L’exclusion

Publié dans Le Progrès social n° 2529 du 16/09/2005 

Longtemps pensée comme retranchement volontaire d’un individu ou interdiction signifiée par la société, l’exclusion a pris une tonalité moderniste essentiellement sociale englobant les notions de chômage, de pauvreté et de délitement des liens sociaux.

Synonyme d’une précarité quasi irréversible, d’une marginalisation sans espoir de retour à la normale, elle est l’indice majeur d’une disqualification de la dignité humaine.

Comment parler d’exclusion en Guadeloupe sans recensement de la pauvreté ?

Dans une région qui a une attitude coutumière envers la précarité de l’emploi, dont le taux de chômage avoisine les 25%. Les récoltes de canne et de banane ont modelé le fonctionnement des ménages dont l’emploi saisonnier du conjoint obligeait la pratique de l’élevage de quelques animaux à «  la moitié » (porcs, bœufs), les sortant de justesse de la dénomination de «  en dessous du seuil de pauvreté. »

La pauvreté s’ancre dans une représentation graduelle. Le langage courant la distingue de la misère dont l’image s’accroche au clochard du Champ d’Arbaud, sans toit, en guenilles nauséabondes, dans l’errance, supposé seul donc mauvais  puisque les solidarités familiales empêchent ses membres de sombrer dans un tel gouffre. Cette forme de solidarité ( solidarité mécanique) caractérise les sociétés actuelles, au demeurant traditionnelles où les individus sont unis et forment un groupe soudé, communautaire, mais rejettent les éléments extérieurs.

L’arrivée de l’allocation chômage et l’implantation de l’ANPE ont eu comme conséquence de stimuler l’individualisme, d’affaiblir les solidarités, les rendant quelque peu factices. Le rapport au travail en se transformant a fait peser sur l’étranger le soupçon de l’accaparement des emplois dont cependant personne ne voulait. L’étranger est à la fois indispensable à la société et rejeté de ses membres. En zone urbaine chaque groupe a tendance à se refermer sur soi. La croyance à la différence crée des fossés, attise les sentiments négatifs, stigmatise l’autre. La société a organisé des modèles d’ascension, des formes de passerelle que les systèmes scolaires et universitaires glorifient. Quand les individus essayent d’atteindre et de pénétrer le groupe supérieur, ils se soustraient à leur groupe, amenuisant ainsi les représentations collectives. Commence là le processus de la mécanique d’exclusion.

L’exclusion s’analyse à partir de deux données :

  • L’individu, son histoire de vie qui aide à comprendre l’inadaptation de ses comportements, son installation dans la déviance sociale (alcool, drogue), sa difficulté à s’insérer dans des projets durables.
  • Les situations rencontrées : précarité de l’emploi, absence de projet d’insertion des jeunes.

La montée de la pauvreté est un phénomène mondial et a généré l’établissement d’une catégorie « les nouveaux pauvres » jusque-là à l’abri des difficultés matérielles, qui face à l’urgence de leurs besoins frappent à la porte de l’aide sociale ou d’une association caritative pour survivre.

La mise en place de distribution de repas par l’association Saint Vincent de Paul, la banque alimentaire de la croix rouge sont des opérations dénonciatrices de l’accroissement de la pauvreté. La squatterisation des maisons/ruines signale la condition des laissés pour compte du développement économique avec son modèle de surconsommation de produits alimentaires et vestimentaires.

Les exclus sont essentiellement :

  • Les sans domiciles fixes et les sans abris.
  • Les personnes coupées pendant longtemps de la réalité sociale à cause d’une hospitalisation prolongée en psychiatrie, ou détenues en prison.
  • Les individus illettrés ou analphabètes.
  • Les chômeurs de longue durée.
  • Les jeunes ne pouvant bénéficier des dispositifs d’insertion.
  • Les titulaires du RMI sans solution d’insertion.

La perte d’emploi ne saurait être à elle seule un indicateur caractéristique de la situation d’exclusion si ne venait s’ajouter un processus de marginalisation englobant des critères tels le durcissement des conditions d’indemnisation des chômeurs et ses incidences sur le patrimoine, la famille. L’ensemble des chômeurs est loin d’être indemnisé tels les jeunes de moins de 25 ans ne pouvant justifier d’une période d’affiliation et les chômeurs de fin de droits ayant épuisé leurs allocations.

Il est difficile d’avoir une idée précise des revenus des exclus entre le RMI (revenu minimum d’insertion), l’API (allocation parent isolé), l’AAH (allocation adultes handicapés), le minimum vieillesse, puisque le travail au noir assure une fonction de survie et que la mendicité améliore l’ordinaire autant que le soutien à caractère familial. Ainsi les exclus de la zone urbaine échappent à la situation aggravée de ceux de la zone rurale.

Comment sortir de la spirale infernale de la marginalisation quand la recherche d’un logement nécessite l’apport d’une caution de deux mois de loyer et la présentation d’une fiche de paie justifiant l’emploi, que la possession d’une adresse est  nécessaire à la recherche d’un emploi, au remboursement des frais médicaux et à la perception des revenus ? Ceux qui vivent dans la mangrove, à l’abri des regards, habitant une maison construite de leurs mains mais ignorée du facteur, en rupture avec l’entourage familial pouvant servir de boîte aux lettres, ont une chance infime de réhabilitation sociale par le travail.

La société d’hier était centripète, elle s’efforçait d’intégrer tous ses membres. Celle d’aujourd’hui est centrifuge, elle tend à exclure ceux qui ne parviennent pas à se maintenir dans le courant.

Avec la crise économique, on assiste à une projection vers les marges de personnes de classe moyenne qui sont incapables de se maintenir par manque de langage culturel, de qualification professionnelle. De cette classe, émerge un néo-prolétariat alternant des périodes de travail courtes et mal rémunérées et des périodes de chômage empêchant des projets d’avenir, et une ectocratie (ecto=en dehors) exclue de la vie professionnelle, culturelle et sociale souvent des cadres supérieurs qui ont chuté très rapidement de la pyramide sociale. Les mécanismes régulateurs sont impuissants à réduire les dérives et les inégalités. Quelques-uns ne bénéficient d’aucune aide parce que le système tel qu’il fonctionne ne peut les toucher, ils se nourrissent dans les poubelles.

Des perturbations surviennent quelques mois après l’expérience de l’exclusion et son traumatisme. Il est à noter un changement de la personne dans son mode de pensée, un sentiment constant de vide, d’être sous tension, de se sentir menacé en permanence, de devenir étranger par rapport aux autres. Le retrait social concorde avec un état anxieux soutenant une tendance phobique. Dans certains cas aggravés, on retrouve le syndrome du camp de concentration : fatigabilité, difficultés de mémorisation et de concentration, colères ou humeur maussade, anxiété avec insomnie et cauchemars, palpitations, impuissance sexuelle, migraines.

La prévention de l’exclusion incombe aux entreprises et à l’Etat, elle relève des politiques sociales et des systèmes de protections/ remparts contre la précarité. L’article25 de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1948 affirme que : « Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille. »

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