L’accident de travail

Publié dans Le Progrès social n° 2562 du 13/05/2006

Malgré l’amélioration des conditions de travail, le risque d’accident encouru par toutes les catégories socioprofessionnelles, du à des causes matérielles (explosions, matériau défectueux, manipulation de matières dangereuses) ou humaines ( agression), n’est jamais au niveau zéro. C’est dire qu’un jour ou l’autre, un actif peut être confronté sur son lieu de travail à une atteinte corporelle ou psychique.

Chacun à sa manière, possède une capacité ou une inaptitude à gérer cet état de fait dont l’inégalité est fonction de paramètres tels : l’atmosphère de l’entreprise, la relation à l’emploi, les conditions de soins, la personnalité.  Dans tous les cas, il difficile d’admettre qu’au service d’une communauté et oeuvrant pour elle, que l’injustice du sort participe à une souffrance aussi grande d’abord localisée à la chair, mais face à l’incompréhension, élargie à l’âme.

La douleur physique est renforcée par la douleur morale quand l’incompréhension et l’indifférence viennent comme une butée faire obstacle à la reconnaissance. L’individu blessé attend de la compassion, une visite, un mot gentil de la direction ou du patron qui va le conforter dans son dévouement à la tâche, dans la qualité de son travail et de son grand courage face à la souffrance.

Rarement les cadres même quand l’information leur parvient, n’entreprennent cette démarche qui met un baume sur la douleur : le général serre la main du soldat blessé, le ministre assiste aux obsèques de l’agent des forces de l’ordre mort pendant son service.

Certains accidents de travail maintiennent hors circuit des années durant des personnes ( dénommées personnel cassé) atteintes de stress post-traumatique dont les symptômes sont identiques à ceux d’après le passage d’un cyclone dévastateur ou de séismes. Le débriefing psychologique nécessaire à l’évacuation du mal-être n’a pas été réalisé, soit par méconnaissance, soit par crainte de se voir imposer un refus.

Apparaissent très rapidement un dégoût de la nourriture, la viande en particulier, une difficulté à la déglutition, des pleurs immotivés, des réactions de colère, l’insomnie. Viennent ensuite les phobies : phobie sociale ( peur de s’exprimer en public), agoraphobie ( peur de la foule), claustrophobie ( peur de l’enfermement), l’impuissance sexuelle, l’impression d’être suivi des yeux dans la rue et la honte. La honte de quoi ? « Je ne sais pas. »

L’envahissement de cette maladie réactionnelle et sa tendance à immobiliser, à enfermer le corps, volets clos dans la maison, prolonge le désarroi quand le financement des visites médicales, l’achat des médicaments, les factures d’analyses médicales et radiologiques sont à la charge de la victime malgré les bons tendus et refusés par les praticiens qui craignent de ne pas être remboursés.

Les bons de prise en charge des accidents de travail sont légaux et doivent être acceptés mais la réalité est toute autre. A croire que la légalité n’existe que pour une partie de la population, pas pour une autre. La souffrance fait courber l’échine, élimine les protestations, amenuise les défenses. Contester devient inutile, l’impression de quémander est insupportable.

Se surajoute l’effet d’abandon. Se retrouver seul dans cette immensité d’incompréhension : « Vous n’avez pas de fracture et vous avez encore mal ! Vous pouvez reprendre le travail. » Cette personne a mal à son âme, elle a besoin d’être écoutée ; le cabinet du généraliste n’est pas adapté à son besoin. Il ne saurait l’entendre.

La victimisation s’installe petit à petit, les plaintes aussi, les années passent. La demande d’un poste plus sécurisé se heurte à une fin de non-recevoir. Non formé à la psychologie, même un minimum, celui qui reçoit l’intéressé jette : « Il n’y a pas ce que vous demandez. On ne peut créer un poste sur mesure. Vous n’êtes pas le seul. » Le cœur chavire et fait remonter la rancœur. Voila la récompense ! Pense t-il. La douleur de l’accident n’est rien comparée à l’affront de cette non-reconnaissance. Les cauchemars se succèdent : « On ne compte pas, on n’existe pas. » La blessure morale est indélébile.

Tout tourne autour d’une situation qui vire à l’obsession. La dépression guette. Les victimes d’agression vivent l’effroi ; les coups reçus deviennent synonymes de lâcheté, de faiblesse, de manque de courage. La crainte du retour de l’agresseur est là en filigrane. Le désir de modifier sa physionomie devient une hantise : se couper les cheveux pour les femmes, se laisser pousser la barbe pour les hommes. Le stress obnubile la pensée ; le moindre coup à la porte dans la maison déclenche un état de panique (le braqueur a trouvé l’adresse privée), la fuite dans les hypermarchés abandonnant les courses quand il est possible de sortir, croyant reconnaître l’agresseur, le couteau qu’on porte en cas de seconde agression, empoisonnent le quotidien. Le doute de soi, la faillite des projets d’avenir, comment l’employeur pourra t-il réparer ?

L’atmosphère détestable de l’entreprise est mise en accusation. Les collègues eux-mêmes sont touchés parce qu’ils n’ont pas eu le temps de réagir à l’agression, leur culpabilité affleure : « J’aurai préféré être frappé à sa place. » Le syndrome du survivant s’insinue quand le groupe n’est pas pris en charge. Le débriefing là aussi s’impose. Les fonctionnaires doivent bénéficier d’une protection juridique de leur administration. Une fois le dossier constitué, il est mis à leur disposition un avocat assurant leur défense et leurs droits. Les cadres devraient le savoir, une de leur fonction première étant de faire circuler l’information.

Des lois permettent aux employeurs ( ils ne sont pas obligés) de mettre d’office en invalidité toute personne ayant 365 jours d’accident de travail, donc de supprimer le salaire à plein temps. La commission des réformes dont la décision semble souveraine subit de plus en plus des contestations de la part du patronat qui remet en question son rapport, exigeant une expertise quand il s’agit de l’octroi d’une tierce personne.

L’évaluation porte sur cinq points locomoteurs, l’incapacité entre autre de se coiffer. Le bénéfice d’une tierce personne devient un véritable privilège. La hargne assure sa permanence aggravant l’état de santé, encore plus quand des cures sont prescrites et enlevées à la charge de l’institution qui en renvoie le financement à la caisse de sécurité sociale. La victime ne sait plus à quel saint se vouer : d’un endroit à l’autre les portes se ferment.

La douleur revient rappeler l’injuste d’une situation qui n’a pas été cherché, elle renvoie à ces moments d’enfance où l’amour espéré n’arrivait jamais, où les réprimandes étaient mal digérées. Pourquoi moi ? Pourquoi toujours moi ? La malchance, la deveine formulent des tentatives d’explications ; l’abandon du dieu prié plusieurs fois par jour, la honte, la culpabilité. L’intime et le professionnel se fondent, confusion des statuts, confusion des régions, le refoulé fait retour.

Sans être aussi touché par le parcours d’enfance, l’attitude qui consiste à ne pas accorder ses droits à celui qui est victime d’un accident sur son lieu de travail, là où il besogne, dont l’image suggère qu’un possible épanouissement est envisageable, où de plus en plus les salles de repos (non généralisées), l’implantation de crèches, l’établissement de sieste dans un pays où il n’y a qu’une saison chaude( celle des vacances), la cafétéria, tiennent compte du rendement mais aussi du mieux-être du personnel, cette attitude est à dénoncer.

Sans tomber dans l’excès de l’énoncé du nom du regretté collègue à chaque réunion, il serait profitable à son moi souffrant de s’enquérir de son état de santé, de la progression de sa blessure et d’une prime particulière pour la souffrance inutile. Car c’est souffrance inutile que de payer pour des négligences de sécurité signalées, répétées et gommées.

La prise en considération de la victime la scelle dans une reconnaissance, lui donne l’impression d’un partage de la souffrance avec un groupe d’appartenance qui l’apprécie. Occulter ses droits c’est la renvoyer doublement à une solitude à éviter en ce moment difficile. Est-ce indispensable de créer une formation à l’humanité ?

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