Les violences conjugales

Publié dans Le Progrès social n° 2547 du 28/01/2006

L’évolution de la société et des mœurs a autorisé le choix du conjoint en fonction de critères personnels tels l’attachement sentimental, les valeurs morales, la classe sociale. Ce dernier critère est devenu aléatoire depuis que le «  beau parti » laisse de plus en plus place au désir appelé amour de manière générale.

Se choisir, s’apprécier, débouchent sur une volonté de former un couple avec des objectifs précis de vie commune, de constitution d’une famille, d’entraide réciproque, d’édification de projets ( construction d’une maison, éducation des enfants, etc…) Les conjoints se doivent aide et respect mutuel disent les textes de lois et les règles religieuses. Les violences conjugales abolissent ces notions fondamentales nécessaires à l’estime de soi. Elles se présentent sous trois formes principales : les plus visibles, les violences physiques ( œil au beurre noir, traces de strangulation, zébrures de la peau, lèvres et pommettes fendues, etc…) Les violences psychiques ou morales ( injures, refus de communication, absences nocturnes, dénigrement, mépris manifeste etc…), autant mal traitantes que les premières. Les violences sexuelles ( viols réitérés, et autres fantaisies sexuelles.)

Mais comment une femme et un homme attirés l’un par l’autre brûlant du feu du désir, impatients de se retrouver, peuvent-ils se défigurer, se déchirer, se blesser en continuant à vivre ensemble, à dormir dans le même lit, à sortir avec des amis sans que l’un des deux ne prenne la décision d’une séparation légale ou informelle ? L’explication de la violence étudiée dans les complexités de la dynamique relationnelle s’inscrit sur deux tableaux : celui de l’intra psychique, celui du contexte de l’interaction. Elle se trouve souvent dans l’historique des violences familiales, modèle du couple parental que le partenaire reproduit n’ayant aucun autre système à sa disposition pour faire face à une situation de déplaisir. Le passage à l’acte démontre que l’absence de contrôle de soi et de l’anticipation des conséquences sont les résultantes de l’échec du fantasme donc de l’imaginaire : celle-ci ayant le pouvoir d’offrir une voie de dégagement à la violence. Par exemple frapper ou tuer quelqu’un dans ses pensées permet de faire l’économie du geste et de ses conséquences. La souffrance induite par les explosions de violence des parents, sera refoulée. Le phénomène de reproduction l’actualisera sans pour autant l’associer à ce vécu d’enfance. Elle n’est pas identique à la violence reliée à une situation de crise où la culpabilité fait suite à l’émergence de l’acte. Cette dernière reste un processus de communication même dysfonctionnel où les deux partenaires sont en situation d’égalité, revendiquant le même statut de pouvoir. L’antagonisme met en présence celui qui provoque et celui qui répond à la provocation. Cependant la responsabilité interactionnelle n’est pas assumée parce que le déséquilibre des forces est évident.

Pourquoi provoquer ? Certains individus ont besoin de stimulation en permanence, la vie quotidienne ne leur en fournit pas assez. Afin d’éviter la fadeur de l’ennui et de la déprime, ils se mettent en quête de stimuli, de sensations fortes : ils flirtent avec les ennuis, cherchent querelle, exacerbent les conflits afin d’obtenir la dose d’excitation que la vie leur refuse pour briser la monotonie des jours. Pousser l’autre à bout, aller chercher aux tréfonds de lui sa violence et se plaindre de ces réactions soudaines, non prévues, n’empêchent point la continuité du processus. Des scénarii construits de façon régulière : des pierres dans la soupière sur une table joliment dressée sachant que le mari rentre avec un ou deux copains pour dîner afin d’exhaler une rancœur à propos de l’insuffisance financière du ménage, les moqueries incessantes malgré l’effort d’un régime alimentaire, l’insatisfaction rabâchée et le recommencement des tâches effectuées, exacerbent l’autre dont le comportement est à la hauteur de la frustration. Il crie, assène des coups et s’étonne de son attitude insoupçonnée. Quand las de cette situation il recommence une nouvelle vie, il ne se trouve jamais confronté à un passage à l’acte tandis que son ancienne partenaire subit les rossées d’une relation nouvelle.

Le besoin de stimulation constitue une part des manifestations des violences conjugales. Le besoin de reconnaissance semble occuper une autre part. La quête incessante de signes positifs d’amour, de sympathie, se meut en brutalité quand elle s’épuise vainement. C’est à travers la violence que le partenaire existe aux yeux de l’autre, ne supportant pas le vide relationnel. Il donne des coups en guise d’échanges verbaux. L’état de frustration entraîne une baisse sensible du seuil de tolérance et le sentiment d’infériorité alimente la logique violente. Apparaît l’obsession de maîtrise et de contrôle du milieu. La revendication d’un statut supérieur va s’octroyer le droit d’infliger de la souffrance sans que l’autre se plaigne, forme d’adaptation au déplaisir augmentée de la reconnaissance d’un pouvoir. Cette violence correspond au même schéma que la violence punition se situant dans le cadre d’une relation inégalitaire.

Pourquoi accepter la violence ? Elle se divise en trois cycles : l’escalade de la tension, l’explosion de la violence, la période de calme et de réconciliation. Puis le cycle recommence avec des accès de plus en plus rapprochés, de plus en plus graves. Durant la troisième période le partenaire se montre particulièrement repentant, promettant la lune, allant parfois jusqu’à offrir son flanc à la vindicte : «  bats-moi. » La femme se persuade que ce moment de folie n’était que passager et accepte de repartir sur de nouvelles bases. Elle veut croire aux promesses. Le certificat médical, les fois où elle fait le constat des blessures, n’est pas destiné à porter plainte au commissariat. Brandi comme une menace, il est utilisé à entretenir les souvenirs douloureux et à en faire le décompte. La démonstration de force semble subjuguée celle qui vante la grosseur du poing fermé de l’époux, et celle dont le corps après avoir été battu est enduit de miel et léché des orteils aux cheveux.

Les femmes sont le plus souvent touchées, mais les hommes la subit aussi sans en parler La violence conjugale entraîne parfois la mort de celle qui tente d’y échapper en demandant la séparation ou le divorce. Une différence pourtant, en cas de meurtre, la femme tue l’homme pour s’en libérer, alors que l’homme la tue pour la garder.

Les partenaires enfermés dans cette complexité de violence ont une faible estime de soi. La femme battue est en butte à un trouble de l’identité au point que le conjoint n’a de cesse de vouloir la modeler, la rendre conforme à l’idée qu’il se fait de sa femme. Il est dans le déni de la personne à travers le refus de la reconnaissance de son identité.
La famille est le lieu où se font les apprentissages sociaux : acceptation de la différence, de l’autorité, tolérance à la frustration, respect des règles, expérimentation de la négociation. Quand ces apprentissages ont manqué tous les conflits ne trouvent leur mode de résolution que dans les réponses violentes.

Des solutions existent : elles aident à comprendre et à analyser le comportement de chacun et sa persistance. Les hommes commencent à se poser la question de leur violence en prenant part aux groupes de parole, conscients d’une possible reproduction de la part des enfants. Les femmes se rendent compte de leur passivité et des causes internes qui la justifient. La médiation conjugale est une démarche qui nécessite une volonté de concertation des deux parties en présence, elle est rarement demandée à cause du caractère manipulateur d’un partenaire.

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