Les poupées noires

En latin la poupée se dit pupa dont la traduction est petite fille. Ce jouet à l’image du corps humain se retrouve dans toutes les civilisations. L’Antiquité déjà, lors du décès le glissait dans le cercueil, l’autorisait à accompagner l’enfant au royaume de la mort, lui tenant compagnie comme de son vivant. En celluloïd, plastique, carton-pâte chiffon ou porcelaine, la poupée est un objet d’amusement, de décoration ou de rites maléfiques.

En Guadeloupe, elle traçait une ligne de démarcation entre les classes sociales. La première vague mise en vitrine était une marchandise de luxe. Brune ou blonde, vêtue et chaussée à la mode parisienne, elle se trouvait couchée dans le lit une place, sous le regard tendre aux yeux écarquillés de sa petite maman. Les cheveux lisses assez courts, dans le vent deviendront par la suite plus long, genre décoiffé, air de liberté et de décontraction. Il n’y avait pas de poupée rousse. La couleur de l’iris, dans des variations de bleu, de gris, de noisette (comme les billesdisaient les garçons, qui ne la touchaient jamais par crainte de paraître efféminés) restait visible en permanence, la technologie ne lui avait pas encore fermée les paupières.

Puis elle s’est mise à parler, à marcher à s’asseoir. La jupe à bretelles de l’écolière, les robes de bal, le pantalon pull marin rayé, la tenue en tissu Marie Laurencin, la campagnarde chapeau de paille sur la tête, pas bronzée pour autant, augmentaient la collection de ce jouet au teint blanc, joues colorées et lèvres fardées. Elle disait maman à une fillette qui n’avait pas la même carnation, qui l’adorait par-dessus tout et ne voulait la partager avec personne.

Après forces dinettes, quand la négociation avait abouti, une date de baptême était fixée et parfois le prêtre de la paroisse participait au sacrement dans le cadre de la maison. Un repas réunissait quelques parents de copines, simulacre de rite religieux avec prêtre réel, frère et sœur en guise de parrain et marraine.

Malgré cela, le jouet préféré n’était pas à l’abri de mesquinerie coléreuse entre enfants, sans clinique reconstructive des membres arrachés, de visage lacéré, l’enterrement quasi secret en groupe de confiance restreint, enfouissait la morte sans linceul ni cercueil dans un jardin ou un terrain vague à proximité du lieu d’habitation. Le Père Noël déposerait au pied du sapin, une, plus in façon star. Au fil des années la fillette apprenait à coiffer les cheveux raides et lisses, à enfiler des vêtements achetés comme récompense à sa sagesse et à sa réussite scolaire. La poupée était dotée d’un trousseau. Le temps a amené le baigneur nu, les couples scintillants d’ornements de riche : la poupée abordait les rives de la retransmission de la mode européenne.

D’autres filles possédaient une poupée faite maison par une maman qui utilisait les chutes de tissu en coton blanc, de la bourre de chiffon. La fillette en guise de cheveux cousait sur le crâne de la laine noire. L’ingéniosité ramassait les vrais cheveux tombés du peigne et les collait sur la tête, établissant un lien de ressemblance sinon un lien de parenté. La confection des robes était un moment privilégié d’apprentissage de la couture mais aussi d’une proximité complice dans le partage d’une activité.

Cette poupée, véritable création artistique des mères, s’appelait matrone. Elle était plus malléable, plus adaptée aux besoins, facile à trimballer et autant aimée que celle venue de loin. La Barbie, par exemple, n’est pas une poupée de maternage, mais d’identification. La première poupée noire a été une poupée blanche dont on avait foncé la peau. Les traits caucasiens, les cheveux, la couleur des yeux demeuraient.

L’Angleterre a fait naître une poupée de chiffon ou d’étoffe très populaire représentant une noire avec des traits marqués, entremêlant intérêt commercial, ouverture sur la différence mais avec des arrière-pensées de diffusion raciste puisque celle qui était vêtue à l’antillaise (corsage en broderie anglaise et jupe madras) portait le nom de Bamboula. De Banania, chocolat, des spots publicitaires, il ne manquait que Blanchette pour accentuer le rire. Mais c’était hier.

La nouveauté est venue plus tard, bien plus tard en 1991, quand l’histoire de ce jouet à emprunté des chemins de traverse et que des traits négroïdes établissaient une ressemblance avec ces fillettes des Antilles et d’Afrique. Des voix d’intellectuels afro américains s’étaient élevées contre ce qu’ils nommaient une hérésie. Face aux poupées dominantes, la poupée noire devenait un acte de résistance symbolique. 1993, Andy Walker voit le jour aux USA, attirant l’attention sur la fonction et le rôle qu’elle jouait dans l’imaginaire, la fascination exercée par sa représentation et l’importance de l’image de soi.

Pour ne pas être en reste, des créateurs africains, en 2010, se lancent dans la création des poupées autant féminin que masculin, valorisant la beauté noire aux cheveux crépus, frisés, vêtue de madras ou de wax. Les plangonophiles (collectionneurs) n’ont eu que l’embarras du choix.

Rôle et fonction de la poupée

Elle renvoie à l’inconscient, elle symbolise les désirs et les peurs de l’enfant. Hybride entre le vrai et le simulacre, l’animé et l’inanimé, le jouet et le fétiche, le sacré et le profane, elle est l’objet de réassurance et de socialisation. Elle s’inscrit sur plusieurs registres. Celui de :

  • L’objet transitionnel qui rassure le bébé de huit mois lors des séparations avec la mère. Substitut du sein maternel, communément le doudou qu’il faudrait éviter de laver, il comble le manque, remplacé plus tard par la poupée. Confidente et aussi bouc émissaire, elle sert de décharge au trop plein émotionnel. La réprimande est reproduite à l’identique parfois augmentée d’une fessée, dans un jeu de rôle libérateur des tensions.
  • Le maternage est au premier plan, visible, ancré dans le réel. Les garçons sont tenus éloignés de ces lieux ordinaires réservés au féminin. En Afrique certains régions mettent dans les bras de la fille pubère une poupée appelée poupée de la fécondité, qu’elle offrira à sa propre fille selon une chaîne signifiante.
  • La construction subjective. Toute petite fille voudrait ressembler à sa mère avec qui la relation fusionnelle doit perdre en intensité au profit d’un rapprochement séducteur envers le père. La poupée est vécue comme enfant du père dans une rivalité à la mère. S’en occuper, la choyer, l’aimer, libère d’une certaine passivité qui se projette sur le double inanimé lui permettant à elle de se mouvoir dans une féminité active. L’envahissement du sentiment de frustration quand l’interdit institue un cadre formel, s’atténue dans ce jeu de projection libérateur. Partenaire privilégié de la dépendance au désir de l’autre, ce jouet donne assise à « l’être soi. » dans l’imitation de la mère active, la passivité de la poupée intervertit les rôles.
  • L’objet d’identification. L’ADN authentifie les liens familiaux. L’enfant a la moitié des gènes de sa mère, la moitié des gènes de son père. Le bébé poupée devrait avoir une ressemblance avec sa mère. Des générations ont aimé et se sont identifiés à leur poupée blanche, valorisant un phénotype très éloigné de leur groupe d’appartenance, au détriment du leur. Ainsi s’est renforcé le système d’aliénation du point de vue de la dévalorisation de soi transmise, véhiculant les séquelles de la période de l’esclavage et de ses affres. L’influence sociologique de cette réalité a été mise en relief en 1950 par une étude de pédopsychiatres américains, intitulée : test de le poupée noire. Aux filles et aux garçons afro américains ont été demandé qui était la plus gentille, la plus intelligente, la plus belle de la poupée noire ou de la poupée blanche présentée La réponse majoritairement sans appel a déversé des qualificatifs élogieux sur la poupée blanche, combien même certains établissaient une ressemblance s’agissant de la couleur de peau. L’éclaircissement de la peau qui perdure encore n’est pas étranger à l’intégration des critères de beauté et à l’identification à un phénotype autre que le sien. (cf l’article pô chapé)

Le marketing culturel a inondé le marché d’un personnage en carton, sans relief, venant d’Amérique Latine, nommé poupée mangeuse de chagrin, dont le rôle est non seulement celui de confidente, mais celui de libération des peurs parce qu’elle est dotée d’un pouvoir extraordinaire. Au coucher, après les turpitudes de la journée, 12 cm de carton reçoit les craintes des dames. Arrive après, le sommeil.

  • L’objet maléfique. A l’époque où la cardeuse venait opérer la réfection des matelas en coton à domicile, une surveillance discrète l’empêchait de mettre des petites poupées en celluloïd ficelés dos à dos, dans un coin intérieur du support des corps du couple. Symbolisant la désunion, à minima, les querelles émaillaient leur quotidien. Parfois l’ouvrière brandissait avec force signe de croix ce maléfice qui avait gîté de longues années durant dans le matelas offert en dot avec sa chambre à coucher par les parents de la mariée. Lancée à la mer dans le but d’expédier hors de l’île une rivale professionnelle ou sentimentale, les vagues contrariantes ramenaient sur le sable, au rivage, la petite poupée. Figurine en glaise, ou cire (voult) pour les cérémonies rituelles, cœur transpercé signant la mort d’un ennemi, les effigies participent aux actes sorcellaires intégrés dans les croyances de toutes les sociétés.

 

Le destin de la poupée est lié à l’évolution de la vie en rapport avec les nouvelles technologies. Son pouvoir de fascination a subi un abaissement mais elle reste cependant un jouet uniquement pour fille.

 

Fait à Saint-Claude le 30 octobre 2020

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