La non repentance

Publié dans Le Progrès social n°2639 du 10/11/2007

Chaque époque modèle une forme de pensée qui est significative d’un évènement qu’un peuple a en héritage. Le ton est donné par le chef de file du gouvernement selon sa propre vision des choses relevant souvent de sa personnalité, de la considération qu’il accorde à l’évènement.

L’Afrique du sud a demandé pardon pour le mal commis. Publiquement des confessions ont fait prendre conscience aux descendants des colons de l’existence du racisme dans le but de l’éradiquer. Même si du jour au lendemain les changements n’ont pas été visibles, reste que la reconnaissance d’actes de ce type s’inscrit dans un processus de réparation. Depuis, les Africains noirs accèdent à la présidence de la république. Ils peuvent revendiquer des droits identiques à ceux des Africains blancs et entrer dans des lieux qui leur étaient auparavant interdits.

Aux Etats-Unis l’établissement de quotas dans les entreprises oblige à recruter un pourcentage d’afro-américains. Le non-respect de la loi donne lieu à poursuite judiciaire et à l’amende. La création du concept de discrimination positive a eu le mérite de promouvoir une catégorie sociale, laissant de côté celle qui méritait le plus d’être aidée. Qu’importe ! S’aperçoit là une volonté de réhabilitation d’une frange de la population dont la dignité a été bafouée.

Ces dispositifs en faveur des descendants d’esclaves permettent aux Nations de construire un monde cohérent où chacun a sa place légale. L’égalité  qui n’est certes pas la fraternité, donne une assise à la conscience de soi. Le différent est érigé en semblable. Il est reconnu, considéré tel qu’il est. Nul n’est besoin de se montrer un autre, comme on voudrait qu’il soit, au risque de la déstructuration de son identité. Il reste lui dans sa manière d’être au monde, ses goûts, sa perception de l’autre.

Cependant, cette égalité ne signifie pas l’égalité des chances. L’égalité des chances n’existe pas : c’est une idée inventée pour se donner bonne conscience. Les préjugés sont tenaces. Marqué par son phénotype, il devra faire deux fois mieux que les autres pour le même résultat. Sauf dans le sport.

La caractéristique sur laquelle se basent ces principes est celle d’une repentance qui admet qu’une faute grave a eu lieu envers des humains, et qu’il est du devoir des générations suivantes de la réparer. La repentance tient compte de la conscience qu’on a de soi et de la conscience qu’on a de l’autre. Par exemple la restitution d’objets d’art volés pendant l’occupation allemande est le symbole d’un acte de contrition. Le préjudice est assumé par tout un peuple héritier des auteurs du méfait. Le procès de Nuremberg et son jugement largement commenté ont accordé crédit aux dires des survivants de la déportation juive. Même si des révisionnistes ont voulu entacher leur mémoire, la dénégation cautionnée par un travail scientifique, est le prototype du refus de l’horreur. Cela voulait dire : non ce n’est pas vrai il y a mensonge et falsification de l’histoire.

Mais le plus grave est la démonstration faite de la mise à distance de la culpabilité. Pourquoi les descendants ne conserveraient-ils pas une idée d’ancêtres guerriers forts et conquérants ? L’époque était à la guerre ! Les héros auxquels on construit des mythes marquent l’imaginaire. S’il ne s’est rien passé d’horrible, l’emblème de l’aigle est magnifié. Puis point n’est besoin de réparation. Le traumatisme et sa souffrance ne seraient que pure invention.

Le devoir de mémoire sert à éviter la dénégation. Sa fonction est double : comprendre les comportements  en lien avec le passé, admettre l’histoire aussi destructrice qu’elle soit afin qu’elle ne se reproduise plus. Le poids des fautes ne doit pas générer de la honte de la part de ceux qui n’étaient pas nés ; mais ils doivent apprendre qu’un peuple est capable de brûler, de mettre en esclavage, d’imposer une épuration ethnique aux corps d’humains chosifiés. L’évidence ne saurait être dissimulée. L’oubli s’est accordé le luxe de s’installer chez ceux qui ont subi ces traumatismes.

D’abord parce que c’est difficile d’accepter d’être issu d’un peuple de vaincus et que taire l’histoire était une manière ( pensait-on) de vivre en harmonie avec le colonisateur ou le dominateur. Dans les Antilles françaises, les ascendants avaient mis cette épopée tragique dans une malle fermée dont ils avaient jeté la clé à la mer. Le rappel des faits dérangeait. La violence imaginée du métissage, la dévalorisation de soi, le père fantasmé, ouvraient une brèche dans les sentiments contradictoires. Ils ignoraient l’action des nègres marrons et des résistants tels Delgrès et Ignace et le rôle de Napoléon dans le rétablissement de l’esclavage. La connaissance de l’histoire, de leur histoire, a permis une construction positive de soi et la demande de réparation est venue avec cette loi Taubira, reconnaissant l’esclavage comme crime contre l’humanité.

Seulement voilà, le néocolonialisme décomplexé a voulu mettre un bémol à l’asservissement des corps. L’action des colons a été déterminante dans l’évolution des personnes/choses. Sans eux elles ne seraient pas arrivées à ce niveau de connaissance et à ce niveau de vie. Donc le colonialisme a été très positif. Il faut que cela ressorte dans la loi. Réactions immédiates des personnes antillaises.

L’année 1998, a été une année marquante pour la mémoire. L’Unesco a proposé un thème de sensibilisation qui a donné naissance à un colloque intitulé «  La route de l’esclave. » Une frénésie s’était emparée du Conseil Régional qui a proposé au concours des créations sous forme de revue, de films, d’affiches. Leur financement devrait être assuré. L’excitation est retombée comme elle avait surgi.

En 2002, décision fut prise d’insérer dans les livres d’histoire et de cours préparatoire la tragédie de l’esclavage. Le Président de la République de l’époque a demandé pardon au nom de la France pour le mal commis et le mal subi. Il a acquiescé à l’établissement d’un musée de l’esclavage, d’un monument à Paris et d’une journée de liberté prise sur le travail pour les Antillais vivant en France. Reconnaissance et volonté de réparation. C’est le même qui a refusé de suivre le président américain dans sa décision de faire la guerre en Irak. Sa résistance consistait en le respect de l’autre. Sa position ne relevait d’aucune culpabilité, ni d’une honte aggravée, mais simplement d’une grande humanité envers les filles et les fils de ce désastre. Il compatissait à leur revendication de réparation comme les enfants de Geronimo, chef indien d’une immense fierté.

L’air du temps a ramené le souffle de la non repentance. Les nouveaux gouvernants veulent absolument gommer les traces d’un passé esclavagiste. La décision d’extirper dans les livres du cours préparatoire l’histoire de la traite négrière sous prétexte que cela pourrait choquer les enfants de cet âge est une mesure sélective. L’enseignement de la déportation juive ne semble pas aussi troublant pour ces décideurs.

Que doit-on comprendre à travers la volonté d’instaurer une hiérarchie des traumatismes ? Celle des esclaves serait plus insupportable, plus intolérable ? Ou serait-ce que les Allemands ont fait montre de plus de barbarie et que dans l’échelle des cruautés la France en est  absente ? L’étranger, l’autre, pas nous. Le pays des droits de l’homme et des libertés se doit d’être sans reproches. Celui qui exige une République irréprochable se doute qu’elle est pétrie de dissimulations et de secrets. Autrement pourquoi le souligner ?

L’innocence quand elle est acquise n’est pas sujet à jugement. L’innocence est : un point c’est tout. Revenir sur les accords d’un temps, une loi portant effet en 2002, retirée en 2007, correspond à un désir de réhabilitation d’un peuple dont la participation à la traite négrière n’est plus à prouver. L’effort déployé en partage de la responsabilité et de la complicité des chefs de tribus africains est une tentative de minimisation de la repentance. La progression de ce besoin de paraître bon et au-dessus de tout soupçon s’appuie sur une volonté de non repentance.

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