Argent, mythes et croyances

L’argent est un instrument de mesure de la valeur des marchandises (valeur d’échange.), mais aussi de la valeur humaine, à travers les salaires, leur évaluation, leurs disparités. Il dévoile souvent les rivalités, attise la jalousie, induit les conflits au sein des familles. Elément de sécurité assurant la protection, il est source de plaisir mais sa représentation première demeure la puissance, le pouvoir. Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. Jean de Lafontaine. La psychanalyse l’aborde sous l’angle de révélateur des personnalités. Du stade oral au stade anal, fixation et déplacement disent le désir d’avoir pour soi seul la mère au sein inépuisable dans la boulimie de gains ou la peur de manquer, jusqu’à la volonté de maîtriser l’autre, l’avarice et la prodigalité. Dans la recherche de prestige observée plus chez les hommes, la relation du donner/recevoir, chez la femme, l’argent permet de contenir les angoisses parce qu’il est avoir et omnipotence.

Les rapports à l’argent

  • L’avarice

Les rapports peuvent être mauvais dans le cas du syndrome de picsou où l’avarice atteint des degrés insoupçonnés. Amasser pour amasser, contempler l’avoir en accumulant toujours plus, aller jusqu’à n’en plus dormir. Moins grave est la radinerie sous prétexte d’économie où tout est calculé, pensé. Les dépenses à minima présentées comme un exploit, autorisent à fustiger les autres qui jettent par la fenêtre, sans compter, sans se projeter dans l’avenir. Les cigales, supposées ne sont pas les bienvenues dans le groupe des radins, elles pourraient déconstruire l’idée qu’ils se font du bonheur, de la sécurité et de la liberté. La peur de manquer a pour origine une insécurité intérieure dictant les comportements au point qu’envisager une dépense est source de stress.

  • Le dénuement

L’accumulation de dettes peut dissimuler la raison profonde chez un sujet qualifié souvent de mauvais gestionnaire. Ce qui se donne à voir est l’incapacité à les payer pour des raisons obscures qu’il ne justifie pas lui-même. On évoque l’absence de contrôle, un déficit à évaluer le prix des choses, un laxisme important. Au début, la bienveillance offre une aide, vole au secours de l’immaturité présumée quel que soit l’âge. Puis force est de reconnaître l’éternel recommencement d’une situation dont rien ne change. Être en permanence sur la corde raide, se mettre en danger, en faisant montre de non-attachement à l’argent, le philobate prouve qu’il considère cette valeur indispensable comme un équipement dont il peut se passer, il peut l’abandonner et revenir le chercher à sa convenance. Il croit qu’il réussira toujours à s’en sortir. Le refus de meubler sa maison, est une volonté de ressentir les frissons de l’insécurité et de l’absence de confort. Il repousse l’argent tout en sachant qu’il ne saurait s’en passer. Prendre de la distance, expérimenter l’improbable, une autre manière d’échapper à la désillusion. Parfois l’acrobatie mène l’ouvrier à ne pas estimer son travail en le sous-évaluant, ou à être très en retard dans les devis, ou à rencontrer des difficultés à réclamer son dû. Le manque d’ambition maintient des années au même poste des sujets peu soucieux d’augmentation de salaire. Un manque d’estime de soi apparent, n’efface pas le besoin irrépressible de se faire aimer. A cet endroit, la supériorité se dévoile : elle porte la conviction profonde que la permanence de l’amour est au-dessus de tout l’argent du monde.

  • Quelques dysfonctions

Tour à tour accumulation et dépenses signalent la perte de repère sous tendue par des traumas familiaux dans l’atmosphère de sécurité et d’insécurité. L’attitude des parents envers l’argent va se transmettre tel un héritage édifiant une représentation des pauvres et des riches, donnant une ossature personnelle plus tard selon un ressenti difficile à éliminer. D’aucuns a toujours l’impression de se faire avoir. Atteint de pléonexie, il n’en a jamais assez pour son argent, il exige un rab qui dénote la peur de l’incertitude. La nécessité de connaître les histoires familiales dans l’analyse du vol, du jeu compulsif, des dépenses, est incontournable. D’autres distribuent des cadeaux créant des liens d’amour, juste pour satisfaire leurs besoins d’affection. Les rapports pathologiques à la ressource s’observent dans l’addiction au jeu, les achats compulsifs sous forme d’angoisse ritualisée, les achats dépressifs qui donnent sens au contrôle d’un objet à défaut d’avoir le contrôle du sentiment de l’autre. La publicité l’a utilisé : « Il m’a’ laissé, j’achète mon Morgan. » Vivre au-dessus de ses moyens est encouragé par les banques puisque les dépassements de crédits s’élèvent à 17% d’agios. Il est vrai que chèque et carte créent l’illusion d’une ressource inépuisable accompagnant le payeur hors du champ du réel.

Les mythes

Les anciennes valeurs religieuses alimentent la mythologie autour de l’argent. Mieux vaut ne pas être possédant, le vœu de pauvreté étant une vertu. Aujourd’hui symbole de pouvoir et de puissance, l’imaginaire ne s’est pas tout à fait débarrassé des affirmations résiduelles d’un temps. Par exemple l’oisiveté des riches est une notion ancrée dans la population. S’ils travaillent, ils ne le font pas autant que les autres, ou alors ils amassent des biens au détriment de leur famille, ou encore ils sont nés avec une cuillère en argent dans la bouche : tous héritiers et comme l’argent appelle l’argent…En tout état de cause, la fortune se fait sur le dos des autres. Puis ils ne vivent pas normalement. La société de consommation basée sur l’avoir fustige les nantis mais incite à s’enrichir à tout prix. Depuis la nuit des temps les peuples ont aspiré au mieux-être, au bonheur dont le support était la spiritualité et les relations familiales au premier plan. Cependant leurs dieux protecteurs encore honorés portent le label de la richesse, de la fortune, de la chance au jeu, tel le dieu Caishen en chine dont l’effigie s’aperçoit dans les commerces et les maisons. C’est dire que l’argent demeure une valeur auquel on voue un culte.

  • Les croyances

Le jour de l’an, les pépins du premier agrume consommé doivent se mettre dans le porte-monnaie. Signe d’abondance et de richesse ils y restent jusqu’à l’année suivante. Une plante, à l’intérieur ou dans le jardin assure la sécurité financière de la maisonnée. Elle se dénomme pain quotidien, pourvoyeuse d’argent régulier, elle pousse très facilement et même les bureaux des travailleurs en sont pourvus. Il suffit d’un peu d’eau dans un vase, sans entretien particulier. Les pièces jaunes dans les carrefours, sont des demandes d’enrichissement que chacun a l’opportunité de semer au premier coup de minuit. S’enrichir ne suffit pas. Ruiner l’ennemi supposé rentre dans le programme de destruction ou de vengeance des protagonistes connus et désignés. L’église à son insu favorise le rituel de la main percée qui justifie les achats compulsifs. Lors de la quête en fin de messe, se mettre près de l’ennemi, identifier son obole et en déposant la sienne s’en emparer. Le gadé zafé accomplira le sortilège, moyennant paiement.

Les pactes diaboliques sont des contrats dont on ne sort pas indemne. Vendre son âme au diable reste une croyance qui perdure, qui effraie, qui questionne. L’histoire d’une famille toujours racontée avec forces détails mais murmurée comme si le vent ne devait pas l’entendre. Un entre nous, des faits véridiques, le début et la fin étirés sur des années voire des décennies. Puis l’opprobre jeté sur un groupe durant au moins deux générations. Les deux pactes diaboliques les plus connus sont : la création de ti mons et l’argent de la jarre.

  • Ti mons

Toute appellation gajé relève du maléfique. La personne gajé est un être humain ayant passé un pacte avec le diable en échange de richesses tout au long de sa vie. Son enveloppe corporelle appartient de fait au malin. Lors de son décès le corps disparaît. On raconte que le propriétaire d’une bananeraie, après sa journée de surveillance des ouvriers, déjeunait seul dans sa salle à manger qu’il fermait à clé une fois que la servante lui avait apporté son repas toujours accompagné d’un plat de banane verte cuite. La curiosité légendaire des employés de maison l’ayant poussé à coller son oreille à la porte, elle entendit une conversation étouffée entre deux voix masculines. De façon régulière, elle écoutait, intriguée par ce mystère, d’autant qu’aucun homme ne sortait de la pièce hormis le propriétaire. A sa mort, dans le cercueil, des régimes de banane ont fait le poids, donnant le change aux épaules des porteurs. L’histoire de Ti mons hante encore et toujours l’imaginaire. L’œuf d’une poule noire, pondu le vendredi saint, couvé quarante jours durant sous l’aisselle d’un homme ; donne naissance à un invisible équivalent de Astaroth, dont le rôle est de fournir à son créateur de l’argent à foison. Il le dérobe dans les banques, chez les particuliers, et régulièrement alimente les comptes de celui dont l’entreprise est florissante. Il gère de manière inconnue, mieux qu’un expert de la finance, l’investissement de son maître dont il est aux ordres et en revanche il est détenteur de son âme. Certaines obligations non avouées, colportées par la rumeur, doivent être accomplies : se rendre au cimetière à minuit, semer des piécettes sur le parvis de l’église, se vêtir de blanc une semaine par mois. Prix à payer d’un lien indéfectible, le non-respect des règles énoncées est sanctionné par une mort spectaculaire, accidentelle, incompréhensible pour l’entourage. En cas de protection du rusé, (rituel de dénouement, montage ; gad cô,) les malheurs se succèdent empoisonnant la vie.

  • L’argent de la jarre

Le sol est truffé de trésors disséminés çà et là sur les anciennes habitations. Lors du début des émeutes des personnes réduites en esclavage, le colon à des fins de dissimulation enterrait les pièces d’or loin des regards. Leur préservation de l’humidité avait déterminé le choix de la jarre en terre cuite utilisée pour la conservation de l’eau. La besogne solitaire de l’enfouissement n’avait besoin de nul témoin excepté quand les difficultés liées au transport encombrant et pesant et au creusement du trou étaient au-dessus de ses forces. Un homme devait l’accompagner. Le travail terminé, le colon lui coupait le cou et l’enterrait par-dessus la jarre qui contenait désormais un trésor dit gajé. Le gardien de la jarre veillait sur le bien. Donné en rêve à une femme ou un homme, il existe des canaux de communication entre le monde des vivants et le monde des morts, le rêve nocturne en fait partie, l’argent gajé a des modalités. La méconnaissance de l’appropriation de la fortune, conduit l’heureux élu à solliciter l’expérience d’un connaisseur des choses occultes. Si le secret est diffusé et qu’un inconvenant décide d’aller quérir le don, il aura beau fouiller le sol à l’emplacement indiqué, il ne trouvera pas la manne destinée à un autre.
Un rituel précède l’accaparement de l’argent. Prières, bain de protection, jeûne, abstinence sexuelle, neuf jours durant sont des préliminaires indispensables à la réussite du projet. Une inconnue demeure, la présence ou non d’un gardien de la jarre, d’un gajé, dont le sacrifice d’une âme innocente est un tribut à payer pour sa délivrance. Un enrichissement rapide, un décès soudain, les murmures éloignent les proches de la maison du malheur. Toutes les remontées de jarre ne sont pas l’objet de tragédie, non gajé, il suffit de ne pas reboucher le trou. Quelques-uns sont visibles, vestiges d’une époque où le dicton affirmait : Lajan sé bitin a diab (avoir de l’argent, c’est faire commerce avec le diable.) Aujourd’hui la croyance est transmise, la mise en accusation aussi.

Inépuisable, le sujet de la représentation de l’argent est toujours d’actualité combien même s’est érodée la croyance des pactes avec le démon. Mais l’observation de pactes d’enrichissement différents, modernes, adaptés aux générations, conservent des symboles identiques aux anciens rappelant l’empreinte du diable.

Fait à Saint-Claude le 24 avril 2022

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