ELLE

L’évolution de la femme favorisée par son statut économique dû à l’emploi, influence son rapport au foyer. La vision ancienne la désignant comme poto mitan, si valorisante soit-elle, est jugée trop pesante. Les transformations de son comportement sont plus évidentes que celles de l’homme dont le rôle a moins changé depuis vingt ans. La mutation s’est effectuée sous le mode de l’émancipation. Non seulement elle est moins effacée, se laisse moins faire, se défend mieux grâce aux droits acquis, à l’indépendance financière, à l’instruction identique des individus des deux sexes et exceptionnellement à la formation politique mise en place pour elle. L’homme s’est plus ou moins adapté à cette compagne nouveau modèle. Mais quand il se sent détrôné il peut abdiquer toute responsabilité. Elle, devenue égale du masculin, partenaire ou rivale, ne bénéficie plus de protection et de certaines formes de galanterie qui avaient un contenu sexuel et sentimental.

La vie amoureuse semble à première vue souffrir de cet état de fait. Les modèles de couple que présente soit la littérature soit le cinéma sont ou des modèles d’hommes et de femme très libres mais désabusés et dont l’amour est voué à l’échec, ou des modèles semblant vivre un amour dans le style ancien. La femme guadeloupéenne actuelle, est confrontée à des changements divers, rapides, non seulement en tant qu’épouse mais aussi en tant que mère. N’ayant pas de modèle de référence précis, elle va composer avec sa vision du bonheur, sa réalisation personnelle, la mentalité masculine, l’élevage des enfants. Nombreuses sont celles qui expriment le souhait de retrouver des moments de liberté sans enfants, et ne pas avoir à assumer le quotidien. Le moment d’évasion en dehors de la progéniture, se prêterait à l’illusion d’une jeunesse retrouvée. Ce dire récent ne viendrait pas comme un reniement du parcours antérieur, mais comme une envie de faire une pause par rapport au poids de « l’être mère ». Un contre-point au fardeau des responsabilités qu’elles n’osent formuler ouvertement par crainte du jugement négatif. L’idée de plaisir est tellement imprégnée de culpabilité que son surgissement se heurte au contrôle culturel : les enfants d’abord comme en cas de naufrage. Quelle femme seule les laisserait à la grand-mère filet, pour cause de divertissement lointain, sans se sentir indigne. Elle utilise la raison acceptable, la maison de repos, autorisant la séparation sans critiques. Allongée, en chemise de nuit, les jours succèdent aux jours sans émotions ni surprises. Certaines se mettent en quête de leur identité.

La reconnaissance de ce corps sexué va autoriser un dialogue nouveau avec le partenaire. La prise en compte du corps a des incidences sur le rôle qui lui est dévolu au sein de la famille. L’engouement pour les exercices physiques et les régimes, mobilise une grande part d’énergie. Le comblement du temps évacue une partie de l’angoisse à ne rien faire pour soi de positif. Amorcer un régime, c’est décider de modeler sa silhouette par son unique volonté, c’est en ce sens recommencer à s’aimer. Le poids idéal ou la nouvelle personne mentalisée donne accès à un projet individuel qui va modifier la relation au corps de l’autre. Le partenaire la sent plus à l’aise, moins encline à se plier au devoir conjugal (elle arrive à dire non), il va l’intégrer en tant qu’objet de désir, de son désir à lui, envisageant aussi le désir des autres, de tous les autres. Le corps sert de vecteur original à une communication non verbale où la conscience d’une place à occuper dans un espace donné, est de l’ordre de la survie.

 La maîtrise de la contraception, le plein emploi, l’esthétique, la limitation des naissances, font que le couple se referme sur lui-même dans une idéalisation de la vie à deux qui donne lieu à des échecs. L’homme focalise sur sa partenaire des exigences d’amour absolu souvent égoïste, qui se heurtent aux réalités du quotidien. Le couple ne doit pas être fusionnel, mais se doit d’aménager des espaces individuels tricotés de différences. L’épouse dans certains cas serait celle qui détiendrait le pouvoir de préserver des déceptions, des défaillances, des conflits. Il attend qu’elle s’ajuste parfaitement à lui. C’est l’obsession du nous conjugal dans une unité totale assortie de tyrannie et d’étouffement de l’intimité, supprimant les distances qui permettraient à chacun de s’accomplir. Le surinvestissement du couple mène à des crises, à des séparations. Un tel repli sur l’intimité conjugal représente un facteur de risque pour son avenir. En cas de rupture, l’homme peut sombrer dans la dépression, envahi par un sentiment d’abandon. Ayant tout investi dans le couple, il se trouve en perte d’identité et d’appartenance.

Ce rôle neuf donné à la femme, malgré elle, est dû à une négligence des dimensions sociales de l’existence, telles des réseaux d’appartenance à une famille élargie, des groupes religieux, politiques ou sportifs. L’homme en butte dans son milieu professionnel à une compétition acharnée de résultats incertains, projette dans le couple tous ses espoirs de réussite. « L’amour adulte sait évaluer ses limites et ses caractéristiques : les partenaires ont besoin affectivement l’un de l’autre mais sont aussi conscients de posséder des ressources que personne ne peut leur ôter. Dans l’amour adulte, le sujet est en mesure donner sans craindre de perdre une partie de soi, et de recevoir sans être pour autant à la merci de l’autre. » affirme Vera SLEPOIS dans la géographie des sentiments.

La maîtrise de la fécondité a favorisé le plein emploi. Mais la féminisation des professions l’enferme dans des catégorisations où sont nécessaires la tendresse, la patience, la douceur : infirmières, professeurs des écoles par exemple. Elle occupe beaucoup d’emplois peu qualifiés (gardes d’enfants, activité de nettoyage, emplois liés à la vente.) Elle est de plus en plus cheffe d’entreprise.

Il subsiste une liaison négative entre activité féminine et charges familiales. La diversité des stratégies se trouve dans le rôle essentiel de formation. Plus les femmes sont diplômées, moins leurs activités diminuent avec le nombre d’enfants. Celles qui ont un faible niveau de formation abandonnent plus facilement l’emploi. Quelque unes interrompent leur activité quand les enfants sont jeunes et reprennent par la suite. Le modèle actuel d’activité au féminin tend à se rapprocher de celui du masculin : les déroulements de carrière continus ont tendance à remplacer les parcours interrompus en fonction des naissances et de l’éducation des enfants. Certes la relation à la mère est différente de la relation au père mais c’est le contexte socioculturel qui donne forme aux variations du comportement féminin qui sont le fait ni de la physiologie ni de l’anatomie, mais le fait des fantasmes que la relation mère/enfant produit et que les institutions et les idéologies restructurent pour les relancer dans le circuit psychologique des individus. Par exemple, par son omnipotence, c’est-à-dire la nécessité impérieuse de son existence pour la survie du nouveau-né, la mère est vécue comme toute puissante, celle qui peut donner ou retirer la vie.

Le reproche de négligence de l’éducation contribue à culpabiliser la femme au travail. Celles qui se déplacent, à leur retour offrent des cadeaux comme pour faire oublier leur absence. D’autres, la mort dans l’âme, conduisent les petits à la crèche dont on dit qu’ils sont là parce que : maman travaille. Culpabilité consciente ou inconsciente, qui dicte les conduites, à telle enseigne que personne n’interpelle les responsables politiques afin que des aménagements de structure permettent aux mères de travailler en toute sécurité. L’accroissement de structures d’accueil, telles les haltes-garderies, les horaires plus souples, conforteraient la prise en charge de l’enfant parce que maman et papa travaillent. Un changement de mentalité devrait offrir à la femme au foyer l’opportunité de déposer l’enfant à la garderie quelques heures, le temps des courses, démantelant le préjugé de l’existence d’une garde pour raison de travail.

La femme dont l’espérance de vie dépasse celle de l’homme, sait qu’elle restera seule après avoir subi l’opprobre d’une société empreinte d’un sentiment d’insécurité généré par les actes de délinquance et de violence dont les causes seraient la désaffection des logis, le ratage de l’éducation, l’absence de tendresse. Endossant avec hargne le rôle de bouc émissaire, elle devine que la stratégie adoptée a pour but le désamorçage de l’hostilité envers le socio/économico/politique. L’effondrement des valeurs a accentué la perte des repères d’une progéniture, en indexant la responsabilité des mères, sans préciser que l’aggravation de la délinquance a accompagné le développement de la société de consommation. Sur le plan économique, l’argent a pris une importance croissante pour devenir l’étalon de la réussite et la condition du bonheur. La famille n’est plus vécue de la même façon. La femme essaie d’allier harmonieusement vie professionnelle et vie familiale. Le partage des tâches domestiques est d’une telle timidité, qu’il ne vaut même pas la peine d’être mentionné. La déconstruction de l’occupation du sol a maille à partir avec l’habitude et la jouissance d’être une bonne nourricière, quand bien même la restauration rapide grignote une partie de ce pouvoir. La cuisine reste à la femme.

A regarder le nombre des divorces, il apparaît que vivre ensemble est difficile. Elle se pose des questions : a-t-elle moins réussi que sa mère l’éducation des enfants ? A-t-elle droit à des objectifs personnels ? Le mariage est-il un contrat sûr avec l’homme ? Quel devenir pour demain ?

Le monde politique partage peu d’espace avec le féminin combien même les maires sont plus nombreuses qu’en France. Elle est encore trop absente des politiques locales dans les instances de décision. Les modes de pensées perdurent s’agissant de la correspondance mère/enfant qui pénalise la première, la renvoyant à sa condition de mère ou de future mère. La représentation que la femme se fait d’elle-même, est l’image intériorisée que lui renvoie l’homme en fonction de sa mythologie érotique personnelle. Le problème est de savoir si elle peut se dégager de cette aliénation qui est la plus sournoise et la plus active dans la mesure où elle est issue du fonctionnement de sa fantasmatique personnelle, telle que celle-ci est constituée à partir de l’équilibre instable de la relation des sexes au sein de la structure familiale.

Elle, la femme, peut-elle parler pour son propre compte, sans qu’une référence explicite ou implicite soit faite aux correspondances impliquées dans la relation au corps (sexué) de l’autre ? En réclamant son droit à une existence authentique, elle affirme aussi le droit à son sexe comme dimension essentielle de sa vie. Précisément parce qu’elle est l’objet du désir, dès l’instant où elle se met en marche pour défendre la moindre revendication qui lui est spécifique, c’est toute sa vie sexuelle dans son ensemble qu’elle remet en question.

Les grands-mères et les mères avaient une réputation de vaillance à toute épreuve. Tracer le portrait de la femme vaillante, c’est mettre au premier plan les critères de bonne forme relative au physique et au psychique. Première levée, dernière couchée, ayant toujours pour fonction l’entretien des personnes et de l’habitat, la femme traditionnelle avait peut-être des secrets concernant la préservation de la santé. Aujourd’hui la prise de médicaments à relier avec l’anxiété et la dépression est plus élevée chez elle. Les sociologues parlent de l’incidence du chômage et de la pénurie de travail inhérents au sexe féminin. L’absorption de tranquillisants n’exclut pas le doute grandissant de l’être femme sorti du contexte de mal femme qui avait de quoi se plaindre, de quoi montrer son indispensable présence, occupant son temps du matin au soir dans une maison où l’espace lui appartenait entièrement.

Le mal-être généralisé a atteint aussi le couple. On pourrait croire que le mariage contrat social ne convient plus à la nouvelle vision d’être eux et que malgré l’argent/valeur, depuis 1997, s’ouvre une aire de demande d’identité et de sens. La femme guadeloupéenne moderniste s’est donnée les moyens d’accéder à une évaluation sociale et psychologique avec peu de supports matériels à sa disposition. Si elle ne sait pas toujours ce qu’elle veut, elle sait au moins ce dont elle ne veut pas. Sa créativité dans la sphère du quotidien lui a permis de rattraper le retard conditionné par l’éducation, la théorie de l’effacement et de se penser interlocutrice valable. La société doit se préparer à la recevoir en tant qu’acteur social, décideur et mère de famille.

Fait à Saint-Claude le 20 mars 2021

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