Le devoir de mémoire

Cent cinquante huit ans après l’abolition de l’esclavage (1848) la France, sous l’impulsion de la loi TAUBIRA (10 mai 2001) reconnaissant l’esclavage comme crime contre l’humanité et la pression de diverses associations refusant que la législation ne se substitue à l’historien en soulignant le rôle positif de la colonisation, la première journée nationale de la commémoration de l’abolition de l’esclavage a rassemblé le 10 mai 2006 une foule cosmopolite à Paris en présence du chef de l’Etat, pour introduire ce jour mémorable. Une stèle du souvenir a été érigée, les noms de Toussaint  LOUVERTURE, de Victor SCHOELCHER, et de Louis DELGRES ont pris place sur les murs du Panthéon. Les Antilles françaises, chacune leur date, bénéficiant déjà d’un jour férié.

Le fait le plus marquant sur le plan mémoriel a été en 1998 la reconstitution du débarquement des esclaves, leur vente sur la place de la victoire à Pointe-à-Pitre, l’édification de la statue d’IGNACE, puis la fresque de Baimbrige racontant les combats. Ont suivi la statue de SOLITUDE et les monuments à l’honneur des combattants/résistants et du nègre marron (tout un symbole), des stèles, la reconstitution de la bataille de Baimbridge, et de la résistance du fort de Basse-Terre (Louis DELGRES), de l’habitation d’Anglemont à Matouba.

Le dévoilement progressif du passé et de la traite négrière semblent s’essouffler. Depuis quelques années, l’enthousiasme mémoriel n’est plus aussi vivace ; le 27 mai n’anime plus les foules et même le rappel historique s’énonce furtivement dans les médias, n’ayant peut-être aucune célébration à montrer et à discuter. Le fait est que pour les cent cinquante ans de l’abolition, un budget avait été constitué, l’élaboration de projets grandioses avait été suscitée sous l’instigation d’instances ministérielles : entre colloques et revues, affiches et report de l’histoire dans les manuels scolaires, peu d’idées émises se sont concrétisées.

Par delà la mer des caraïbes, des voix s’élèvent contre les lois mémorielles, toutes les lois mémorielles, pointant la réticence des antillais eux-mêmes à évoquer l’esclavage, à ne point vouloir en parler comme à exiger pour leurs enfants la pratique de la langue française en rejetant le créole.

Ceux qui avancent ces arguments des temps révolus n’ont pas poussé bien loin l’analyse des attitudes, ne les ont pas situé dans le contexte d’une époque, n’ont rien entendu de la souffrance identitaire diffuse. La valorisation de l’Etre noir avec des éléments identificatoires tels l’identité culturelle, les modèles gratifiants de réussite, la mise en évidence de la beauté différente, la perception de l’estime de soi, la généralisation du parler créole, l’art culinaire, tous ces possibles, ont fait remonter au conscient le besoin d’appropriation des racines. Ce n’est pas une bonne tactique pour soigner sa culpabilité que d’accuser ceux qui ont subi une histoire douloureuse et dont les séquelles ont encore aujourd’hui une incidence sur l’évolution des sociétés.

Contrairement aussi à un courant de pensée de la honte, les traumatismes traversent les générations : les enfants sont les héritiers de l’histoire de leurs parents. La déculturation avec son lot de mépris de soi, de perte de confiance en son groupe d’appartenance, d’imposition de modèles éloignés de l’image de soi, a participé à la déstructuration de l’identité.

Vouloir atteindre l’idéal imposé donnait assise à une sécurité intérieure, à une re-valorisation narcissique en sortant de ce monde de malheur : c’était tendre vers la reconnaissance, vers une réhabilitation de l’être. Dès lors le phénotype qui rappelait la soumission, l’assujettissement, l’écrasement, se devait d’être honni. Comment s’identifier à des vaincus ?

La procédure mimétique consiste à se mettre du coté du plus fort. Ce mécanisme de défense s’observe dans les écoles où celui qui est bousculé ou racketté par une bande se met avec elle en commettant les mêmes méfaits envers les plus faibles. Comment s’aimer quand pétri de croyances religieuses l’angélisme démontré est blond aux yeux bleus et la classe dominante claire de peau. Alors la «  peau sauvée » dans l’illusion cautérisait la plaie de la misère d’une vie.

Eloignées de ces schémas d’inversion, des générations ont pris le parti de se faire reconnaître comme même et différent. L’origine s’accepte si elle est gratifiante  la tâche du nazisme n’a pas amené les Allemands à changer de nationalité) c’est-à-dire que malgré les pratiques de barbarie  d’un temps d’un peuple, d’autres éléments interviennent pour contre balancer le malaise ressenti lors de leur évocation. L’origine s’accepte si elle donne assise à la fierté et à la réhabilitation de l’identité.

L’exhumation de DELGRES, IGNACE, MASSOTEAU, SOLITUDE, du nègre marron, l’édification de ces héros ont cimenté des images identificatoires. La Guadeloupe n’a pas seulement d’enfants morts pour la patrie, la Guadeloupe a des femmes et des hommes qui ont tenu tête à ceux qui voulaient rétablir l’esclavage ; ils ont dit non en personnes lucides et responsables. Avant 1998, cette société n’avait pas de monuments et d’images fortes de combattants visibles. Elle peut mettre des visages sur des noms, visiter des lieux guerriers, citer en exemple ses héros. Dernièrement des petits jouaient à la guerre ancienne, celle des soldats de plomb. Un d’entre eux a crié : « Je veux être dans le camp d’Ignace. » Cela n’aurait pu être dit avant 1998.

L’établissement de cette journée nationale du 10 mai de commémoration de l’abolition de l’esclavage n’est pas destiné aux seuls souvenirs des Antillais. Les descendants de colons sont aussi concernés. Ils ont en commun cette histoire : ayant cheminé ensemble dans des conditions dissemblables, ils sont indissociables dans l’émergence du souvenir. Maître et esclave sont indéniablement liés. Napoléon Bonaparte selon le point de vue et le versant où on le situe est un conquérant ou un bourreau ; il a rétabli l’esclavage en 1802.

Personne ne peut refaire l’histoire. On peut se permettre de la dissimuler, de la tronquer, de la travestir, n’empêche que les faits sont indélébiles. La trajectoire commune n’a pas entretenu d’animosité exprimée, mais la complexité des relations entache encore de discriminations le vivre côte à côte dans une France hexagonale qui éprouve quelques difficultés à se penser pluriethnique. Le modèle dominant s’affirme comme un constat de supériorité.

Mais la peur de l’égalité ne serait-elle pas camouflage des failles d’une assurance empreinte de doute à voir l’évolution de certains dont les parents étaient courbés sous la canne et le fouet qui ont rejoint ceux dont les géniteurs dansaient dans les salons du roi soleil, les dépassant parfois ? La commémoration si elle outrepasse son objet détient cette possibilité de changer le regard, de ne plus le cantonner à une fracture réductrice ancrée dans l’imaginaire d’une frange de la population française à qui il faudrait rappeler que : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. » Article premier de la Déclaration Universelle des droits de l’homme et du citoyen(1789).

Prendre conscience du passé, s’en souvenir quels que soient les sentiments contradictoires en action, c’est s’accorder le devoir de respecter l’autre, d’être respecté en retour, de faire affleurer à la conscience le souci de lutter contre le phénomène de répétition.

L’histoire se répète quelque fois, ce qui justifie le maintien du niveau de vigilance. Le devoir de mémoire est nécessaire aux jeunes générations qui bâtissent le monde de demain. Ni honte, ni culpabilité ne sauraient l’occulter, ni griefs ni reproches n’ont à chercher des coupables. Au nom de la France entière, le Président de la République a demandé pardon. Personne ne l’avait jusqu’alors formulé publiquement.

Reste aujourd’hui aux uns et aux autres à parler calmement, sans mensonges et ambiguïtés de ce passé, en axant la recherche sur des vérités historiques mais aussi sur les perturbations psychologiques et leurs survivances afin d’y porter correction. Ces projets selon convenance s’appelleront réparation, réhabilitation, ou reconstruction. L’essentiel sera de leur donner sens.

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