Confinement et violences conjugales

Le constat d’une augmentation des violences familiales dont les violences conjugales durant le confinement repose sur deux postulats : 

  • Le premier : le refus des personnes confrontées pour la première fois à l’agression du conjoint dont le comportement inhabituel généré par le stress de l’enfermement, décuple des réactions maîtrisées en temps normal. L’irritabilité a besoin d’une voie de dégagement.
  • Le second : le signalement de l’entourage qui ordinairement se souciait peu d’interagir spontanément. L’état généralisé d’une sensibilité à fleur de peau des enfermés/libres, autorise de signaler aux forces de l’ordre une situation explosive dont la finalité pourrait être dramatique et déboucher sur un féminicide. Ces victimes qui n’avaient jamais entrepris une démarche libératrice, n’aurait pas lors de cette situation particulière élaboré un plan de départ de ce lieu de souffrance sans aide extérieure.

Pourquoi ne partent-elles pas ?

La dépendance économique souvent mise au premier plan, si elle est un facteur aggravant ne saurait éluder d’autres critères qui fournissent une explication aux agressions perpétuées au sein des catégories socio professionnelles satisfaisantes. Dans les milieux privilégiés, l’agression est dissimulée, la parole est verrouillée, et ce n’est que le service des urgences médicales qui soupçonne et détecte les violences domestiques. Jusqu’à très récemment ce service ne pouvait violer le secret médical et faire un signalement. 

L’ancrage de la parole maternelle après confidence : « Ton grand-père et ton père agissaient de la même manière, prends ton mal en patience » a installé dans les méandres de la psyché une impuissance apprise. La révolte sera à minima. Fatalité, destin, non transmission générationnelle. On ne peut congédier l’Histoire. La société antillaise est née d’un rapport violent imposé par l’esclavage et la colonisation. Ces femmes sous emprise sont sujettes à des manipulations où la parole paradoxale les désoriente, leur faisant douter d’elles-mêmes quand la culpabilité ne les envahit pas tout entière, se croyant responsables des faits. Elles se sentent piégées et développent la peur d’être tuées.

L’isolement familial organisé de manière délibérée par l’homme tient à distance la parentèle surtout si les liens n’étaient pas très étroits. La honte d’en parler pour les femmes en apparence fortes, les battantes, surtout si le conjoint ne plaisait pas aux parents. La belle-famille sur qui on ne peut compter, la belle-mère ayant été elle-même battue, et qui ne désavouera jamais son fils. Cet isolement affectif et social englue la femme dans une incapacité à dénoncer, minimisant ses problèmes et évoquant des cas plus graves que le sien.

Pendant que la dépendance affective récuse la transformation du prince charmant en bourreau, image à laquelle elle n’arrive pas à se déprendre, ou alors la fascination pour le bad boy ou encore l’existence d’une maîtresse qui sème la zizanie par le truchement d’actes sorcellaires, tant de prétextes qui justifient l’acceptation du phénomène. Associés à tout cela, les mécanismes de culpabilisation : « Je ne veux pas faire de peine en portant plainte, je suis incapable moi de faire souffrir. Je pardonne. » En dernier ressort elle avance les traumas d’enfance, l’alcool, la jalousie, se persuadant qu’elle pourra lui venir en aide. Puis comment priver les enfants de leur père, ils sont encore petits. « Je m’en irai quand ils seront plus grands. »

Souvent la victime a vécu la violence comme une norme au sein de sa famille et se préoccupe peu de protéger les enfants qui subissent des dommages psychologiques souvent de grande ampleur.

D’autres allégations gisent dans le dépit contenu ; la lenteur des services sociaux, la dissuasion de porter plainte dans les gendarmeries et les commissariats qui ont fait l’objet de réflexion lors des grenelles contre les violences conjugales au mois de novembre dernier à Paris, le délai d’attente de la réception du téléphone portable et de l’outillage de mise à distance, les problèmes de coordination entre les structures, l’impression d’être traitées de façon froide et administrative , elles qui ont tant besoin de réconfort et d’écoute.

Comment prévenir les violences

Le surgissement de la violence s’inscrit dans le corps de l’agresseur. Avant le passage à l’acte les humiliations verbales, la dévalorisation, les menaces crispent les lèvres et les poings, le regard étrécit par l’abaissement des paupières est furieux, le menton est relevé en forme de défi. Un apprentissage est nécessaire au décryptage de ces signes révélateurs d’une excitation interne. La partenaire peut tenter de faire baisser la tension par des mots, un essai de négociation, la reformulation d’une idée. La parole est mise en lieu et place des actes. Ne pas répondre de façon agressive mais dire calmement son désaccord. L’échec de la communication débouche sur le passage à l’acte, l’essai de temporisation n’a pas fonctionné, il faut se mettre à l’abri, sortir de la maison, se soustraire à la volonté de domination et revenir avec une personne de confiance, personne/ressource qui saura désamorcer le conflit. Le conjoint apaisé, s’asseoir face à face pour en parler est indispensable. Communiquer n’est pas chose aisée, le doigt accusateur pointé en direction de l’autre est peu supporté. Dire ce que l’on ressent soi, énoncer dans le calme le refus d’être maltraitée, proposer des discussions régulières établissant le bilan de ce qui va et de qu’il serait possible d’améliorer, proposer une consultation chez un conseiller conjugal.

Quand les agressions physiques et verbales portent atteinte à l’intégrité, le certificat médical et plainte doivent être des moyens de protection adaptés. La plainte, le judiciaire le répète, mieux que la main courante est le début d’une démarche libératrice. Elle s’oriente vers une rupture ou une conciliation. Le certificat médical agité en guise de menace dès que la grogne commence, produit l’effet contraire. Sachant qu’aucune plainte n’a été enregistrée, le passage à l’acte sera suivi d’une demande de pardon convaincante et d’une lune de miel jusqu’à la prochaine fois. La croyance en une perte de contrôle deux fois accidentelles, l’absolution accordée, le besoin de croire à la bonne foi de l’être aimé, diffère ou abolit la prise de décision de mettre fin à ce cycle de violence qui déroute par ses différentes séquences. Cette stratégie de manipulation perverse consolide l’emprise qui se referme tel un piège sur la victime. Savoir repérer les différentes phases du mécanisme c’est comprendre le manège et empêcher sa mise en place. L’effraction physique et mental pensée pour le perfectionnement et l’acquisition de qualités, relève d’une abjection puisque tout être humain pour lequel on a de la considération doit être laissé à son libre-arbitre.

La prévention des violences, passée la phase de l’amour aveugle, fascination d’une durée de trois mois où le discernement est faussé, tient à l’observation d’attitudes respectueuses envers ce corps de femme susceptible de donner la vie. Ne pas utiliser de faux-fuyant en se persuadant que l’on arrivera à contenir les débordements ou les addictions une fois en couple. Ne pas se leurrer sur le sens de l’acceptation dans son rapport à l’autre, mais se dire que peut-être, la peur de la solitude, le manque d’estime de soi, le doute d’être aimé, est une affaire de soi à soi. Certaines se forment à une technique de combat ou de self-défense qui amoindrit la peur, donne plus d’assurance sachant une riposte possible. Organiser une résistance, ne pas se laisser malmenée est le commencement d’une prise de conscience dont l’aboutissement est le renoncement à l’illusion.

L’éducation est le pilier principal qui, au sein des familles doit gérer les interactions avec les autres, de l’enfant, dont les premiers modèles sont ses parents. L’excuse des traumas infantiles, des carences affectives et éducatives, ne justifient pas les dommages causés voire les mutilations à des personnes dont le mobile du vivre ensemble, était l’amour.

Comment se reconstruire ?

La séparation apparaît comme une double perte, d’abord parce que le partenaire était une autre partie de soi, il partageait les rêves, les espoirs, une histoire commune ; ensuite le couple formé, la famille, se sont effondrés créant une inquiétude : la crainte du vide. Souvent ce travail psychique nécessaire est difficile car rompre c’est accepter la mort des parties de soi qu’on croyait éternelles, c’est supporter l’inconfort et la tension d’une situation de l’entre-deux, le doute, c’est faire un bilan, c’est revivre des moments oubliés. Traumatisme pouvant faire écho à un autre traumatisme.

La reconstruction passe par des étapes, véritable travail de deuil sans lequel rien n’est possible. Durant des jours, malgré la déception, l’espoir d’une reprise du dialogue occulte l’évidence : c’est le déni. Les émotions sont contenues par des mécanismes de défense au but protecteur. Au silence succède la colère, première confrontation à l’absence ; colère envers soi obligée d’assumer l’échec, la culpabilité, l’essai de réhabilitation du partenaire. Puis s’installe la tristesse et son lot de perturbations du sommeil, de la nourriture, perte de plaisir et de la libido. La douleur morale a un retentissement dans le corps et l’apparition de troubles somatoformes augmente l’angoisse. La solitude accroît le désarroi. La traversée de trois deuils : celui du passé, celui du présent et celui du futur avec l’abandon des projets communs aboutit à la question du sens. Qui suis-je ? Qu’est-ce que je veux pour moi ? S’instaure une redéfinition de la relation à l’autre et à soi-même.

Se donner le temps de vivre sa souffrance est indispensable, car il est une des conditions de l’harmonie à trouver. La réalisation de la nouvelle vie passe par l’établissement d’objectifs accessibles, la mise en place d’un modèle de loisir différent du précédent, l’accordage à des relations sociales actuelles en mettant de côté les amis du couple, tendre vers un épanouissement personnel révélateur de possibilités inexplorées, accepter que les enfants aiment leur père sans en prendre ombrage en essayant de baliser les désagréments du partage, droit égal pour chacun.

Réapprendre à vivre seule après de nombreuses années, est une expérience dont la réussite dépend du temps de rencontre avec soi avant de s’engager dans une histoire avec un autre partenaire, qui flatterait certes le narcissisme mais ferait courir le risque d’une frustration/déception dans une trop grande attente de réparation.

Les hommes violents ne doivent pas être les oubliés de cette reconstruction, De plus en plus ils viennent hors injonction de soins décidée par le juge d’application des peines, demander une aide psychologique afin d’instaurer un vivre ensemble paisible et des relations amoureuses harmonieuses.

Fait à Saint-Claude le 8 mai 2020

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