Le retour des morts

Publié dans Le Progrès social n°2638 du 03/11/2007

Les croyances concernant les morts sont vivaces à l’intérieur d’un groupe pétri de spiritualité. Le moment de la veillée par exemple est non seulement une présentation du corps pour un dernier hommage, nuit d’accompagnement nécessaire à la mise en route du deuil, mais aussi l’assurance que le mort ne se lèvera pas de son cercueil. L’inquiétude s’aperçoit quand certains sursautent à l’apparition brusque d’une personne surgissant de l’ombre. Les enfants jettent des regards furtifs derrière eux, comme s’ils couraient le risque d’être suivis. Et si le défunt n’est pas laissé dans une grande solitude c’est que plane un doute sur son départ définitif dans l’au-delà. Les rites d’expulsion : l’eau du bain jetée après la levée de bière ( il doit emporter même sa trace résiduelle), les neuf jours de prières, la bougie allumée dans la maison ( les esprits hantent les zones obscures des habitations), la messe des morts, lui assignent sa place dans le monde des ténèbres. La religion chrétienne envisage la mort dans la perspective d’une disparition charnelle ( pourrissement du corps) doublée d’une survivance de l’âme en attente de la résurrection.  Il y a alors une possible rencontre chaque fois que le trépas se saisit de l’humain. Le «  ce n’est qu’un au revoir »  contient l’espoir de se retrouver. Le voyage n’est pas un aller simple. L’inconscient collectif se nourrit de représentations. Se pose en filigrane la question du sens de la fin. C’est un terme à une vie terrestre et visible, une finitude, elle ne change rien à la communication entre les êtres avec le franchissement possible de la frontière entre les deux mondes.

Deux théories co-existent et se juxtaposent. La mort est inscrite dans l’humain depuis le jour de sa naissance ; elle est décidée par l’Eternel : «  On ne meurt pas avant son heure. » La mort est donc destin. L’individu peut aussi mourir avant son heure par décision d’un malfaiteur, accident provoqué, empoisonnement, maladie « voyé »  (acte de sorcellerie.) L’homme interfère dans les projets de Dieu et les contrecarre. Le maléfique prend le pas sur le divin. L’une et l’autre théorie sont ancrées chez le même individu. En cas de mort par destruction maléfique, le défunt erre sur terre attendant le jour de son jugement dernier ; une caractéristique du zombi qui rôde à l’extérieur, s’essayant à s’emparer d’une âme. «  Il ne faut surtout pas répondre à la voix hurlant son prénom la nuit dans la cour ou dans le jardin. » Le royaume de l’au-delà tient rigoureusement ses comptes. Personne n’y pénètre avant son tour. La victime tombe sous le coup d’une double injustice. Elle ne peut que se soumettre à la volonté d’un mauvais sort qui lui a ôté sa vie et de surcroît, elle ne bénéficie d’aucune clémence de la part de la bonté divine. Son errance constitue une punition non méritée. Si aux représentations religieuses les plus traditionnelles d’un univers clos de l’au-delà, la culture substitue la conception d’un réseau d’échanges  articulé à l’échelle individuelle et collective entre les deux mondes, c’est qu’elle croit à un espace continu de dépendances réciproques entre les morts et les vivants. Les morts ne sont pas morts. Une nouvelle modalité de l’organisation cosmologique devient pensable sans doute parce qu’elle contribue à rapprocher les régions cloisonnées que chaque monde commande. Elle promeut une hiérarchie pyramidale à une d’entre elle- la région des ténèbres- pour justifier le mode de domination qui lui échoît. Les morts protègent, les morts persécutent les vivants ; ils sont détenteurs de pouvoirs sans limites. Le défunt se trouve en situation de séparation provisoire. Après neuf jours, il peut utiliser les canaux relationnels : le rêve, les attouchements, les odeurs, les voix.

Le mort protecteur et bienveillant franchit la limite sans causer de l’effroi. Il se manifeste dans les rêves nocturnes avertissant d’un danger à venir, ou conseillant des remèdes non seulement pour le bien-être du dormeur mais aussi pour son environnement proche. Le choix de son interlocuteur n’est pas un hasard. Le phénomène d’empathie joue un grand rôle dans ces interrelations. Un enfant préféré, un parent  ou un ami apprécié sont les moteurs à l’oeuvre dans le contact. Le bénéfice narcissique de celui qui reçoit les messages est illimité. Il est choisi, détenteur d’un savoir diffusé selon son bon vouloir ; il se drape de pouvoir. Dans le cas extrême de passation d’un don magique, le défunt désigne les outils de travail : boule de cristal ou jeu de cartes. Des plantes médicinales connues ou moins connues sont montrées. L’image est le seul support de communication. La voix n’est jamais entendue peut-être parce que les morts ont une voix nasillarde et caverneuse semblable à celle des êtres surnaturels, sauf quand ils veulent s’emparer de l’âme du sujet éveillé. Quelques personnes affirment sentir la présence protectrice lors d’une prise de décision, ou d’un engagement durable. Comme si l’accompagnement aidait à renforcer la lucidité. La désapprobation du défunt se ressent sous formes multiples : toucher rude des orteils la nuit à minuit provoquant la chair de poule, bris d’objets pendant le sommeil, semant la panique. L’inconduite persistante d’un enfant malgré les conseils des adultes, motive ces désagréments. La course poursuite dans le rêve, le cœur battant la chamade quand les pieds n’avancent plus, la peur d’être rattrapé par le mort et le réveil salvateur, permettent de porter correction aux débordements. « Que craignez-vous ? Qu’il m’entraîne dans la mort ! » Le retour est aussi occasionné par un rite mal accompli : l’oubli de la messe des morts, l’évitement du cimetière, la tombe non reposante. Une veuve dont le mari était enterré avec un autre défunt qu’il ne supportait pas, n’a cessé de frôler les habitants de la maison, libérant de mauvaises odeurs, seulement quand la table tournante a interprété son vœu : «  Retirez-moi de là ! »  Traversant la frontière de son propre chef comme persécuteur, il a du revenir par la décision des vivants manipulant les forces occultes. Il est des interdits mortuaires, quand ils ne sont pas respectés, qui génèrent des tourments. Une femme descendant d’avion trop tard pour assister à la fermeture de la bière, supplia d’ouvrir le cercueil au cimetière afin d’apercevoir le visage de sa mère. Face à sa douleur, malgré l’opposition vive de la parentèle, «  cela ne se fait pas ! » elle put se rendre compte de la dure réalité. La nuit venue, personne ne put dormir dans la maison tant les cris de cette femme décédée pénétraient les tympans. Un rite d’expulsion fut nécessaire à la paix des vivants. Ni persécuteur, ni protecteur mais troublant, le mort s’empare parfois du corps de désir. Longtemps, des nuits durant, il caresse, s’adonne au coït, laissant épuisé au petit matin des femmes qui n’osent pas en parler, même à un prêtre. La crainte de la folie motive la demande de consultation. Il ne s’agit pas là de l’introspection du dorliss, mais d’un défunt reconnu. La gêne s’abreuve de l’obligation à rester sans amants, encombrée d’un corps au désir inassouvi, intriguée par une action incompréhensible empêchant l’oubli. Ces interactions décidées, rassurantes ou nuisibles, proviennent de la seule volonté unilatérale du mort. Le vivant les subit. Il en est le bénéficiaire ou la victime. Cependant le mort peut se trouver en situation de victime quand le sorcier à des fins de maléfices l’oblige à  interrompre son repos éternel. Le processus est identique depuis le commencement. Une personne persuadée d’être l’objet d’actes de sorcellerie de son ennemi ( sa vie tout entière est un échec à cause de cela) payera un sorcier pour le désenvoûtement de sa maison. Les esprits ou zombis envoyés par autrui qui le hantent sont des morts levés de leur tombe par un autre sorcier, à la demande d’un client. Le mort est alors sous domination, il doit obéir au manipulateur des forces occultes. Le retour des morts fait partie de la réalité d’un commerce illicite avec l’au-delà. La culture l’admet.

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