La représentation de la santé

Conférence prononcée lors du 3ème grand forum citoyen : «  Santé et qualité de vie » organisé par la Région Guadeloupe.

L’OMS définit la santé comme un état de bien-être physique et psychique, un bon fonctionnement des organes selon les normes psychologiques et biologiques, en rapport avec un environnement de qualité, qualité de l’air, de l’eau, de l’alimentation. Quand la santé s’altère, elle fait place à la maladie qui est une perturbation des organes ou du système. Elle prend appui sur des données réelles, observables, susceptibles d’être codifiées et évaluées. Dans l’arc caribéen, le concept de santé s’étaie sur des représentations qui se nourrissent de croyances, d’images et de symboles. Ce sont les représentations qui érigent une construction nouvelle à l’œuvre dans les stratégies de prévention.

L’homme est ce qu’il est en vertu de son appartenance à une communauté culturelle déterminée qui lui donne ses façons de penser, de parler et d’agir. Nous pouvons y voir une richesse à conserver ou plutôt un possible obstacle à la communication, voire à la compréhension. La reconnaissance des différences, démontre qu’une articulation est susceptible d’être pensée si l’on tient compte des écarts éventuels entre savoirs et pratiques de santé officialisés. Ici le corps n’est pas uniquement une entité biologique. Il est soumis aux lois du surnaturel et aux éléments cosmologiques. L’enfant naît à neuf mois et dix lunes, en dépit de la datation gynécologique ; l’enfouissement de son nombril est garant de sa bonne constitution et de son devenir heureux. L’atmosphère joue un rôle prépondérant dans la prévention des maladies pulmonaires. Le chaud et le froid font l’objet d’une grande attention, jusqu’à gérer les tâches domestiques en commençant par le froid et ses besoins en eau, pour finir par la chaleur du repassage jamais suivi de sortie dans la bruine du soir. Le corps réchauffé par une marche au soleil ou une pratique sportive ne doit jamais absorber de fruits acides. Il s’ensuivrait une affection grave. La femme lors de ses menstrues devient impure, le chodo tourne en sa présence. Impureté et souillure sont des notions religieuses tapies dans l’inconscient.

Parler de la santé sans inviter à l’ordre du discours la maladie, serait scotomiser un pan important de sa phénoménologie. La représentation de la maladie s’ancre dans des paramètres du mal subi et du mal commis. Ce dernier comprend quatre items.

  1. La malédiction divine
  2. La lecture des mauvais livres
  3. Le choc en retour
  4. Les pactes diaboliques

Le mal subi par effraction sorcellaire dont la liste explicative est infinie, va du simple mal de tête à la maladie la plus douloureuse où conséquences physiques et psychiques s’entremêlent. La maladie est alors une expérience immédiate de soi, du vécu corporel, du rapport à l’environnement humain et non humain, du rapport à la cosmogonie et du monde de l’invisible. La consultation médicale est doublée de séances chez le gadézafé. Monde médical, monde spirituel, le cloisonnement est infime. Faire le diagnostic de lymphosarcome sans en énoncer la cause à la mère de l’enfant, sans excès, sans pollution avérée, ; sans hérédité, bouche fermée sur la pensée sorcellaire, elle en accrédite la force maléfique.

En Europe, la classification des maladies pose la question de la responsabilité individuelle : un désordre interne ; des excès, une absence de précaution d’hygiène, une moindre résistance aux traumas. Ici le mal est souvent en position d’extériorité. La violence d’autrui à travers la sorcellerie sature l’inconscient. C’est ainsi que des îlots de sacralité assument les fondements de la protection, de la guérison et du système de prévention.

Qui devient garant de la santé ? D’abord Dieu, le grand tout sous un mode de la psychanalyse. Dieu n’est pas perçu comme une contradiction. Celui qui sanctionne, qui inspire de la crainte est le même qui soulage et guérit. La prière s’adresse à lui en premier, bible ouverte sur la table de la pièce principale, page tenue par un signet, verset du jour à lire. A demain : s’il plaît à Dieu ! On ne sait jamais. Il peut décider de l’entrée au royaume des ténèbres ou des cieux. Comment va ton mari ? Il est guéri grâce à Dieu ! Et quand un zombi rôdeur hèle un prénom dans la nuit, surtout ne pas répondre, ne pas ouvrir la porte, ne pas sortir. Messes et prières apaiseront son impatience. Les morts n’aiment pas la solitude. Le médecin référent n’en saura rien car sa conclusion hâtive sera de façon rationnelle un délire hallucinatoire chronique.

Qui devient garant de la santé ? En second lieu le gadézafé. Sans conteste, il désigne l’origine du mal, limite la volonté destructrice de l’ennemi à l’aide d’une ritualisation adaptée à chaque cas. Les bains, les parfumages, les protêgements sont des outils de prévention non officialisés. En troisième lieu arrive le médecin référent dont la durée de la consultation est insatisfaisante. L’ordonnance parfois dictée est mieux acceptée car chacun est assuré de savoir ce qui est bon pour lui, une médication en ajout aux bienfaits des riméd razié. Quel soin a procuré le plus grand soulagement ? Mais pourquoi poser une telle question ! Les comprimés aident à apaiser les maux de la voisine quand surgit une douleur soudaine, comme l’a été la sienne. Entraide et compassion, s’il plaît à Dieu.  

Qui devient garant de la santé ? Ensuite, arrive le prêtre intercesseur auprès de Dieu qui bénit les maisons, pratique l’exorcisme. Dans ce corpus de croyances, peu de référence à l’anatomie. Le vécu de la maladie n’établit pas de liens entre malaise affects et fantasmes. Le mal est toujours en extériorité, il vient d’autrui mais d’un autrui à l’intérieur d’un microcosme qui est connu, jamais étranger à la sphère affective. Il est fauteur de troubles par jalousie et par envie. Le savoir être culturel, manière d’être au monde suggère que la santé est un état de bien-être avec l’environnement familial, social, l’environnement non humain, la terre, les plantes, les morts et le monde invisible. La santé est une intégration harmonieuse de tous ces éléments, de tous ces environnements.

En Europe, la santé semble être une préoccupation entre le biologique et le psychologique. Je dis bien semble. Le miracle de Lourdes fait marcher le paralytique, l’horoscope et la voyance sécurisent. Mais tout est dans le degré d’adhésion à la spiritualité. On peut se sentir en sécurité dans un environnement pollué, environnement qui renvoie essentiellement à un milieu physique, visible, quantifiable, qualité de l’air, de l’eau et des aliments. La médiation avec l’univers des esprits et le recours en même temps à la technologie médicale, prescription de médicaments, exercices physiques, nutriments visant à rétablir l’équilibre sont-ils contradictoires ? Sont-ils en concurrence ? Je ne le pense pas, car la modernité a abaissé le seuil de crédibilité du gadézafé en matière de gestion de soins. Cependant la fonction de la magie s’agissant de la restauration narcissique, de la réassurance, de la dérivation de l’agressivité est une balise psychique que le psychanalyste peut en cas d’échec du gadézafé, rétablir

Comment faire face à ces représentations ? Ecouter et entendre dans le sens de comprendre. C’est à ce prix que la prise en charge et la prévention obtiendront des résultats probants. Par exemple, la généralisation de cette conviction que l’absence de douleur est synonyme d’absence de maladie, limite le dépistage des cancers. Quels messages mettre en place en direction de la population à partir du répertoire qui lui est propre ? C’est dire qu’il est indispensable de se soucier de l’interprétation des messages reçus.

Parfois les malentendus font obstacles à l’élaboration des politiques de santé. L’universel trop grand ou trop étroit tend à imposer une vision généraliste non adaptée. La tolérance des savoirs êtres culturels mériterait d‘établir un rapport de confiance. Comprendre qu’il puisse avoir des divergences identifiées dans l’approche de concept de santé en fonction des cultures, et refuser enfin ce qui pourrait être une violence interculturelle qui ne dit pas son nom, serait méritoire. Une réelle volonté d’une politique de santé pour tous introduirait des enseignements d’anthropologie dans la formation des soignants, ce qui aurait un triple effet : mieux cerner les problèmes, améliorer la prise en charge, avoir la capacité de tout entendre permettant à la parole d’être libérée.

La santé est dans l’assiette. Le surpoids, l’obésité, l’hypertension artérielle, le diabète se sont installés de façon durable, signalant que la nourriture arrivait au premier plan dans la gradation de la jouissance. Mais de quel manque impossible à combler souffre-t-on ? Les changements de modes alimentaires devraient être une urgence. Un travail de déconstruction et de reconstruction autour du savoir manger entamé par la publication d’indice glycémique des produits locaux, la mise en valeur des recettes du terroir, seront-ils suffisants à une prise de conscience ? Penser des stratégies capables de dénoncer les lobbyings industriels et leur activateur de goût n’est possible que si l’offre substitutive procure un plaisir plus grand, avec un prix plus bas et une nocivité moindre.

Le pays démontre son excellence en matière d’éducation à la santé en droit fil d’une prévention efficace. Donc il n’est pas tout à fait démuni. Le GIP RASPEG est le parfait modèle de ce qu’il convient d’implanter dans notre région. La qualité de l’équipe, sa connaissance du terrain, le savoir faire de sa directrice générale, s’adaptent aux besoins et aux attentes. La prévention des chutes mise en scène sous sa forme ludique, langage adapté au quotidien, la magistrale exposition pour les petits et les grands, la conservation du patrimoine hospitalier sont des actions d’une grande originalité qui devraient servir d’exemple et méritent des applaudissements.

En ce temps de COVID, la nuit renvoie l’écho des hurlements des chiens annonciateurs de morts, ce qui accentuent les états de panique. Les cœurs s’affolent noyant dans la tourmente tout raisonnement logique. La prise en charge à la Soulagerie gagnerait à être consolidée par une consultation d’urgence cardiologique sécurisante. Libérer la parole, dire l’innommable, faire l’aveu de la peur de la contamination et partir avec cet organe vital qui pétille sous l’emprise du stress et de l’anxiété sans assurance d’être reçu immédiatement par un cardiologue, laisse un sentiment de travail inachevé. Le manque de moyens n’exclut pas la détermination d’actions constructives. Monsieur Elie Califer, maire de Saint-Claude en sait quelque chose. Et si on conservait ce qui fonctionne, et si on décidait de mutualiser les savoirs avec pour objectifs d’édifier des espaces adaptés aux besoins et aux attentes, et si on responsabilisait la population en l’aidant à se préoccuper d’elle-même. Que l’on se souvienne de l’exemple de l’excès de sucre dans les yaourts pour l’Outre-Mer et de la réponse des industriels.

Je terminerai mon propos en disant au Président de Région monsieur Ary Chalus : Monsieur, vous qui êtes apprécié de nos concitoyens pour votre parler vrai, votre loyauté, votre souci de leurs préoccupations, pouvez-vous essayer de faire en sorte que ce 3ème forum de la santé ne soit pas uniquement une réunion d’experts et de spécialistes, mais qu’il contribue à mettre en œuvre des solutions pour une offre de santé avec des réponses adaptées au plus près des besoins de la population ?

Je vous remercie de votre attention.

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