L’abstention du 28 mai

Publié dans Le Progrès social n° 2517 du 18/06/2005 

Le référendum du 28 mai 2005 concernant l’approbation de la Constitution européenne a révélé un taux d’abstention de 76,8%, presque identique à celui de l’approbation du Traité de Maastricht en septembre 1992. La France, le lendemain découvrait dans les urnes que 29,5% de sa population ne s’était pas déplacée. Un regard en arrière sur deux référendums dans ce pays : le statut de la Nouvelle-Calédonie en novembre 1988 avec 63% d’abstention et le quinquennat de septembre 2000 avec 69,8% d’abstention mérite une analyse du phénomène qui pourrait paraître banal en soit.

Une évidence : le traité de Maastricht et la Constitution européenne ont laissé beaucoup de bulletins inutilisés, faisant de plus crever d’ennui les personnels chargés de l’organisation et de la gestion des bureaux de vote : pas d’animation. Pourtant la revendication, cette fois-ci, de ne plus vouloir être des « laissés pour compte », des électeurs entièrement à part dont l’existence était niée à travers ces résultats donnés avant la fermeture des bureaux de vote Outre-Mer en raison du décalage horaire, cette revendication a été entendue. Les DOM et les TOM ont voté le samedi, la France le dimanche. La volonté de donner l’illusion de mettre dans la balance un si petit nombre d’électeurs sans influence sur un vote majoritaire, n’a pas changé la donne du déplacement. A voter le samedi avant ou après le marché, avant ou après la messe, fallait-il encore s’informer de cette nouveauté. La question du dimanche de la fête des mères est à poser : aurait-il diminué les 23% de votants ? La détermination d’accomplir son devoir civique ne se laisse malmener par aucun paramètre novateur, seuls les indécis subissent l’inhabituel. Ils s’inventent des prétextes à éviter les urnes, le contraire de cette minorité qui va déposer un bulletin blanc afin de donner lecture au dépouillement, d’un mécontentement mal identifié mais d’un mécontentement quand même : contre le gouvernement, contre les politiques de l’île, contre le parti du maire ou du maire lui-même. Personne ne saura rien de sa légitimité, chiffre trop restreint ( cinq ou six bulletins par commune), il passera inaperçu. Le soulagement vient, d’écrire une histoire personnelle sans mots et de signifier un état de vigilance. Le bulletin blanc ne saurait être intégré au lot de l’abstention, il est l’anti « ça ne changera pas grand-chose », se prononce contre la résignation et l’indécision.

A combien s’élève le pourcentage des indécis à l’intérieur du taux d’abstention ? Comment le savoir ! Et pourtant ce sont eux qui auraient le  pouvoir de déterminer le poids du oui ou du non. Rien n’a été mis en place pour les appâter.

Depuis janvier 2005, la promesse du texte de la Constitution européenne dans les boites aux lettres n’a donné lieu qu’au résumé du résumé de lois renvoyant à des alinéas non trouvés dans ce journal/document à couverture bleue alors qu’il avait l’apparence d’un livre de couleur blanche à la télé. Annoncé depuis janvier, il est distribué le 13 mai, cinq mois après, 14 jours avant l’élection, comme pour ne pas fournir matière à réflexion. On aurait voulu le commenter en famille le soir au dîner ou avec les amis à l’heure du punch sous la véranda. Non, non, l’idée première est peut-être que personne ne sait lire et que pour la forme, une distribution du dernier moment est largement suffisante puisque le papier sera jeté à la poubelle sans avoir été parcouru des yeux. Qui méprise de la sorte une population dont les voix comptent lors des élections municipales ? Les enveloppes n’ont pas le cachet de la poste de France. La mémoire même avec la patine du temps additionne griefs et bienfaits, sanctionne ou glorifie selon les circonstances. L’électorat est une force, il maintient ou renouvelle les hommes ; l’ex Premier ministre Jean-Pierre Raffarin vient de l’apprendre à ses dépens. Le pouvoir est précaire. Dans certaines communes des personnes n’ont pas reçu ce résumé du résumé du texte de lois de la Constitution européenne. « Je vais approuver ou refuser quoi ? » dit une dame qui aimerait bien avoir un avis sur cette législation à partager avec des gens si loin, presque au bout du monde ; le partage est créateur de liens. Elle aurait voulu en savoir un peu plus sur l’Europe, pas celle dont il est tout le temps question (l’Italie, l’Angleterre, l’Espagne) mais les autres pays moins connus, la Pologne, la Hollande, la Tchécoslovaquie. Une occasion ratée de présenter des documentaires télévisés relatifs à des cultures différentes et si enrichissantes, d’opérer un rapprochement visuel aidant à la compréhension de problèmes résolus en France et perdurant ailleurs tels la punition de l’adultère ou l’avortement. La télévision est faite pour cela : elle doit instruire autant que divertir. L’indécis se séduit, il suffit de le convaincre. Non ou oui, il prend alors position.

Lentement, timidement, tardivement les élus politiques ont commencé leurs tentatives d’explication un peu embrouillées il faut dire. Les quelques débats contradictoires n’ont apporté aucune information pratique (incidence sur l’emploi, parité sociale, création d’entreprise) contrairement au Premier ministre Dominique de Villepin qui a clairement défini les grandes lignes de son projet politique basé sur l’emploi afin que les « pas grands grecs » comprennent, même si un projet n’est pas forcément un aboutissement et ne comporte pas d’obligation de résultats.

L’information verbale n’a pas emprunté l’emploi de mots courants et significatifs pouvant retenir l’attention de la population la motivant à se déplacer. Certains ne se sont pas sentis concernés par des lois non commentées, ne leur permettant pas d’émettre un avis. Même ceux un peu plus attachés à leur parti politique n’ont pas suivi les consignes de vote, marquant un désintérêt retrouvé dans les espaces de débat public, sans âme, impersonnels, éloignés de ceux qui chez l’habitant ou dans les « lolos » regroupent une foule colorée, venue écouter un candidat à l’élection municipale, connu, matérialisé, fustigeant l’adversaire et payant le coup de rhum après palabres. Le côté bon enfant de ces manifestations a manqué.

Cela ne veut pas dire que l’abstentionniste a une mauvaise compréhension de l’enjeu de l’élection et qu’il manque d’éducation civique. C’est que l’Europe reste encore à l’état d’image virtuelle, un monde qu’il a du mal à situer et dont il méconnaît les projets ( le traité de Maastricht n’a pas rempli les urnes), puis les lois pense t-il sont affaires de juristes et de justice toujours imposées d’une manière ou d’une autre. Les accords internationaux ne peuvent qu’accroître le sentiment d’une mise à distance et si l’information est insuffisamment faite en sa direction, il a tendance à se résigner, demeurant sans opinion, ou ne se donnant pas la peine de l’exprimer. En France le référendum inhérent au statut de la Nouvelle-Calédonie et le quinquennat (5 ans de règne présidentiel) disent la même chose : bataille d’idées des grands électeurs sur lequel la population a peu de prise donc d’un intérêt nul. Et pourtant ! L’électorat en France peut infléchir une décision, les quelques 350.000 habitants de la Guadeloupe ne sauraient avoir cette prétention. Cependant ils sont libres de dire avec le taux d’abstention que des manquements à la chose politique sont suffisamment graves pour être pris en compte et que les corrections à y apporter sont nécessaires s’il existe une réelle volonté d’accroître la participation aux élections à caractère national et international.

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