La violence des malentendus

Les chiffres de la violence conjugale portent témoignages d’une globalisation d’actes répréhensibles en décalage avec cette image idyllique du mariage, dont la cérémonie romantique fait encore rêver la femme.

Battue, violentée, tuée de tous temps, sous toutes les latitudes, la victimologie opère une ligne de démarcation entre deux entités en présence. Ce mode de pensée mécanique a pour corollaire de présenter au grand public une image simplificatrice qui ne reflète pas la complexité du lien.

Un couple constitué, hormis les diverses fonctions qui lui sont reconnues, a aussi une fonction psychique. Les facteurs psychiques inconscients jouent un rôle déterminant dans les attraits spontanés. L’humain n’est jamais suffisamment conforté dans le sentiment de sa valeur propre, de son estime de soi dans sa capacité de plaire, d’aimer et d’être aimé. Son confort narcissique passe par l’assurance d’exister comme être désirant dans le regard de son partenaire.

La relation stable, organisée pour durer, chargée d’assurer à termes les confirmations narcissiques les plus fondamentales ont comme caractéristiques l’intensité de l’investissement, l’idéalisation du partenaire et la surestimation sexuelle selon Freud. Ce lien est intense, si intense parfois, que la fusion est inévitable avec un risque d’abolition des frontière, d’aliénation ou d’anéantissement psychique en l’autre. En réaction, un sujet fragile peut redouter devenir dépendant au point de rompre un lien si désirable. Ce double mouvement fusionnel procurant des bénéfices narcissiques et libidinaux et défensifs, contre l’envahissement dépersonnalisant, comporte une infinie variété de réactions plus ou moins heureuses plus ou moins symptomatiques.

Le choix du conjoint s’élabore en fonction des attentes initiales. Former couple répond à un besoin défensif, à la recherche d’une protection d’abord contre soi même, en fonction de ce qui est supposé faible ou fragile en soi.

Pourquoi choisir ce partenaire là et pas un autre ?

En premier ressort pour une satisfaction de l’ordre de la jouissance sexuelle ou non (statut social, bonne éducation), ou pour le plaisir de la conquête, ou pour affirmer sa capacité à séduire.

En second lieu comme moyen de défense contre les tendances qui risquent ou risqueraient imaginairement d’entraîner ou de perdre le sujet. D’où un lien plus intense qui joue un rôle de mécanisme de défense. Par exemple un exhibitionniste qui redoute ses tendances va choisir un partenaire qui n’a pas de tendance voyeuriste ou qui les refoule puissamment.

Les conflits œdipiens mal résolus trouvent leur expression dans le choix d’un conjoint qui ne les réveille pas. Par exemple pour ne pas épouser son père autoritaire, on va vivre avec un homme fragile, ou immature ou en conflit avec son propre père. De même former un couple hétérosexuel est la manière la plus simple et la plus classique de nier et de se nier ses dispositions homosexuelles. Mais il y a possibilité d’être attiré par un partenaire dont les caractéristiques intérieures et souvent inconscientes favorisent mieux à long terme la défense contre les tendances homosexuelles latentes.
L’organisation défensive individuelle propre à la structuration du couple, inclut la défense contre la densité ressentie dangereuse du lien amoureux qui se manifeste par :
• Des attitudes inconscientes préventives, telles des activités extérieures autonomisantes, des engagements sociaux nouveaux. Chez les couples mixtes on observe un phénomène semblable quand la femme antillaise peut habituée à vivre avec un homme qui s’incruste dans la maison, lui laisse l’espace et s’investit dans les associations ou dans des activités sportives ou valorisantes. Dé mal krab pa ka rété an mem toula.
• Une aventure extra conjugale évitant une fusion binaire
• De l’agressivité plus ou moins rationnalisée
• Une brusque demande de divorce
• Une explosion passagère de haine.
Ainsi, la renégociation de la distance est à faire tout au long de la vie du couple pour éviter le passage à l’acte violent.

La compréhension de l’utilisation défensive du choix d’objet, de l’attrait pour certaines caractéristiques positives ou négatives du partenaire, des attentes plus ou moins idéalisées ou illusoires, structure les références aux images parentales, comme maman ou comme papa, qui masquent leur caractère ambivalent, pas comme maman, pas comme papa. On observe des aspects de ce choix qui permettent de lutter contre la dépression, contre l’isolement ou contre les tendances dissociatives ou paranoïaques.
Le choix ne se fait pas seulement d’un partenaire comme support des projections du bon objet incorporé, mais aussi comme protection d’un amour intense, trop envahissant, déclenchant des phénomènes limites de dépersonnalisation pendant ou après l’orgasme. Par réaction un partenaire peu séduisant, chargé de défaut servira de pare-excitation.
Le partenaire comme support des projections du mauvais objet doit être capable d’encaisser le rejet, la haine. Partenaire poubelle que l’on retrouve au sein de certains couples régulièrement conflictuels ou violents dont la relation reste stable, sans séparation durable. Ce partenaire favorise des bénéfices narcissiques : on est le moins défaillant des deux, et la légitimation des punitions à exercer à son encontre.
Voilà des caractéristiques aidant à comprendre la formation initiale du couple, dont l’attrait et le choix se font autour d’une problématique commune mais avec des manières différentes et en général opposées d’y faire face. La collusion inconsciente est réversible et par elle un partenaire réussit à masquer aux autres sa problématique personnelle que son partenaire lui permet d’extérioriser.
L’évolution d’un couple traverse :
• Une phase de surinvestissement avec idéalisation et clivage (bénéfices narcissiques intenses)
• Des phases de crise déclenchées par le retour du refoulé, pendant lesquelles il est nécessaire que se réalise un véritable et parfois douloureux travail de deuil, ainsi qu’une renégociation de la distance entre les partenaires.

Quand survient la violence pour des raisons diverses, le couple n’estime pas nécessaire d’évaluer son ancrage originel, sauf si une phase de répit n’infiltre la relation. Il faut d’abord distinguer deux types de violences faites aux femmes :
1. La violence agression
2. La violence punition
La violence agression concerne deux partenaires imbriqués dans un acte qui les campe au même niveau d’égalité. L’un et l’autre revendiquent un statut de force identique et de pouvoir. Deux je en présence. La relation égalitaire donne une connotation bidirectionnelle à la violence qui aboutit à une agression mutuelle. Les deux acteurs acceptent la confrontation et la lutte. La femme est reconnue dans son identité, et son estime de soi n’est pas complètement dissolue. De par la riposte, elle édifie une volonté de sortir de ses constructions contradictoires et ambivalentes.
La violence punition elle, s’érige sur un autre schéma. La relation est inégalitaire ; l’homme se hisse à une échelle de supériorité. Il s’octroie le droit d’infliger une souffrance avec une cruauté telle, que celle qui la reçoit n’a aucune autre alternative que de se soumettre, sans possibilités d’échappatoire ou de parade. La violence est uni directionnelle et intime. La différence de pouvoir s’énonce dans l’acceptation d’un fatum admis, intériorisé. Les coups, les sévices répétés, les privations, les humiliations nient l’identité de la femme : elle et chosifiée. La violence punition n’a pas de pause ; elle est masquée, verrouillée, elle ne filtre pas à l’extérieur, elle n’en parle pas. Seules les traces d’étranglement dissimulées par un foulard par ce temps chaud et ensoleillé, offrent au questionnement la réponse inexplicable d’une chute dans l’escalier sur la gorge, toute honte bue, les yeux fixés au sol.

Cette femme ne comptabilise pas les cycles répétés d’un engrenage qui la submerge. Dans son incapacité à faire face à une réalité troublée, elle ne voit venir ni le début des violences verbales, des humiliations, du paroxysme de la violence physique et le regret d’un agresseur désolé d’en être arrivé là. Le « C’est ta faute, mais pardon pour le mal causé », s’installe le temps de la séduction, avec de multiples petites attentions dans une promesse de s’amender jusqu’à la prochaine fois. Une femme raconte qu’après les coups violents, avec un poing gros comme ça, son mari la mettait dans le bain moussant, la séchait, l’enduisait de miel de la tête aux pieds et la léchait : le cycle de l’éternel recommencement parce qu’elle croit à l’amour.

Pourquoi ne part-elle pas ?

Pwemié mawi aw cé lenemi aw, dit le proverbe, engluant l’homme et la femme dans un conflit sans fin, dans une impossible trêve.

Pourquoi ne part-elle pas ?

«  Ton grand-père était violent, ton père aussi, je n’en suis pas morte ».

Serait-ce cette parole maternelle qui édicterait une conduite immobilisante de la négation en tant que sujet ? Quelques-unes dans un sursaut de révolte portent constat de brutalités écrit sur une ordonnance médicale sous le regard et le poing menaçant sans porter plainte auprès de la police ou de la gendarmerie. Menace d’un papier vide de sens, balayé par une claque ou déchiré, barrière précaire et illusoire contre le déferlement de violence.
A l’écoute des femmes, le premier obstacle au départ de ces lieux de souffrance serait la dépendance économique. Suivent l’isolement familial et social du fait de la dissimulation de la situation et de la distance maintenue par la seule volonté du partenaire. D’autres arguments sont avancés quand la dépendance affective est mise en exergue :
• Une relation extra conjugale qui commanditerait de tels actes
• L’empathie pour un conjoint à l’enfance maltraitée
• La jalousie donc l’emprise de manipulations sorcellaires
• L’alcool
• La pathologie mentale
• L’intensité de l’amour.
Mais aussi parce qu’elle intériorise cette violence, elle la reprend à son compte, s’accusant parfois de la provoquer dans un souci constant de protéger, d’éviter des peines d’emprisonnement.

On sait aujourd’hui que victime et agresseur ont tous deux des problématiques similaires dont la plus importante est l’angoisse d’abandon. L’angoisse d’abandon ne s’appuie pas forcément sur un abandon réel, mais peut provenir d’un trauma du à un deuil non réalisé.

Le processus de maturation chez l’enfant semble à s’y méprendre à celui d’un deuil : déni, colère dépression et enfin acceptation. Pour l’abandonnique, il y a incapacité à faire un deuil qui est réel, celui de l’idéal. Il est naturellement réalisé quand l’enfant prend appui sur des supports stables que les référents parentaux détiennent. Quand ces derniers sont trop absents (inaccessibles), trop présents (surprotecteurs), insécurisant, méprisants, ils deviennent impossible à descendre de leur piédestal. L’enfant se cantonne dans un refus d’avoir été trompé dans son jugement d’idéalisation, il les maintient à cette place non justifiée. Le deuil/séparation des parents reste impossible à faire.

L’humain se structure en apprenant à désirer puis en apprenant à renoncer. Tout au long de la structuration de l’individu, l’évolution psycho corporelle est jalonnée de pertes qui seront vécues comme renoncement ou abandon. Chaque séparation entraîne une angoisse qu’il faudra dépasser pour continuer à croître.

C’est sa capacité à désirer qui permettra au nourrisson de sortir de la première phase de son évolution. C’est parce qu’il pourra choisir un objet transitionnel (pouce, oreiller) qu’il élaborera un Moi frustre qui l’entraînera petit à petit vers l’autonomie et la compréhension de l’altérité (découverte des objets non Moi). La découverte de l’autre, de son image et de ses interactions avec l’environnement plonge l’enfant dans la phase narcissique. C’est sa capacité à renoncer qui favorisera son évolution. Pour évoluer il doit être suffisamment frustré mais pas à l’extrême, juste ce qu’il faut.

On pense généralement qu’il est plus difficile de se séparer des personnes que l’on juge bonnes plutôt que des personnes destructrices. La clinique de l’abandonnique dévoile le contraire. Dans son besoin de reconnaissance, l’abandonnique utilise un paradoxe. Le parent est pour l’enfant une entité sécurisante ; il sait ce qui est bon et nécessaire pour lui. Sous peine d’angoisse, il l’idéalise. Quand le parent est vécu comme insécurisant, il doit maintenir l’idéalisation et pour y parvenir mettre en place des mécanismes tels le déni et le clivage. Déni des erreurs parentales et clivage du Moi du sujet qui lui permettra de ne montrer que ses bons aspects : rester l’enfant idéal face à ses parents idéalisés.

L’enfant qui a des parents suffisamment bons, peut admettre que ceux-ci peuvent se tromper, faire des erreurs et surtout accepter qu’il ne sera jamais l’enfant idéal, sortir du déni et du clivage, se former une image suffisamment juste, évoluer par delà le narcissisme et envisager la séparation nécessaire pour s’inscrire comme sujet dans la société. Quand le parent est insécurisant, l’enfant se créera un parent fantasmatiquement parfait. Le sentiment d’attente empêche la séparation et l’angoisse générée par la crainte d’être abandonné, ne permet pas au parent d’être vécu comme suffisamment rassurant.

Souvent on exporte les conflits internes à l’extérieur. Dans le maintien d’un lien délétère où la relation malsaine est surinvestie (« l’autre finira par comprendre qu’il ne faut plus passer à l’acte et changer »), la fuite en avant est fondée sur un déni, le déni de la toxicité de la relation.

Comment sortir de la relation toxique ?

Ce serait ne plus accepter la soumission et s’octroyer le pouvoir de dire non. Une fois le non prononcé, l’agresseur n’a plus aucun pouvoir sur la victime, mais la victime non plus n’a plus de pouvoir sur l’agresseur. Elle le libère et le rend libre. Car à y bien regarder, c’est celle qui obéit qui possède le pouvoir et encore ne possède t elle que le pouvoir que lui donne son bourreau, à condition d’obéir. A tout moment, elle pourrait dire non, mais alors elle perdrait son emprise sur l’agresseur.

Nombre d’esclaves des temps modernes restent auprès de leurs maîtres par peur de l’abandon, par crainte de perdre leur pouvoir. Celle qui cherche le pouvoir, s’assujettit la présence de l’autre, la victime et l’agresseur forment un binôme, une dyade. Renoncer à son fantasme de toute-puissance permet d’accéder à sa liberté au risque de sa liberté, car la liberté n’est pas toujours confortable. Plus de victime, plus de bourreau, chacun se trouvant face à ses responsabilités et face aux conséquences de ses choix.

S’il est nécessaire d’accepter d’avoir été victime, il est aussi nécessaire d’en sortir rapidement. Certains semblent prendre cette place de victime et en faire leur identité, comme si le terme de victime venait boucher la faille narcissique. Ce besoin insensé et douloureux de posséder celui qui tout à coup parce qu’il vous fait défaut devient une idée fixe pas pour le plaisir de le retrouver mais du besoin absolu de maîtriser la perte, doit être analysé. Cet aspect de réciprocité narcissique dans la possession exercée et subie explique la violence dans le couple.

Le cas d’Ania est éclairant. En tout début de la relation, les fréquentes disputes sont ponctuées par des coups. Elle rentre chez ses parents tard dans la nuit afin d’éviter leur regard. Un soir, ensanglantée, ne pouvant plus dissimuler son état, sa famille décide de porter plainte. L’amant est condamné à quatre mois et demi de prison. A sa sortie, elle le rencontre en cachette. Les violences physiques reprennent, elle refuse de porter plainte. Elle est envoyée en France, la liaison téléphonique ne comble pas le manque, elle retourne en Guadeloupe. « C’est un manipulateur » dit-elle « je ne peux lui résister ». Encore une plainte déposée, encore une condamnation prononcée. Elle est battue, inlassablement battue. Sa famille désapprouve, veut la protéger : elle s’installe avec lui ; tombe enceinte, mais la grossesse n’évite pas les brimades, les marques et blessures sur le corps. Un bébé garçon naît, la violence n’a pas diminué. Pour un kip , pour une non réponse au quotidien les coups pleuvent. Une halte favorise une consultation de couple chez un psychologue. Avant d’entrée, il la menace de la châtier si elle dit avoir été battue le matin. Ni l’un, ni l’autre n’entreprendront une démarche psychologique. Le bébé est âgé de cinq mois, le père est en prison pour une durée de quatre ans de peines accumulées. « Il me contrôle, de la prison il m’empêche de sortir ». La relation dure depuis quatre ans. – Quels sont vos projets à vous maintenant ? – Je ne sais pas, il sortira dans deux ans avec une remise de peines, je ne sais pas.

Sur le plan psychique, l’individu se façonne à partir de ses identifications. Quelque chose d’un autre, d’une série d’autres, a contribué à le constituer ou à constituer son Moi. Cet autre intériorisé, transformé, métabolisé fait aujourd’hui partie de lui. Comme la trace de cette absorption est encore perceptible, il a souvent besoin de se délimiter pour sortir en quelque sorte de son indivision.

Toute la problématique amoureuse est située là, dans ce double mouvement de captation de l’autre et de séparation avec lui. L’amour n’est peut-être pas autre chose qu’une nostalgie active, que cette nostalgie d’une fusion première, dont il faut cependant sortir pour devenir soi même et parler à la première personne. Quitte à inventer une première personne au pluriel pour désigner l’ensemble qu’on forme avec celui, celle ou ceux qu’on englobe plus ou moins durablement dans ce nous.

Je conclurai sur cette phrase que Marcel PROUST fait dire à Swann :

« J’étais plus maître que je n’avais cru, plus maître c’est-à-dire plus esclave. »

BIBLIOGRAPHIE

  • F BERGERET, J, La pathologie narcissique, 1996, Dunod, Paris.
  • FREUD, A. Le moi et les mécanismes de défense, 1975, PUF, Paris
  • MIGEREL, H : Mots de morne en miettes. La Guadeloupe l’âme à nu, 2011, Editions Jasor, Pointe-à-Pitre
  • MILLAUD, F. Le passage à l’acte, aspects cliniques et psychodynamiques, 1998, Masson,Paris
  • WINNICOT, D.W, Jeu et réalité, 1971, NRF,Paris.
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