La qualité de mère

Publié dans Le Progrès social n°2666 du 24/05/2008

La petite fille est de moins en moins élevée en vue de son futur rôle de mère. L’avancée en modernité a réduit l’écart entre son éducation et celle du garçon, donnant plus de possible au choix de vie. Très tôt elle énonce ses aspirations en matière de métier, n’envisageant même plus qu’elle pourrait régner sur l’empire de la maison  et s’épanouir dans le rôle de femme au foyer. Elle rêve parfois de gloire, s’identifiant aux personnages de la télévision magique qui renvoie un viatique d’images d’un monde envié et dont s’empare l’imaginaire friand d’irréalité. Les top models des revues glamour sont l’idéal à atteindre. Quand la morphologie naturelle le permet, les aliments riches en calories sont limités. La tendance à l’embonpoint superpose régimes sur régimes dans la désespérance. L’adolescence perturbée complique le désir d’enfant à seulement envisager le rapprochement des corps. L’inhibition de cette période pour quelques-unes constitue un réel cauchemar. L’affirmation nette de se mettre à l’abri d’être mère, résonne comme une sanction dans les familles de deux enfants : une fille et un fils. La pensée déshonnête d’une certitude de filiation par le ventre de la fille vacille de déception, combien même la perpétuation du nom  dépend de la reconnaissance de la lignée masculine. Venu le temps des amours, la concrétisation d’une relation débouche sur la volonté d’un ou des deux d’avoir un enfant. Le fruit  d’un lien durable ou passager va modifier de façon inégale les partenaires. La femme  est marquée socialement par la naissance de sa progéniture. Le nourrisson lui impose un statut et un rôle. Premier temps du changement, le passage de femme à mère, influence sa posture. Elle est conditionnée par un  devoir primordial : celui obligatoire de prendre soin. L’amour peut être en plus. Le bébé dans les premiers mois a besoin de sa mère ou d’une personne remplissant cette fonction à cause de son état d’inachèvement. La société édicte des lois qui si elles ne sont pas respectées donnent lieu à condamnation. Mais les lois du coeur ne sont pas écrites ; pourtant elles sont très importantes.

Tomber enceinte relève d’une grande complexité. Interrompre une carrière sportive de haut niveau  pour mettre au monde un enfant et revenir à la compétition est une exception. Prendre un risque tel, démontre l’assise de la personnalité. A l’intérieur d’un couple marié la grossesse est souvent un accident. Sans décision commune, sans en avoir parler au préalable avec l’époux, la logique décrétée par la femme s’impose. Du second au dernier, désormais la suite remplit la maison. « Quand j’ai eu ma fille j’étais comblé. Je ne voulais pas d’autres enfants. Nous en avons trois, ma femme en a décidé autrement. » Un enfant se programme rarement ; au hasard il s’accommode d’une ovulation, d’un préservatif déchiré, de l’oubli d’une pilule. Le phénomène inconscient sur lequel s’appuie la grossesse se dissimile derrière une réalité nourrit de controverses. L’amante désireuse de retenir un ami vagabond, la célibataire lassée par la solitude, la crainte d’augmenter le lot des catherinettes, sont quelques éléments motivant la survenue de la gestation. L’autre n’est pas concerné par cette affaire : il est informé. Une femme dont l’ami avait clairement dit son refus d’assumer un enfant, en s’obstinant, s’est retrouvée mère et seule. L’erreur du partenaire attaqué en justice pour obligation de reconnaissance de la paternité a été de ne pas avoir pris de précautions contraceptives masculines. Le désir d’enfant est rarement mis à discussions. Pour beaucoup cela va de soi. La mère elle-même se révèle à partir de la relation avec le nouveau-né. Dès le premier regard, les sentiments se font jour : « Aïe! Elle a le front de sa grand-mère paternelle. Oh ! Elle possède les yeux de son père, cette couleur noisette qui m’a séduite. » L’existence de l’arrivant sera influencée, certaines fois, par ce ressenti maternel ; le caractère de l’enfant aussi mais moins que : « Ce n’est pas le mien : il est trop clair, les cheveux sont trop plats ! »  La suspicion paternelle est supportable. Tandis que la génitrice, en cas de pluri paternité, marquant une nette préférence envers une fille ou un fils, laisse des traces d’un sentiment d’abandon, dans l’inconscient des autres. C’est dire si les interrelations avec la mère sont prégnantes. Comment être une bonne mère ou une mère tout simplement quand le modèle est ou défaillant ou manquant ? Au temps d’antan la fille après ses couches passait des jours dans la maison familiale. Elle était en apprentissage. Le mari ne pensait pas qu’il était dépossédé des biens les plus précieux de sa vie : sa femme et son premier enfant. Pour le bien-être de tous, il se faisait une raison. La rencontre avec un savoir-faire maternel, la supervision, confortait la primipare dans une sécurité au bénéfice des affects du nourrisson. -Très tôt, les bébés ayant des mères insécures, développent des comportements anxieux.- L’enseignement une fois pour toutes servait au reste de la fratrie. Les cas de psychose puerpérale étaient pris en charge de cette manière, ainsi que la dépression du post-partum, rarement traités en institution. Le sevrage, les maladies du nourrisson, les coliques  bénéficiaient des conseils judicieux de la grand-mère maternelle. Aide précieuse qui gardait l’enfant en cas de besoin, elle l’élevait souvent en remplacement de la mère célibataire ou divorcée. Combien de personnes à la recherche d’un emploi, ont laissé leur enfant, à la garde d’une mamie. Combien de drames ainsi noués quand, les années passant, l’aîné grandi, égayé à l’idée de rejoindre ses parents, s’est retrouvé dans la maison face à un petit inconnu choyé. La désillusion d’une rencontre rêvée, l’évidence d’un sans place assignable, le mensonge de l’amour se sont engouffrés à moyen terme dans un placement en institution : la catastrophe garantie. Les jeunes femmes envoyées en maison maternelle en France dès le second mois, en butte à la honte familiale, se sont trouvées dépossédé de modèle. La présence de puéricultrices les a soutenu dans ce moment de doute dans la geste nouvelle.

Aujourd’hui, de multiples raisons établissent la distance avec la présence du modèle. Le changement de pays, le refus d’être grand-mère filet de la part d’une panthère grise profitant des plaisirs nouveaux, le besoin d’affirmation de soi d’une adolescente critiquée, sont de vrais  mobiles posant problèmes. « Je voulais assumer seule, mais le regard des autres était terrible. Je n’avais pas droit à l’erreur » dit cette adolescente mère. Le contrôle social se ressentait partout : l’habillement du bébé les soirs de bruine, le respect de l’heure des biberons lors de promenade, le portage. Etre mère induit une grande responsabilité. Le rôle suppose une frustration permanente pour laquelle la jeune fille n’est pas préparée : se priver de sortie, de loisirs, être attentive aux besoins sans rien attendre en retour. L’enfant n’a pas demandé à naître. Face à l’imposition du statut et à sa découverte, des femmes perdent pied, contenant leur envie de laisser là le dévorant d’âme et prendre leur pied à leur cou. L’absence d’un soutien moral, en l’occurrence le père, augmente le désarroi. La maltraitance physique et morale sont les conséquences d’un isolement affectif. Lèvres closes sur le ressentiment envers un enfant qui malgré les principes éducationnels déroge aux règles, la fierté maternelle en dérision, la justice est saisie d’un nouveau fait divers : un enfant est battu. Comment tenir compte du maternel effrayant ? Comment protéger des enfants malmenés ? La prise en charge des deux devrait mener à la réconciliation des êtres torturés par un sentiment contradictoire. Ne pas interrompre le lien malgré le placement en institution doit rester une priorité. Le rôle le plus difficile est celui de parents parce qu’il ne s’apprend pas. Il se vit en fonction de ses propres manques, ses blessures, sa lignée, ses projets d’avenir. La mère est au premier plan, surtout la première année de vie, elle mérite attention.

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