Mowfoisé et bêt a Man Ibê

Publié dans Le Progrès social n°2600 du 17/02/2007

La mythologie est riche d’enseignement. Elle apporte un éclairage sur la constitution des mœurs d’un temps et les luttes de pouvoir entre les femmes et les hommes fortement éprouvés par les secousses de l’Histoire. « Le mythe relate l’origine du monde mais aussi tous les évènements primordiaux à la suite  desquels l’homme est devenu ce qu’il est aujourd’hui, c’est-à-dire un être mortel. » Les êtres surnaturels secrètent des figures de femmes et d’hommes  qui ont hanté l’imaginaire et ont façonné des comportements. Les structures qui ont présidé à la création antérieure de la famille à travers la construction d’un appareil fantasmatique précis semblent puiser ses fondements dans cette mythologie. Des nuances correctives sont à apporter vu l’avancée de la modernité, mais l’étude permet d’apercevoir une conciliation  des traditions et des nouveautés, sans rupture violente avec l’ordre ancien. Le panthéon surnaturel comprend : Bêt a man ibê, soukougnan, mowfoisé, ti sapoti, ti mons, maman dlô, diablesse. Deux personnages de cette cosmogonie :  mowfoise et  bêt a man ibê illustrent bien la place accordée à la femme et à l’homme.

Bêt a man ibê est une femme transformée en truie par un sorcier jaloux. Elle  entraîne dans son sillage dans une cacophonie de bruits de chaînes, de grognements et de cris, des petits cochons, ses enfants. Son passage les nuits sans lune provoque la fermeture des volets. Celui qui s’aventure à regarder par le trou de la serrure risque d’être atteint de cécité. Nul ne sait quelle fourberie du sort ou quel intérêt des puissants les a jeté sur cette terre où ne peuvent pousser que la misère et la faim ; mais le fait est qu’ils sont condamnés sans espoir.

Bêt à man ibê symbolise l’éternel ressentiment de la victime à la fois malheureuse et satisfaite de sa condition de victime parce qu’elle rappelle la lâcheté du bourreau. Elle renvoie à cette permanence du centrage des responsabilités due à la cruelle défection de l’homme. Série d’images où il y a le quotidien, le banal presque archétypal d’une mère à qui incombe seule le fardeau des enfants. La vertu et l’esprit du mal se partagent les territoires de la famille. Le refus du lien social du père montre avec netteté le danger des passions effrénées, des mensonges diaboliques, des subtiles cruautés doublés de la souffrance d’un être amené à sa perte, entouré d’innocents accrochés à ses flancs. Le cliché d’un combat solitaire pour la survie d’une apparente simplicité mais souveraine à rendre l’émotion contenue et le désarroi des retours en arrière impossibles, raconte le courage modeste et digne par delà les heurts du destin, d’une femme qui perpétue le risque et le refuge, l’évidence et les secrets, renouant le sens de la maternité comme symbole social imposé au corps par un désir violent. La femme et les enfants forment une communauté de « laissés pour compte » soudés par l’aridité d’une existence que seule adoucit la plainte par laquelle se confesse la solitude. L’esquisse s’attache à justifier l’histoire du fondement essentiellement féminin de la cité, directement dérivé du partage égalitaire du destin de la femme et des enfants. Elargie au rôle de protectrice et de nourrice, la truie est un animal polymastique ( plusieurs seins) où s’ancre l’idée de la fertilité sans père. On devine les formes indécises de la bisexualité  de la femme que draine en outre une fantasmatique d’auto fécondation. Se pose la question de la genèse du mythe comme produit d’antécédent historique réel affectant la population en tant qu’ensemble. Le mythe de Bêt a man ibê renvoie aux grands récits fondateurs qui sont le ciment et la voix de la société antillaise. D’où la conception de l’absence de père non pas comme expression d’une volonté d’exclusion du pouvoir et du partage, mais comme moyen cohérent de donner corps à la méchanceté, la jalousie, à l’absence de remords d’un partenaire transparent. Sans savoir ni pourquoi ni comment il est le perdant, retranché derrière le masque de la facilité, dépourvu d’héroïsme et d’honnêteté. A un autre niveau d’interprétation, Bêt a man ibê est un totem dont le contenu latent est la situation mère/fils. Tout individu ayant la curiosité de regarder par le trou de la serrure au moment de son passage doit devenir aveugle. Quand on sait que la cécité est synonyme de castration, que l’aveuglement punit les inconduites sexuelles, le rapprochement incite à s’orienter vers une vérité oubliée, conceptuelle, morale. Une vérité qui est celle du premier désir et de son interdit. Elle croise l’aventure des autres avec son propre itinéraire. Si elle renie son amant ou feint de l’ignorer, elle marque sa descendance de sa «  reconnaissance » en lui signifiant l’unique lien de filiation. Accueil et rejet, frères ennemis légendaires se trouvent ainsi réunis. La femme trahie s’ébat dans la même peau que la castratrice. Ces actes tranchent dans les mécomptes et les méprises en se cherchant dans toutes les pratiques où le sujet singulier s’affronte de façon radicale à la Loi. Telle est sans doute l’intuition dont est porteur cet être surnaturel : ces frontières qui sont toujours celles où l’être humain avec l’impossible, rencontre ses limites et tente de les franchir.

MOWFOISE est un énorme chien errant, plus taquin que dangereux, il fait toucher le sol aux individus rencontrés dans la nuit profonde de la campagne. Il ne traque pas le passant, mais le surprend au hasard d’un fourré. La lutte guerrière se mêle intimement à la destinée du masculin et à sa renommée ; elle est la métaphore de sa vie intellectuelle. Mesurant dans l’affrontement ses capacités de vaincre, le chien animal domestique libre, s’élève contre l’arbitraire d’un environnement tout-puissant, effraie et met en fuite l’humain. Le récit n’est que le travestissement d’un duel atavique et fondateur du conflit historique opposant maître et esclave. Le mowfoisé n’est jamais abattu d’un coup de fusil chargé de balles bénies, ou immobilisé dans un cercle cabalistique comme le soukougnan. Au pis aller un coup de bâton « rangé » le blesse à la patte et dévoile son identité. La guerre immémoriale à travers une telle allégeance tend le miroir à l’homme pour qu’il y contemple le reflet de son être caché. La conduite des humains atteste d’un indice de ridicule et de dérisoire vis-à-vis du personnage, victime des verdicts inexorables du réel, être pitoyable avec qui s’établit une forme de complicité dans la satisfaction à partager une défaite, une désillusion. Captif de l’image ludique de l’enfant qui joue à l’homme, car c’est de cela qu’il s’agit, on ne retient de sérieux que la crainte du peureux et de l’incrédule. La pratique du jeu sert à reproduire à un degré plus élevé de réalisation, mais à un coût moindre, l’investissement de la vie quotidienne et ordinaire. Elle facilite le travail de désinvestissement nécessaire au dépassement de la désillusion, de la mise à distance. Suggérant la conviction que le jeu vaut la peine d’être joué malgré tout, selon les codes, l’investissement ludique s’attache à des postures significatives de lutte marquée par les symboles. Les hommes sont éduqués de façon à se laisser prendre au jeu qui leur est socialement assigné et dont la forme par excellence est la lutte : la recherche de puissance, de pouvoir. La domination dont l’homme a le monopole est de s’adonner à une évaluation de lui-même en regard de l’autre, de se mesurer à autrui parce qu’il est très tôt désigné comme le détenteur d’une libido dominante. On comprend l’embarras du tenant de la violence légitime symbolique ( la puissance sexuelle) devant l’illusion de dominer des corps dont la sexualité est culturellement socialisée ( mère avant d’être amante.) Son pouvoir n’est alors qu’un pseudo pouvoir qui tombe sous le sens. Amant vagabond d’une autonomie fascinante, ses efforts désespérés pour être le plus fort peut lui valoir d’être perçu comme incapable d’actions responsables. Réduit à un être superficiel, il ne trouve son salut qu’en se cachant dans des lieux inférieurs à sa condition.

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