La bataille du masque

Que de mensonges et de polémiques autour du masque sur lequel se concentre l’attention de la terre entière !

Jamais un objet n’a paru aussi précieux et indispensable au maintien de la vie. De banal, il s’est paré d’une aura de bien de luxe, les prix ont flambé chez les boutiquiers indélicats, les voleurs l’ont considéré comme une affaire juteuse, espérant s’enrichir sur le malheur d’autrui. Le gouvernement l’a réquisitionné. Objet de toutes les convoitises, il a montré la face cachée du désert médical, la faiblesse du système de soins et de ses manques (« il y a 5.000 lits de réanimation en France, l’objectif est d’atteindre les 14.000 lits dit la porte-parole du gouvernement), la pénurie de matériels, l’insuffisance médicamenteuse, tout en donnant à voir le dévouement de ces soignants, leur altruisme ; ceux-là même qui quelques semaines auparavant battaient le pavé dans le froid et sous la pluie, réclamant l’amélioration des conditions de travail et l‘augmentation des effectifs hospitaliers. La sourde oreille des gouvernants pavoisait les mots économie et restrictions. Les urgences engorgées en période normale avant la pandémie du coronavirus n’avaient comme perspective à venir que l’unique réduction du nombre de patients en instituant le paiement immédiat des soins. Le modèle des pays nordiques semblait séduire. Cette interminable attente exacerbait les souffrants au point que les passages à l’acte sur le corps soignant, victime de stress, avaient des répercussions sur le plaisir d’aller travailler.

Des responsables politiques affirmaient en France que le pays avait la capacité de répondre à la demande de masque alors que les images télévisées montraient inlassablement des soignants évoquant la pénurie, conscients du danger d’être en première ligne sans protection adaptée. La propagation du virus, le nombre de morts journaliers, les transferts de malades par TGV médicalisés et hélicoptères, le remplissage des services et la crainte optimale des corps de métier ont fini par faire avouer avec beaucoup de réticence les commandes en cours pour insuffisance de production française. La Chine devait en livrer 10 millions, mais expliquait le premier ministre le monde entier était assujetti au rythme de la distribution et aux tensions de l’approvisionnement.

Face à ce constat d’absence de protection niée, peut-être pour rassurer, l’UGTG a porté plainte contre l’ARS et l’hôpital, les mettant en demeure de passer commande de masques et de matériels de protection et de plus d’autoriser tout traitement susceptible telle la chloroquine d’être prescrit en Guadeloupe comme en France. La requête de ce syndicat, défenseur du droit à la vie et au soin, souligne l’incompétence voire la légèreté des responsables de la sécurité sanitaire peu préoccupés de la protection de la population en matière de prévention en cas d’épidémie. Le tribunal administratif a retenu cette plainte comme recevable.

L’analyse du phénomène démontre que l’UGTG, en observant la vacuité des initiatives locales a obligé les institutions à s’engager dans la voie d’une construction d’un avenir plus large, et de sortir des petites discussions concernant un ou deux respirateurs de plus selon le lieu de l’interview. Se mettre en position d’une instance morale, évitant la souffrance et la mort, les membres de l’UGTG apparaissent comme détenteurs d’un pouvoir fort, décidés à s’octroyer une place et un rôle désertés par des représentants du peuple dont l’absence n’étonne plus. La réalité de l’impuissance apprise ne laisse pas fuser les revendications pourtant légitimes qui ne méritent pas l’anonymat sous prétexte de droit de réserve.

Les écoutants de service de santé regroupés sous forme d’un numéro téléphonique, répondent inlassablement : « on attend des masques, ils arrivent » sans préciser une date porteuse d’espoir. Ce manque perturbe la sage-femme qui donne naissance à un petit être en bonne santé et passe au suivant sans possibilités d’utiliser un neuf selon le protocole d’usage. A la guerre, on affronte l’ennemi avec une arme de défense, l’unique défense pour le soignant, la protection, manque cruellement. L’augmentation du mal-être, le sentiment de la tâche bâclée et peut-être de la mise en danger d’autrui deviennent obsessions. Comment accéder à la sérénité dans un contexte aussi perturbant ? Comment faire comme si, dans une situation toujours renouvelée. Continuera-t-on à affirmer que « Les moyens mis en œuvre dans les Outre-Mer répondent aux mêmes critères que ceux mis en place dans l’Hexagone ? »

Dans les services de psychiatrie, les masques, en absence ne semblent inquiéter aucun comité médical dont la devise apprise et répété lors de passation de thèse de doctorat de médecine est : ne pas nuire. Le rapport de proximité dans la relation soigné/soignant est basé sur le relationnel et les délirants n’ont parfois aucune notion de la distance requise dans les gestes barrières. Ils se retrouvent en groupe dans les lieux de vie, dehors, exposés à la circulation du virus. Qui envisage de proposer de modifier les conditions de travail d’un personnel dont la famille peut avoir par inexistence de protection ce virus tellement agressif, disent les infectiologues, transmis de façon directe ? Aucun dépistage à cette heure n’est prévu pour ceux qui essaient de contenir la pathologie mentale bruyante et visible. Les salariés d’un hypermarché en France ont exercé leur droit de retrait en attendant des mesures de protection. Le personnel de psychiatrie guette dans l’angoisse ces signes annonciateurs de l’invasion dans le corps du covid-19. Mettra-t-on la psychiatrie sous cloche face à une infection généralisée ? Un scénario catastrophe n’est pas si éloignée de ce qu’il pourrait advenir. La ville de New-York paie cher son incrédibilité. Aux dernières nouvelles, mes sources me signalent que depuis le lundi 30 mars, une distribution de masques d’une durée de huit heures a eu lieu à l’hôpital de Monteran, mais dans les centres médico psychologiques, les psychologues, les secrétaires et les assistantes sociales n’y ont pas eu droit.

Pendant ce temps, la fureur justificative du Conseil Départemental emplit les ondes, accusé d’avoir passé contrat pour l’achat de masques en Chine, à prix trop élevé concernant la marge de l’intermédiaire négociant. Et le revoilà qui surgit sous forme de discorde, son coût publié au grand jour, son secret dévoilé, document étalé peut-être par espionnage. Il devient le centre de l’intrigue, une énigme brisant le silence des enfermés libres dans le confinement. Sujet passionnant à débattre.

Les ambulanciers, les infirmiers libéraux dont l’offre de quelques spécimens est allée quérir une caméra publique pour donner à voir l’évènement, sont aussi dans le besoin. C’est vrai qu’il remplit les mêmes conditions que les stars, attendu, espéré, convoité, jalousé, sujette à surenchère, même et différent, de plus en plus sophistiqué. Ne reste qu’à le personnaliser en y inscrivant le nom du propriétaire quand il ne sera plus jetable.

La jalousie autour du masque s’insère dans un comportement hors norme. Quelques surveillants du système pénitentiaire atteints du coronavirus, en quarantaine, des prisonniers aussi, ne bénéficient pas de l’offrande par distribution d’un stock de 7 à 8 mille, se trouvant dans le bureau de la directrice qui justifie sa décision par une action juste : elle ne veut pas faire de jaloux. Les autres n’en ont pas. Quand l’arrivée des milliers de spécimen attendus aborderont au port de jarry, alors à ce moment-là, oui, la prison de Basse-Terre en recevra en cadeau, semblable à une friandise compensatrice. Pour quelle bonne action ? Faudra-t-il que le représentant de l’Etat intervienne comme pour les points d’eau ouverts au public de quelques communes dont les tours d’eau compliquaient le quotidien ? D’aucuns affirme que ces réservoirs étaient là depuis un certain temps, mais étaient destinés à être actionnés en cas de catastrophe naturelle. Du jour au lendemain, l’injonction préfectorale en a permis le déblocage, personne n’y avait pensé avant ? Un jour assez proche, il sera nécessaire que l’information en instruction civique dise au peuple, les droits et les devoirs des édiles au sein des municipalités.

Le Président de la république, lors de sa visite après le passage de l’ouragan Maria, depuis le tarmac avait rappelé que l’affaire de l’alimentation en eau n’était pas du ressort de l’Etat mais relevait des affaires régionales. Le moment venu, il s’agira de rendre des comptes, comme dans l’empoisonnement au chlordécone et de déterminer les responsabilités de chacun dans la vitesse de propagation du virus.
La solidarité ne s’est pas encore remise de la polémique induite par un don fait aux pompiers de la Guadeloupe par ceux de la Martinique. C’est comme si, ce geste prenait sens dans la privation d’un élément vital pour les siens au bénéfice d’étrangers. Un acte de non-amour, de non-patriotisme, la famille d’abord, sous tendaient la dimension de la grogne. Les chiffres ont fourni une explication claire, laissant apparaître une générosité dans le partage, sans diminuer considérablement un stock disponible. Il s’est surement agi d’un oubli de signalement à une hiérarchie respectueuse des protocoles, d’un geste de cœur empreint de bienveillance.

La pénurie a incité des particuliers et des entreprises à des créations originales pleines d’ingéniosité, en détournant les objets de leur fonction première comme la modification du masque de plongée à double usage, masque et respirateur à la fois. Le fait main à petite échelle d’une cadre de santé confinée, lavable, pour ses collègues, la visière para germe, la rhumerie productrice de gel hydroalcoolique, sont des expériences de compassion et d’humanité.

Le genre humain renoue avec les notions de solidarité et d’entraide, façon de reconnaître la part de l’autre en nous. Ces dispositions de la conservation de la vie, ne s’ancrent pas dans une préoccupation économique. Le monde est en train de s’écrouler dans la peur, l’angoisse, la désespérance. Les morts en grand nombre ailleurs, nous touchent même si en Guadeloupe les quatre décès sont dus à une comorbidité des sujets. Mais l’ailleurs, c’est aussi les nôtres, nous tous.

Le masque s’est rendu indispensable car il conserve la liberté de respirer, de se protéger, de protéger les autres ; cela relève d’une responsabilité collective. Quand prendra fin sa bataille ? Devra-t-on attendre le signal de bas les masques Tous masqués demain ? Le moyen de protection le plus efficace demeure encore le confinement.

 Fait à Saint-Claude, le 1er avril 2020

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2 réactions sur “ La bataille du masque ”

  1. Nathalie RIDE Réponse

    Les mots justes, comme d’habitude ,qui pointent la faille . Merci.

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