Confinement : le temps d’après

A l’annonce de la date du déconfinement le 11 mai, l’imagination outrancière de tous ceux qui ont compté les jours, a orienté les espoirs vers une vie sociale enfin possible. La parole du directeur général de la santé quelque peu dérangeante : « Il n’y aura pas de déconfinement si le confinement n’est pas réussi », parole rappelée par le ministre de la santé une semaine plus tard, n’a en rien entamé l’enthousiasme de cette perspective d’aller et venir, même dans un rayon de 100 kilomètres, du sentiment d’une liberté à venir. Plus de justificatif dérogatoire, plus de limite horaire de volume d’air à humer pour les poumons, çà chante dans la tête.

Passée cette frénésie de plaisirs futurs, l’énumération des contraintes, minore cette jubilation toute neuve. Le port du masque dans les transports, le maintien des gestes barrières, les tests recommandés, ramènent l’évidence d’une possible contamination. Le passage de l’enfermé libre du confinement à libre sous condition jusqu’au 24 juillet, date butoir du prolongement de la loi d’urgence sanitaire, oriente l’interrogation vers les nouvelles difficultés.

Les crèches, les écoles, leur ouverture progressive alimente des débats incessants. Pourquoi les petits avant les grands qui en auraient plus besoin à cause des examens à passer ? Comment envisager les salles de classe en respectant la distance, la cantine, la cour de récréation ? Quel budget doit-on prévoir pour la désinfection, la formation du personnel ? Certaines écoles n‘ont pas l’eau courante alors que le geste essentiel est le lavage des mains. Des maires, le Conseil Régional, le Conseil Départemental sont prêts à faire preuve de désobéissance. Les parents d’élèves, les syndicats d’enseignants, ne souhaitent pas la reprise des écoles. La fronde sous de multiples formes enfle, grandit. Elle dissimule la peur, le stress. Dilemme cornélien, le confinement accroît le mal-être, le déconfinement souscrit à une surenchère de l’angoisse.

Les conséquences psychologiques du déconfinement

Des comportements généralisés vont différencier les individus, comme le port du masque recommandé dans l’espace public (recommandation n’est pas obligation.) Nez, bouche, et menton dissimulés, visages tous semblables à quelques nuances près, la différence va apparaître selon la qualité de cet objet devenu garant de survie : Gonfier, Chanel ou le banal du supermarché, plus efficace ou dérisoire, ne protégeant que de l’angoisse ? Faites votre choix. Malgré son port le franchissement du seuil ne sera pas aussi aisé qu’il y paraît.

  • La peur de sortir peut se traduire par un comportement de panique au but d’une heure ou deux, avec besoin de retourner au domicile quitté. Le cœur qui bat la chamade, première réaction est liée à la conservation de la notion de danger, le dehors n’est pas débarrassé du risque invisible, l’insécurité n’est pas maîtrisable pour ces personnalités craintives et dépendantes. L’injonction de confinement suivi à la lettre a du mal à se déconstruire rapidement un temps est nécessaire à l’intégration de la nouvelle donne. La maison est par excellence une coque sécuritaire, semblable à l’utérus maternel qui réconforte même dans le mal-être. En sortir c’est naître une seconde fois, mais à l’âge adulte, les sentiments ambivalents et contradictoires sont facilitateurs d’angoisse. Une expérience tentée par un spéléologue de renom a montré qu’au bout de deux mois et demi d’isolement, la sortie de la grotte a engendré des dysfonctionnements physiologiques. Sa mise en évidence d’une modification de la notion de temps, temps psychologique différent du temps réel a nourri la réflexion à propos de l’horloge biologique. Cet enfermement n’a pas été supporté par une spéléologue qui a mis fin à ses jours quelques mois après sa sortie. L’explosion sociale attendue par quelques-uns peut céder le pas à :
  • La méfiance qui implique des opérations cognitives, des états émotionnels et des actions typiques. Le déconfinement alimente des relations à autrui dans la mesure où il est envisagé que l’autre a une capacité de nuisance. Peut-il me causer du tort ? Faute de pouvoir déterminer à qui on a affaire en réalité et d’être en mesure de réduire l’incertitude caractérisant toute entrée en relation, on ressent une profonde inquiétude. Ce comportement finit par devenir une habitude. Afin d’éviter la contamination et de maintenir un minimum de vie sociale, on ne s’engage qu’avec beaucoup de crainte et une extrême prudence dans les interactions avec les personnes. L’ensemble de l’entourage est devenu suspect et les débuts d’un engagement amoureux peut par stratégies défensives être désinvesti temporairement, non pas dans le sens d’un renoncement mais plus dans une attente de la deuxième vague annoncée avec cette croyance dans la volonté du gouvernement d’exposer au virus le plus grand nombre. Le méfiant se sent impuissant et vulnérable face aux menaces du covid-19 et sa vision paroxystique des choses génère des formes pathologiques. Mais c’est parce qu’il fait confiance aux éléments d’information qu’il considère fiable s’agissant de la survenue d’un danger, qu’il adopte des attitudes et des pratiques qui protègent. L’humain dans son expérience ordinaire du monde et de son environnement n’est pas organisé sur la base du doute, son expérience repose sur une confiance passive et une sorte d’adhésion tacite aux choses et aux apparences. L’attitude d’extrême prudence dans la rencontre et les échanges avec autrui, les gestes barrières, l’évaluation du degré de menaces (il est préférable de ne pas tousser en public), sont des conduites contraignantes et malaisées mais les relations sociales ne sont rendues possible que par ces seuls gestes protecteurs. S’ils permettent la survie, ils engendrent une tension psychique et un stress important, une suspicion généralisée proche de la paranoïa. La fracture du réseau relationnel intervient quand les autres oublient ou banalisent le système de protection, fatalistes qui affirment : « Si tu dois l’avoir, tu l’auras ton virus, c’est le destin qui décide. » La difficulté à entretenir les liens, donne naissance à une forme d’exclusion volontaire, une mise à distance de tous.

Le caractère systématique des menaces, la non-maitrise de certains éléments, l’omniprésence de l’incertitude et des périls, fournissent une explication à l’enracinement de la méfiance qui par ricochet finit par inhiber d’autres capacités psychiques. Cependant le dépassement de cet état restaure une confiance en l’autre enfin retrouvée.

  • Le doute sur le savoir-faire professionnel surgit lors d’une hésitation à accomplir une tâche auparavant sans grande difficulté. L’inactivité assimilée à une paresse obligée gèle les rouages du rythme et de la productivité. Un temps d’adaptation est parfois nécessaire après une mise à l’écart prolongée. Mais avant que la raison n’établisse un démenti, la perte de l’assurance interpelle l’estime de soi, créant un mal-être non partageable avec l’environnement vécu comme juge qui épie et surveille. Le narcissisme subit une baisse que la routine réajuste.
  • L’impulsion d’achat qui bannit sur le coup la peur du côtoiement est un mal nécessaire à l’emprise exercée sur les objets, utilisant un pouvoir une puissance que l’on croyait perdu. Souvent en cas de déception, de frustration, de dépit amoureux, l’impression de ne rien contrôler, de ne rien retenir, l’amour s’étant enfui, assoir sa domination sur ce qui plaît, adoucit la douleur de la perte, ne serait-ce que de façon illusoire. Plénitude et satisfaction, remplacent le stress et la déprime du confinement.
  • Le syndrome du survivant reste de l‘ordre de la culpabilité quand la mort d’un proche fait naître l’idée que la vie épargnée, la sienne, est due au sacrifice de celle du disparu. Le pourquoi pas moi, encombre la pensée de ruminations incessantes relevant d’une culpabilité inconsciente. Une dette symbolique envers d’autres proches tisse un comportement protecteur en réparation à une situation anxiogène. Offrir sa vie en échange, est parfois murmuré. La culpabilité de la transmission du virus est aussi tenace que la crainte d’en être victime, elle doit être exprimée afin d’éviter des conduites suicidaires sous formes d’accidents répétés. Quand le deuil est interminable, il devient pathologique. Il nécessite un accompagnement psychologique.
  • Le sentiment de dévalorisation va de pair avec la perte totale du salaire ou le chômage partiel. La peur de ne pouvoir joindre les deux bouts rejaillit sur le narcissisme. N’être bon à rien ! La préoccupation économique s’ajoute à l’angoisse de la contamination. Le manque à s’aimer sera en inflation quand l’évidence de la prise de poids dont la cause est le grignotage sera sans appel. La difficulté d’entreprendre un régime (trop d’angoisse) l’augmentation du malaise et la précipitation sur la nourriture refuge comblant l’insatisfaction, établissent un cercle vicieux difficile à briser. La patience ne sera pas au rendez-vous et l’irritabilité déversée en direction des autres n’est que le dégout, la non-acceptation de soi, le sentiment d’injustice cruellement ressenti envers un monde qui n’est qu’une machine à broyer l’humain. Chercher un responsable ? A quoi bon. Se révolter ? Pourquoi. Accepter non mais subir en recommençant à rassembler les morceaux épars de la vie. Désillusion et incertitude s’entendent en résonance à une profonde tristesse et un grand désarroi.
  • Le stress post-traumatique et son inévitable hypervigilance, les troubles somatoformes, les attaques de panique, les phobies sociales comme après les cyclones et les séismes, toucheront à des degrés divers un bon nombre de gens.

Le déconfinement va générer une période de flottement, d’incertitude avant que chacun ne retrouve ses marques et ne rétablisse ses repères. Il y aura certes, un avant et un après.

Fait à Saint-Claude le 3 mai 2020

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