation de prendre sa place est un désir de le destituer, de capter ses attributs. L’orgueilleux veut avoir pour seule référence et pour seule loi l’image qu’il se fait de lui-même. Le mépris lui sert à déplacer les émotions négatives, les insatisfactions personnelles sur autrui. Des troubles de la personnalité antisociale s’additionnent parfois à cette description. Souvent sous-tendue par des histoires d’enfance douloureuses, de critiques, de désapprobation parentale, l’auto-évaluation constante a mis en place une sous-évaluation des autres, recherche de compensation du sentiment d’humiliation. Correspond la certitude qu’autrui ne lui fera jamais de mal comme dans le temps d’enfance. Dissimulation de l’enfance ulcérée, besoin d’affirmation de soi, la blessure est refoulée.

Le mépris est corrélatif à la personnalité mais aussi aux charges occupées par des sujets situées dans les arcanes du pouvoir. La marche incessante qui depuis novembre n’a donné lieu à aucune rencontre de la part des autorités relève du mépris. Les universitaires à Paris ont tourné des mois autour des arbres sans que la ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche de 2007 à 2011 ait opéré une ouverture en les recevant, en écoutant leurs doléances. Aujourd’hui candidate à la présidentielle, elle fait appel aux dons pour financer les dettes de sa campagne, les 5% requis n’étant pas atteint. Les gilets jaunes, les antivax qui ont continué à marcher dans Paris le samedi boudés par les caméras afin de minorer la résistance sont englués dans le même mépris que la Guadeloupe, la Guyane, la Martinique.

Personne à l’écoute des revendications vibrantes d’authenticité et d’évidence, personne prenant la dimension de la situation économique, sociale, psychologique d’une population qui survit à l’innommable, l’inacceptable, personne porteuse d’espérance d’une fin de calvaire. Doit-on envisager les cinq ans de prolongation de la même manière, peut-on seulement supposer que rien ne changera, ne bougera, l’avenir seul le sait.

Les conséquences du mépris sont multiples individuellement et collectivement. La baisse de l’estime de soi entraîne dans un cortège de pensées négatives. La dévalorisation est une conséquence qui amplifie le mal être, et posant la question de ses propres capacités, installe le doute à tous les stades d’activités. Les interactions se dégradent témoins de la confiance enfuie. Stress et vulnérabilité s’installent effritant les perspectives, mettant à mal les projets, cercle vicieux où il est difficile d’en sortir. Le ressentiment envers soi même brouille le discernement, autorise la nocivité des émotions négatives.

Comment gérer l’évidence ? Le comportement des autres ne dépend pas de soi, mais la réaction à ce comportement est fonction de plusieurs paramètres : de la personnalité, de la culture, de la bonne connaissance de l’évènement, de l’assurance d’être dans le vrai. L’important consiste à maîtriser les émotions et les impulsions. Eviter de réagir violemment n’est pas aisé mais a l’avantage d’une efficacité optimale. La seconde action est la volonté de faire face à la situation, sans détours, et en décidant de la place octroyée au méprisant. Relégué au stade de l’indifférence, l’emprise sera à minima, ne donnera pas lieu à une blessure narcissique. Le décryptage de l’attitude de l’émetteur aide à analyser et à comprendre le fondement ou du moins la légitimité ou non de sa posture. Décortiquée en profondeur, elle perdra sa force de destruction. Se servir de l’expérience pour en tirer une leçon est une prévention non négligeable.

Sé kôk doubout ka gannyé komba. La solution a été trouvée ici. Afin de surmonter le mépris, les six mois de marche ont maintenu par continuité de l’action un grand équilibre émotionnel. Le groupe sans relâche a consolidé son estime collective en gardant vivace la capacité de communication, aidée en cela par les réseaux sociaux qui relatent les faits en les montrant souvent. La canalisation de son intelligence émotionnelle a permis de maintenir le moral par une détermination à ne rien lâcher, c’est-à-dire à conserver l’intérêt d’une existence reconnue et visible. Le maintien de sa cohésion est basé sur la communication (mettre en commun) qui est une relation grâce à laquelle des émotions, des sentiments, des attitudes, des pensées, des normes, des intentions et des actions sont mises en commun. Bien structuré, il correspond au modèle de corrélation que l’on voudrait voir naître dans les sociétés de plus en plus désorganisées. 

Fait à Saint-Claude le 11 avril 2022

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