LKP : Un mouvement révolutionnaire ?

Quels sont les déterminants qui portent à l’ordre du discours les fondements révolutionnaires du LKP (Lyannaj kont pwofitasyon) ?

Sont-ils justifiés par cet espace de contestation générant de l’hostilité du côté de ses détracteurs, faisant vaciller une souveraineté pensée indéracinable ?

Ainsi donc la compréhension de la société ne se ferait pas selon des notions sociales mais recourrait à des métaphores et à des analyses morales sur fond de révision pessimiste et de croyance en un désordre naturel. Ces habitudes de pensée et la recherche du bonheur public reposent sur une logique qui ne comprend l’autre que dans une relation de suspicion et de dénégation. Le drame naît des multiples contradictions engendrées par cette conception du monde.

La notion de révolution comprend deux versants :

  • Un versant positif où se concrétiserait une rupture profonde et la fondation d’un nouvel ordre,
  • Un versant négatif qui aboutirait à la guerre civile et à la terreur. L’emprise d’une telle certitude de bouleversement a valeur de réalité. En énonçant la rupture irrémédiable, elle l’instaure dans l’imaginaire.

Tout comme dans les révolutions, l’ennemi principal est la pwofitasion qui pousse à protestation. « Il n’y a pas de vraie révolution sans idée pour l’alimenter-sinon on n’a qu’une révolte ou un coup d’Etat- : aussi les soubassements intellectuels et idéologiques de l’opposition au gouvernement sont-ils de la première importance. » 

Si on considère toute révolution ni comme un pur accident, produit de circonstances aléatoires, ni comme une absolue nécessité dont le moment et les modalités seraient logiquement inscrits dans ses causes mêmes, quelle place faut-il accorder aux facteurs culturels qui rendent pensables et souhaité une si radicale rupture.

Dans la grogne du LKP, la formulation des doléances fait beaucoup de place aux dénonciations de l’arbitraire, aux revendications du droit individuel, à l’égalité civile, enserrant les mots : éducation, formation, bonheur et progrès. Ceux-ci portent fortement l’empreinte d’une culture juridique et administrative où la justice elle-même est contestée (l’envahissement du tribunal devant une opinion publique le montre.)

L‘origine culturelle juridique est une des matrices des révolutions (anglaise, française.) L’idéologie juridique ou droit coutumier, fournit un des fondements des revendications celle de la défense des droits personnels contre les empiétements de l’Etat.

La deuxième origine culturelle est la certitude en la légitimité de la cause défendue, le primat accordé à l’indépendance du jugement moral sur les lois de l’autorité. Nous assistons à l’attente d’un ordre régénéré, déplacé vers de nouvelles valeurs, familiales, identitaires : « La gwadloup cé tan nou », qui sont des investissements affectifs et spirituels.

La troisième origine culturelle est la défiance envers les gouvernants en France et ici. L’Etat est longtemps demeuré comme un puissant lien de fixation dans l’imaginaire collectif. En peu de temps, il s’est auréolé d’une image négative de dilapidation des finances publiques partagées avec les nantis, doublé d’un zeste de dépravation. Les scandales de cœur, l’autoritarisme, les mensonges, l’ont privé de ses vénérables attributs anciens.

Sur le plan régional, le politique est enserré dans une sphère d’intérêt personnel capable de se compromettre pour des postes jugés prestigieux. Les ronds de jambes et les attitudes de séduction n’éloignent pas le spectre des tensions sociales. Le jugement collectif affirme qu’il n’est que le passeur de décisions sans emprise sur les remaniements nécessaires à l’équilibre social. Il semble dès lors indispensable de comprendre les pratiques culturelles afin de tenter de saisir comment elles ont pu rendre possibles, assumables, le vouloir et la conscience d’absolue innovation qui caractérisent le mouvement social dans une comparaison avec les révolutions.

Au départ le mouvement LKP apparaissait comme sans ordre et sans cohérence dans une suite d’évènements qui projette des héros sur le devant de la scène et qui créent des ruptures imprévisibles, donne la conviction de vivre un temps d’urgence, si bien que la lutte politique devient vitale. Au fil des jours, il est identifié et constitué en ensemble organisé. La multiplicité des actes de résistance lui donne une assise populaire inattendue qui le fait changer de signification.

Il est novateur :

  • A cause du rythme soutenu jour et nuit de l’occupation des rues. Dans l’imaginaire, l’infatigabilité correspond à une immense énergie qui renvoie à une force inépuisable donc à un sentiment d’invincibilité.
  • La recherche de légitimité populaire.
  • L’instauration de la grève générale
  • Le lyannaj (tissage de liens) qui demeure un modèle à imiter chez tous les syndicats d’ailleurs. Du jamais vu.

Le groupe c’est la mort de l’individu. Tous se groupent autour d’un leader, abandonnant le droit à l’existence individuel alors que les chefs de file syndicaux ont aussi un empiètement politique. L’acceptation d’être au second plan n’est pas évidente, elle est méritoire.

A l’inverse des mouvements révolutionnaires, le LKP emploie le langage de la rationalité sociale plutôt que celui de la volonté politique :

  • Pas de déchirure du tissu social et du consensus idéologique qui feraient se dresser contre le gouvernement les foules
  • Proposition d’un modèle de compréhension alternatif à la machine sociale,
  • Pas de vent de révolte abolitionniste.

Le mouvement consiste en une solide et têtue volonté de réforme qui examine, critique, reformule les différents privilèges des tenants du pouvoir financier.

Sur le plan des imaginaires, au sacrifice et à la soumission a succédé l’aspiration au changement. La résistance et la grogne ne mettent pas seulement en jeu des idées ou des convictions mais sont aussi les occasions par lesquelles les tensions s’expriment, des comptes se règlent et des pulsions trouvent leur exutoire.

A travers la lutte des classes c’est le combat de David contre Goliath ; une histoire jamais réparée qui accrédite doublement ces affrontements dont le peuple n’est pas ignorant de ses enjeux. Nèg mawon, rebelle, la vertu impose ses symboles aux profitants depuis l’accostage du bateau négrier. La révolte qui entraîne la Martinique, la Guyane est légitime mais n’estompe pas le signifiant du défi. Le refoulé fait retour.

Le LKP est sommé de dire par des impatients s’il a une volonté politique, comme pour mesurer sa farouche détermination à occuper les sièges comme il a occupé la rue. Il est continuellement interpellé dans ses intentions et pressé par l’environnement social d’avoir à les expliciter.

La société pose en permanence cette exigence de principe d’avoir à témoigner dans une entreprise un niveau affirmé de conscientisation. De ce point de vue le projet apparaît comme un révélateur à expliquer de ce que vivent aussi bien les individus que les organisations sociales. Le projet dont on attend l’énonciation pourrait être contestataire et comporter deux variantes :

  • Celui d’un projet révolutionnaire à la fois économique et culturel fondé sur une approche marxiste du développement. Ce projet révolutionnaire de changer le monde se présente comme la matrice d’une société différente, voire l’inverse de l’ordre social présentement établi, perçu comme fondé sur un système d’exploitation, donc d’aliénation.
  • Celui d’un projet auto gestionnaire à tendance plus libertaire qui entend contester l’ordre bureaucratique et marchand dans la mesure où cet ordre défigure les rapports sociaux.

Dès l’instant où on n’arrive pas à identifier les contours de la nouvelle société en préfiguration, la conception linéaire du développement qui préside aux destinées de la société est perçue comme une impasse.

Même si le projet est indissociable de l’action qu’il prépare et commence à réaliser, entre projet et action existe une implication réciproque : le projet présuppose l’action dans la façon par laquelle il esquisse son profil à venir. L’action inclut le projet. Mais si l’action d’un point de vue psychologique peut se définir comme un comportement intentionnel, on ne peut pas ne pas agir, on doit décider et réaliser.

Cependant on doit payer cette action d’un risque assumé. Ce prix est celui des effets pervers engendrés par l’action, celui de sa non-transparence, de sa gestion continuellement paradoxale, celui d’une réussite possible qui est le versant complémentaire d’un échec. Le temps constitue l’espace des possibles pour peu qu’il soit aménagé sur le moyen ou le long terme. C’est dire qu’un projet pensé sur le trop court terme voire dans l’immédiat avoisine l’impossibilité ; car dans le court terme tout est contrainte, d’où l’intérêt de se constituer un horizon temporel suffisamment reculé.

Chaque concepteur de projet sait qu’il faut passer de la phase de conception à la phase de réalisation en tenant compte du facteur temps.

L’intention profonde du LKP est de veiller à ce que les abus ne perdurent pas. Il se pose en garant de la défense des intérêts du peuple. La parole lancée en direction des décideurs économiques concernant l’augmentation de l’essence est éclairante. Il maintient la pression en rappelant que l’occupation des rues est toujours possible, ramenant à la conscience le spectre de la révolte.

A la question de départ : « Le LKP est-il un mouvement révolutionnaire ? », je me hasarderai à dire qu’il contient des bases communes avec la pensée révolutionnaire sans s’octroyer l’urgence d’une démarche d’élection politique pour le moment. S’il cristallise autant les attentes, c’est que sa force première est celle du contre-pouvoir. Mais le contre-pouvoir n’est-il pas le vrai pouvoir ?

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