Partenariat et culture

Il m’est demandé de porter un éclairage sur l’intrication de la culture dans l’édification de partenariat, de ses incidences facilitatrices ou immobilisantes ou incitatrices à mener à bien un projet commun.

Parler de culture, c’est sortir de la vision universaliste du monde, c’est inventorier les dissemblances sans mettre de côté ou ignorer les ressemblances. Souvent les détracteurs de la culture évoquent la dimension ethnocentriste de la recherche qui se donne pour objet une population ciblée. La provocation offrirait pour réponse que chaque être est unique et que l’homme neuronal n’existe qu’à travers les éléments constitutifs des lobes de son cerveau, mais que les perceptions sensorielles ne sont pas les mêmes selon le milieu, le groupe d’appartenance, la manière d’être au monde. Je ne veux que pour exemple la diversité du goût. Essayez de faire apprécier à un inuit qui vit dans un igloo unmatété a crabe de Morne-à-l’eau. Et vous aimeriez vous pour unique met du phoque glacé ?

Voilà ce qu’est en gros, de façon simpliste résumer la différence.

Deux types de culture sont à envisager : la culture d’entreprise, la culture identitaire
D’abord une collectivité ne se résout pas à une somme de comportements individuels ou même à une savante mosaïque d’attitudes de groupes isolés ni même de groupes interconnectés. Il existe au sein des organisations des aires culturelles.

La culture d’une organisation invite à pénétrer les registres du symbolique et des valeurs. La culture est porteuse de normes, de règles et de rites. C’est un construit collectif évolutif mais à évolution lente qui fonde et soutient sa cohérence. Elément central du patrimoine de l’organisation, elle est aussi un frein au changement, elle tend à répéter la nouveauté et l’innovation. Fondatrice de l’unité du système, elle résulte de la confrontation permanente d’une multitude de micro cultures internes portées par les équipes et les catégories de personnel. Elle contribue à la construction du sens collectif de l’action. Elle génère des représentations individuelles et collectives qui permettent aux individus au sein de l’organisation de communiquer entre eux et même de s’identifier à elle aussi, elle s’avère un obstacle à la communication interne.

Le deuxième type de culture auquel le partenariat se trouve confronté s’inscrit au registre de l’identité culturelle. Cette culture a pour définition une configuration de comportements observés et appris à l’intérieur d’un groupe d’appartenance, d’une famille dont les fondements sont les représentations, les croyances, l’alimentation et la vision du monde. Par exemple l’imaginaire antillais entretient un rapport singulier avec la mort dont l’explication est à rechercher entre deux toutes-puissances : celle de l’humain, et celle du divin.

Construire un partenariat, ne saurait occulter dès lors la culture institutionnelle et précisément celle des services et les identités culturelles individuelles, car dans sa définition première le partenariat est une « association active de différents intervenants qui tout en maintenant une autonomie acceptent de mettre en commun leurs efforts en vue de réaliser un objectif commun, relié à un problème ou à un besoin clairement défini dans lequel en vertu de leur mission respective, ils ont un intérêt, une responsabilité, voire une obligation. » cela sous-tend de contracter des alliances de penser une entreprise en réseau avec des obligations, d’abord d’informations, de communication, afin que les attentes de part et d’autre soient satisfaites.

Les soins palliatifs sont le prototype d’intervention qui ne saurait se passer de partenariat. Encore timides, mal assurés, hésitants, souvent confrontés aux voix favorables à l’euthanasie de plus en plus fortes et répandues, ils continuent à se frayer une voie entre apaisement du corps et de l’âme jusqu’au bout de la vie. Les deux formes de partenariat -interne et externe- ont chacune leurs caractéristiques.

La rencontre avec les équipes

L’équipe mobile pénètre dans les services de soins, à la demande du médecin référent, afin de mettre en route une procédure de prise en charge. Cependant gérer un projetc’est d’abord se soucier de prendre en compte quatre conditions essentielles préalables à toute démarche méthodologique

  • Le passage de l’acteur à l’auteur. Il n’y a de projet que pour un acteur individuel ou collectif capable de se positionner en auteur, c’est-à-dire d’unifier au sein de son projet conception et réalisation (la pose d’une pompe à morphine par exemple).
  • Une situation à gérer fait de d’incertitude et de complexité. Tout projet implique que la situation de référence soit appréhendée sur le mode de l’incertitude et de la complexité. Une situation trop simple incluant une solution évidente parce que unique, de par une sorte de déterminisme immédiat, n’a rien à voir avec la créativité du projet. Ce dernier se trouve toujours quelque part confronté soit à une impossibilité, soit à l’embarras d’une pluralité de solutions parmi lesquelles il s’agit de choisir la moins mauvaise (les examens complémentaires hors hôpital et l’abandon du curatif).
  • Une exploration ouverte d’opportunités au niveau de son environnement, laissant de côté tout recours à une sorte de fonctionnalisme porteur d’automatisme dans l’exploration des opportunités, ; c’est là évoquer les limites du modèle fonctionnel pour rendre compte d’une conduite de projet, car d’une certaine façon de par sa capacité d’innovation et d’intérêt, tout projet est par nature plus ou moins fonctionnel dans son désir de remettre en cause l’existant (demande de sortie du patient, surdité du médecin traitant).
  • La recherche d’une solution singulière qui exclut le mimétisme, la logique répétitive. La singularité de la solution exprime la part d’inédit dont se trouve porteur le projet.

Ces quatre étapes tiennent compte de deux moments essentiels : la conception et la réalisation. L’équipe mobile pour mener à bien cette entreprise doit composer avec un certain nombre de sujets/acteurs de son environnement. Il s’agit alors d’identifier leur positionnement par rapport au projet : acteurs ressources, acteurs confrontants dans leurs critiques voire plus, acteurs conflictuels. Cette équipe doit se distinguer par l’importance de ses savoirs actions.

  1. Les savoirs faire, observation, répétition, accumulation et mémorisation des procédés (techniques ou intellectuels)
  2. Les savoirs comprendre qui témoignent des capacités à résoudre des problèmes et à trouver les causes des dysfonctionnements
  3. Les savoirs combiner qui portent sur l’agencement des techniques mais aussi des tactiques de stratégies, des priorités, des compromis,
  4. Les savoirs exprimer qui permettent de formaliser, d’expliciter, de valider ; de communiquer les savoirs

L’équipe s’inclut dans un système expert conçu tantôt pour apporter de l’aide, tantôt au contrôle des procédures, à la décision, à l’évaluation donc au pilotage. Pour être performante, elle doit être capable d’auto évaluation de ses résultats. Cependant la question essentielle de la reconnaissance par les équipes de l’expertise s’enroule autour des notions de territoire et de savoir.

Territoire, place des corps

L’humain à l’instar de l’animal occupe un espace qu’il délimite selon certains critères, autant dans sa sphère privée, intime, (la maison fermée par une porte, entourée d’une clôture, interdisant l’entrée grâce à un portail) que dans la sphère publique, (le bureau et ses meubles dans le lieu professionnel, le service à l’hôpital partagé par plusieurs catégories socio professionnelles ; le personnel).

Le personnel forme une catégorie de soignants qui travaille ensemble dans un esprit de solidarité (l’erreur rejaillit sur tout le monde) s’apprécie peu ou prou, tissé de relations affectives plus ou moins durables. Chacun tente d’apprivoiser l’autre afin que s’installe le concept de familier qui induit le partage de territoire à l’intérieur duquel il existe une constellation de territoires : bureau du médecin, salle de soins, bureau du cadre de santé, secrétariat.

L’appartenance à la communauté soignante permet la fréquentation par tous, martelant le sol ensemble ou séparé, des chambres d’hospitalisation. Auparavant, des médecins avaient des lits privés dans l’hôpital public, les malades leur appartenaient. C’est-dire combien l’idée de possession (mes malades, mon personnel, ma secrétaire) et de territoire étaient vivaces. Aujourd’hui, l’emprise est peut-être moins forte, mais demeure le besoin d’appropriation du service médical représentant la coque sécuritaire où on est connu, reconnu, doté d’une identité.

Devenue sphère gardée, toute tentative d’empiètement constitue un danger, une agression donnant lieu à une réponse violente. Une unité d’hospitalisation est habitée littéralement par un personnel médical et paramédical prenant des décisions de soins à l’égard de personnes atteintes de maladie.

Quand une demande d’intervention est faite, amenant un spécialiste externe à pénétrer le territoire, surtout si cette demande est formulée par un cadre de santé, l’équipe infirmière étant mandatée par le cadre et non par le médecin responsable, cela peut être ressenti comme une intrusion augmentée d’une blessure narcissique. Celui qui se sent menacé va se réapproprier le corps malade par une prescription complémentaire d’examen, une augmentation de traitement, accablant d’efforts inutiles une personne moribonde. Certaines familles n’osent rien dire, intimidées par l’aura de la médecine, doublée d’une crainte de culpabilité future, celle d’avoir accéléré le décès par un refus.

La défense inconsciente du territoire aurait-elle pour seul support le déni de la mise en place des soins palliatifs ? N’y aurait-il pas aussi en filigrane la remise en cause d’un savoir ?

L’avancée de la recherche dans le domaine de la douleur a par un enseignement fabriqué des experts. Cependant tout médecin ne se réclamant pas de cette spécialité est appelé à prescrire des médicaments la soulageant. Lutter contre la maladie, la soigner, la guérir, sert de trame de fond au savoir médical. Le combat engagé à côté de la personne soignée est un gage de vie, une victoire sur la souffrance, comme si la mission soignante ne comportait aucune abdication qui serait l’échec d’une profession dont l’éthique est de lutter jusqu’au bout de l’espoir. Le corps malade n’est que soumission à celui qui est supposé savoir, et passer le relais à un autre peut être jugé comme un abandon, une brèche dans la confiance du bon parent symbolique.

Les bons soins génèrent gratitude et reconnaissance. Prodigués dans un but de reconstruction, comme l’enseigne l’école, ils font démonstration de savoir que sous-tend un pouvoir. Pouvoir de décision, pouvoir de guérison, de déplacement du corps (le sortir ou le garder), mais aussi pouvoir de partage. Avoir un corps en partage diminue les possibilités d’intervention, admet l’égalité d’un autre savoir, oblige à accorder une confiance sans bornes à celle ou celui qui s’immiscerait après-coup dans une relation bien avancée.

La présence d’un tiers étranger peut être vécu d’abord comme supervision – on pourrait le prétendre supérieur- ou comme regard observateur à l’affut de la défection, du manque à mener à bien ce pourquoi on a prêté serment, passible de critique. L’imaginaire vacille sous le souffle de la persécution. Sont d’abord envisagés des aménagements. D’abord interroger cette discipline pas si nouvelle portant, mais qui ne reçoit pas l’adhésion généralisée et systématique du savoir médical. L’examiner sous l’angle de la scientificité. Que veut-elle démontrer ? Quel rapport entretient-elle avec la notion de santé ? En quoi est-ce une spécialité ? Puis jauger l’intervenant de l’équipe mobile. Est-il habilité à prendre en charge de façon idoine ce corps souffrant, saura t-il le faire de manière satisfaisante ? Lui faire confiance sans conditions ? Que veut-il au malade ? Retarder ou accélérer la perte d’élan vital ? Ces deux aménagements psychiques autorisent à recouvrir de doute le savoir de l’autre, mais surtout à se rassurer sur le sien propre, refermant la boucle du sentiment de dépossession.

Il est évident qu’une conduite d’évitement est à l’œuvre dans cette forme de pensée : le refus d’appréhender les soins palliatifs sur le plan du bien-être physique et psychique. Prendre soin, c’est mettre en œuvre tous les savoirs au bénéfice de la personne soignée, c’est se préoccuper du soma et de la psyché, c’est encore vouer du respect à l’humain qui s’en remet au tenant du supposé savoir, c’est enfin donner à l’humanitude un sens.

Partenariat avec le patient

Plus qu’un partenariat, c’est un pacte qui doit être passé avec le patient. Il va sans dire, que garantir le respect des règles juridiques dans les pratiques professionnelles s’articulent autour des droits des patients et des devoirs des soignants. Les personnes hospitalisées ont droit à des soins appropriés ainsi qu’aux soins palliatifs. Leur droit à l’information les autorise au consentement ou au refus.

Il convient de déconstruire les clichés qui font naître des réticences sur le refus de soins, sans demande de retour au domicile. L’occupation d’un lit en dehors de la procédure de médicalisation gomme dans son signifiant la fonction soignante. Le corps échappe à la toute puissance du personnel, le pouvoir change de camp, le sentiment d’inutilité oriente les postures. De la rencontre humaine, à l’alliance thérapeutique, le cheminement peut être singulier. Fini le temps où on soignait une maladie. L’évolution obligée met en présence des personnes qui ont leurs représentations personnelles, un vécu et des défenses psychiques. C’est-à-dire que les enjeux sont subjectifs.

L’adhésion au traitement subit des variations influencées par la perception qu’a le malade et ses proches du médecin. Son autorité ou sa collaboration détermine la qualité du lien. La représentation de la maladie du soigné et du soignant n’ont pas toujours les mêmes fondements. La crainte de côtoyer un sujet qui dans de grandes souffrances n’arrête pas d’agonir, conditionne la prise en charge et le temps de présence soignant.

La mauvaise mort souligne la malfaisance d’une personne aux mains sales (sorcières) qui paie ses actes maléfiques soit par malédiction divine (le dieu du châtiment, la crainte de dieu), soit par choc en retour (retour de l’acte de sorcellerie à l’envoyeur), soit par remords au seuil de l’enfer. Si de surcroît le déparler (parolesemplies d’incongruités) essaie de confesser les horreurs de l’âme, faisant du fonctionnaire public le dépositaire des secrets privés, établissant une complicité inattendue, alors les pas ne franchiraient pas souvent le seuil de la chambre, ou s’accéléreraient dans le couloir vers une autre destination.

L’alliance thérapeutique présuppose la reconnaissance des mécanismes psychologiques d’adaptation. Face à la maladie, des stratégies d’ajustement maintiennent dans la conscience des pensées perturbatrices qui sont de trois ordres.

  • Une position de toute-puissance pétrie de révolte, de sentiment d’injustice, de négativisme, d’insoumission, de résistance passive, de revendication agressive.
  • Une position intermédiaire qui donne assise à la combativité, la maîtrise, la recherche de solutions, la confrontation, le besoin de s’informer, la responsabilisation.
  • Une position d’impuissance avec son cortège de résignation, de renoncement, de désespoir, de soumission au destin, de sublimation (maladie/épreuve, dolorisme religieux.)

Quand s’évacuent de la conscience les pensées perturbatrices, apparaissent des transformations tels le déni, la minimalisation, l’intellectualisation, la répression émotionnelle dans la position de toute-puissance. Alors que la fuite, l’évitement sélectif, le déplacement par d’autres préoccupations, la compensation par l’alcool, le tabac, le refoulement, l’oubli se retrouvent dans la position intermédiaire et que la position d’impuissance génère l’idéalisation de la médecine, la délégation de pouvoir aux autres, l’attente d’une solution magique, la recherche d’un soutien social. Ici souvent en filigrane se perçoivent la sublimation, et l’accusation paranoïaque « on m’a fait du mal ».

Certains troubles psychologiques et psychopathologiques se font jour au fil de l’hospitalisation :

  • Les troubles anxieux, peur, crise de larmes, doute sur l’efficacité des soins, hypervigilance et état d’alerte permanent, activités compulsives, insomnies, cauchemars, réaction d’évitement, phobies, troubles de la mémoire, sidération anxieuse.
  • Les troubles dépressifs : épuisement psychique, perte de l’estime de soi, perte d’intérêt, auto dévalorisation, accusation, idées suicidaires, retrait social.

La cohérence de la prise en charge passe par la gestion des différents affects et dans la gestion de ces affects, les bénévoles trouvent une place. Une bénévole raconte : « La première fois au chevet du malade ce dernier semblait épuisé, peinait à parler, n’avait ouvert qu’un œil. La seconde et la troisième fois, il s’était habillé en tenue de ville et avait offert son profil le plus flatteur. La quatrième fois, il la plongeait dans l’embarras, lui avouant se sentant renaître, guettant son pas dans le couloir. » Avant de mourir, il s’était imprégné d’une bouffée de désir.

Partenariat avec la famille

La maladie crée une crise pour l’ensemble du système familial, elle a une répercussion sur les proches. Obligation est de les englober dans le dispositif partenarial. Une écoute de qualité gagnerait à connaitre les représentations. La représentation de la maladie prend racine dans la lecture des mauvais livres (interdits), le stress (trop de réflexion), les pratiques sorcellaires, la malédiction divine et la malédiction humaine. Celle de la mort s’origine dans la mort destin et la mort provoquée ajoutées au retour des morts.

Communiquer c’est d’abord savoir écouter. Quelque soit le fondement de la croyance, elle ménage un accès à toute réflexion sur ce qui peut sauver des aléas et des vicissitudes qu’induit dans les vies la condition de simple mortel, qui est celle de tous les fidèles, c’est au fond sous des formes très diverses, le salut éternel, l’accès à une condition qui les délivrerait enfin de leurs angoisses et de leurs souffrances que suscite la perspective de la mort inévitable.

On retrouve ainsi à travers la dimension de la foi que constitue la croyance dans le salut, ce par quoi la religion s’identifie comme un pourvoyeur de sens : les religions tentent de donner un sens à l’existence humaine. Elles y parviennent toutefois par référence à une altérité radicale, celle du divin par lequel le salut est accordé aux justes. La croyance peut diviser les êtres humains y compris quand sur une foule d’autre chose ils sont extrêmement proches. La prétention du sujet d’être l’auteur de son propre destin, pied de nez au fatum, relève d’idéologies politiques. Pour la religion l’humain doit accepter avec humilité d’être sauvé par un autre, de quelque manière qu’il y contribue, le salut est une grâce que Dieu seul dans son infime bonté mais aussi dans sa toute-puissance, choisit d’accorder ou non. En ce point, les religions introduisent une rupture, qui paraît difficile à surmonter avec le discours de la demande de mort. Point de bonheur éternel, si il y a transgression de la volonté divine.

La marque de l’intervention divine, parce qu’elle correspond à une croyance et non à un savoir, dimension du sans pourquoi, excède toute forme de rationalité. Combien l’homme a été crée libre, la destinée du croyant pour ce qui touche au salut, lui est assignée de façon ultime par un autre, qui s’offre à lui dans un rapport de transcendance ou d’immanence. Voilà posé le socle de la spiritualité des familles.

L’entourage est touché en fonction de la force des liens. L’hospitalisation crée un éloignement ou une rupture ne serait-ce qu’économique. La modification des rôles réels ou symboliques est perturbante dans la mesure où elle crée des déséquilibres de l’ordre établi. Le renversement des générations peut être sujet à conflits en absence de parole rétablissant la Loi. La confusion s’installe, le phénomène parfois irréversible augmente le malaise généralisé.

La gestion des perturbations dépend de l’histoire familiale, de la nature des liens, de la communication antérieure (société du silence, parole paradoxale), des représentations et des antécédents familiaux (qui fait figure de décideur ?), de l’évolution des troubles et de la capacité d’adaptation des membres. L’analyse de la communication est un atout majeur de compréhension. Des familles s’enferment dans un non-dit, d’autres dans la communication paradoxale (tout et le contraire de tout) et aussi dans la protection mutuelle. A chaque élément de l’équipe sont rapportés par la même personne des faits différents ou identiques sous divers aspects. Quelques-uns s’érigent en victimes en absence du reste de la parentèle, d’autres en bons objets. Dans le non-dit et la protection mutuelle la charge psychologique de l’information non partagée n’est-elle là que pour protéger l’autre, maintenir la réalité à distance ou par peur des effets psychiques ? mais qui sait quoi ? Le soignant qui se rend compte des malentendus et de la limite de la communication doit s’assurer qu’elle n’influe pas sur la qualité de la prise en charge. Il doit se rappeler les règles élémentaires d’éthique sans prendre des chemins de traverse. Travailler avec les familles demande du doigté et beaucoup de réflexion. Se souvenir du sens et du poids des mots. Le partenariat interne est aussi administratif, il nécessite de la patience. Bien négocié, il est facilitateur de projet.

Partenariat externe

La création de réseau au domicile commence à prendre de l’essor. La mort à l’hôpital est teintée de solitude même si l’accompagnement palliatif est de qualité au sein des services. La réception de la famille et son suivi est un réel atout pour l’avenir. Pourquoi des familles hésitent elles à reprendre le patient ? Les soins l’ont tellement modifié physiquement, qu’aucune identification n’est possible. On ne reconnaît pas le parent.

Depuis le début de la maladie, l’évitement est la crainte de se retrouver dans une telle situation, phénomène de miroir insupportable. La promesse d’une éternelle jeunesse donc d’immortalité exerce une telle pression, que seule la fuite est envisagée. Le paradoxe mine l’expression du désir quand l’hôpital n’entend pas le murmure du malade en une ultime supplique d’un retour à domicile, le parent alléguant l’infaisabilité du projet. Une ouverture de proposition vers le centre Médico-Social ou une maison de repos reste un pis-aller.

Le retour au domicile est un maillage minutieux, un lyanaj avec ses deux grandes figures de prou : le médecin référent et l’infirmière libérale. La connexion se devrait d’être permanente et la communication ininterrompue. Afin d’éviter la ré hospitalisation, un apprivoisement est indispensable. Chacun doit abandonner un peu de son emprise dans la reconnaissance d’un savoir partagé. La tentation de plaire à l’environnement pétri de contradictions entre vouloir et non vouloir, les plaintes supposées dérangeantes, l’augmentation ou la diminution des antalgiques, la gestion des éffets indésirables, l’humeur dans ses diverses phases insupportée, renvoient dos à dos, brisant le contrat partenarial entre les intervenants.

Une parenthèse : l’équipe mobile externe de la Basse-Terre n’est pas encore constituée, ce qui faciliterait les petits et les gros tracas. Accepter d’être dérangé par les demandes taxées urgentes, (il y a-t-il urgence en soins palliatifs ?) démontre combien la représentation n’évolue que très lentement.

Une enquête ONF, souligne que la majorité des décès à l’hôpital relève des soins palliatifs alors que seul un tiers en bénéficie et que la formation des professionnels est insuffisante. A ajouter que les campagnes de sensibilisation en direction du grand public doivent tenir compte de l’imaginaire collectif pour une meilleure compréhension de l’accompagnement.

Dans les temps anciens, on savait accompagner une agonie, reconnaître les signes d’avant le dernier souffle, donner une gorgée d’eau avant la fin, rite de purification de l’âme. Aujourd’hui, cette mort aseptisée a l’air de surprendre, d’arriver à l’improviste, de commettre une effraction au sein des familles et des institutions. C’est vrai qu’elle commence à être dissimulée, tue, comme si on devait se sentir coupable d’être malade, de vieillir, de rompre la promesse faite à la société de consommation, de perdre le pari de l’épiphanisation à défaut de s’offrir le luxe de la cryogénisation et de ressusciter plein de vie. Cette société est-elle en passe d’ajouter à sa mythologie, le mythe de la belle au bois dormant ?

L’EPAHD, à la recherche d’une humanité grandissante est aussi concernée par le partenariat. Seulement voilà, elle est une entreprise et comme toute entreprise elle possède une culture propre et dominante. A son endroit, l’équipe mobile doit savoir manager une organisation. L’organisation est un ensemble d’individus organisés dans des groupes, et qui interagissent les uns avec les autres dans une relation d’interdépendance. Les individus travaillent à un but commun et la manière dont ils sont reliés est déterminée par la structure de l’organisation. On doit alors tenir compte d’un certain nombre de considérations : le caractère formel ou informel des réseaux, les manières de faire qui s’y développent et les structures qui la constituent, sans occulter le pouvoir, les conflits, le processus de décision, la négociation, le changement et le développement organisationnel, les questions liées aux perspectives culturelles, les communications et l’information.

L’équipe mobile dans ces lieux ne saurait être qu’une équipe consultative, comme les cercles de qualité, dotés d’un pouvoir de recommandation. L’intégration n’est pas évidente, mais la compréhension du milieu par le truchement de formation et de stages en gérontologie, valide les postures par un langage commun. Se reconnaître, se rapprocher, agir ensemble pour le mieux-être du patient est un gage de réussite.

Les routines défensives sont un obstacle à l’apprentissage collectif et sont surprotectrices pour les groupes. Elles sont souvent corporatistes et conservatrices. Il faut savoir qu’un individu comme un système apprend d’abord lorsqu’il parvient à détecter ses erreurs, mais surtout lorsqu’il cherche à remédier à la situation.

L’innovation peut signifier la fin d’une identité, d’un savoir-faire et que les routines protègent, elles peuvent empêcher la découverte de nouvelles solutions. Comment agissent les routines défensives ? Elles s’emploient au maintien d’un statu quo. Les idées reçues sont mises en avant comme une évidence ou comme argument scientifique, l’existence de liaison, fut-ce de corrélation apparentes entre les phénomènes observés sans que rien ne vienne étayer l’existence de la moindre cause à effet.

Une fois constituées, les routines défensives ont une vie propre, en partie indépendante des acteurs. Elles survivent au changement des personnes. Elles sont intégrées dans la culture du système qui peut s’enfermer dans un redoutable fonctionnement à l’habitude. Les modifications des routines individuelles passent par les évolutions des représentations collectives du système et réciproquement. D’où la peur de tout regard neuf et d’évaluation.

En vue de partenariat nécessaire, comment créer des conditions propices aux apprentissages collectifs et à ceux du système ? Comment les favoriser ? Comment maintenir le système dans cette voie et accentuer les effets positifs ? Répondre à ces questions revient à pendre en compte à la fois ce qui relève des apprentissages individuels (de chaque acteur), des apprentissages collectifs (des acteurs, des équipes), et des apprentissages organisationnels (système et sous-système).

Un système apprenant suppose d’aborder simultanément les trois aspects de l’apprentissage liés mais spécifiques. Il faudrait les articuler pour les amplifier et veiller à leur cohérence. Faciliter les liens à tous les niveaux, c’est chercher à créer de l’intelligence dans le système, on le voit notamment en médecine. Cette intelligence a pour mission «d’assurer la synthèse et d’organiser la diffusion de l’information. » Il faudrait pour cela :

  • Accroître toutes les formes de coopération internes au système et les partenariats entre ses composantes et les différents systèmes. Sans oublier que la coopération n’est pas un objectif mais un moyen, une modalité d’action collective pas toujours facile à pratiquer mais source de plus-value pour le système et l’enrichissement humain pour les acteurs.
  • Créer, structurer et faire vivre une mémoire organisationnelle permettant de dégager des savoirs sur le système, son fonctionnement et ses résultats, de les capitaliser. Là encore il s’agit de créer de l’intelligence collective.

Les besoins de coopération sont peu naturels, parfois ambigus, pas toujours partagés, peu stables, susceptibles de brusques revirements. Surtout lorsqu’ils sont pratiqués entre concurrents potentiels. Coopérations internes au système et au sous-système, coopérations externes avec d’autres systèmes devenant aussi des partenaires plutôt que des concurrents.

Hélène MIGEREL

Fait à Saint-Claude le 30 avril 2019

 

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