La veillée mortuaire traditionnelle

A Daniel Démocrite

In memoriam

La mort demeure un mystère. Elle survient de façon inattendue, programmée par la maladie ou provoquée par l’effraction de la sorcellerie. Elle s’inscrit sur deux registres : celle du destin ; celle de la malfaisance humaine. On ne meurt pas avant son heure affirme la croyance en une durée de vie déterminée à partir de la naissance. Pourtant le maléfique prend le pas sur le divin et contrecarre le projet de Dieu en cas d’attaque sorcellaire. La victime tombe alors sous le coup d’une double injustice, son heure n’étant pas venue, elle ne peut rentrer dans le royaume des morts et sera vouée à l’errance jusqu’à la date prévue par l’ordonnateur des existences.

Après le décès et la programmation des funérailles, la veillée, cette nuit d’accompagnement s’organise. Elle fait partie des rituels mortuaires tels l’extrême onction, le bain du mort, la préparation de la maison (miroir voilé, récipient d’eau recouvert, confection de la niche d’exposition), la dernière caresse, le déposer le mort.

A la campagne, la veillée traditionnelle a longtemps réuni tout le monde en dépit de la distance quand la conque de lambi annonçait le décès. L’écho se propageait faisant descendre des mornes et des collines femmes et hommes, chaltouné à la main la nuit à travers les sentiers, animateurs ou non, tambouyé, chanteurs, conteurs, épaulant en cette douloureuse circonstance la famille et les parents. Nul besoin de lancer une invitation. Spontanément, les gens par compassion venaient entourer les endeuillés et leur assurer de leur soutien. Jamais un mort n’est laissé seul, jamais une famille n’est privée d’entraide ou de présence.

Le défâché témoigne de l’importance de cette fin de vie. Radio en sourdine, sobriété de la tenue vestimentaire, la brouille de voisinage est abolie jusqu’à l’enterrement. La disponibilité pour le coup de main, établit la trêve par respect pour ce moment de tristesse. La mort s’entoure d’une dimension sacrée dans la mesure où elle touche à ce qui a de plus archaïque dans la disparition totale. Il est vrai que dans l’inconscient est gravée l’immortalité.

 

La veillée

Elle diffère selon le lieu géographique : la Basse-Terre ou la Grande-Terre, région de banane ou de canne, le type de l’habitat et l’imprégnation culturelle du groupe familial ; mais la tradition demeure dans la forme qu’elle emprunte. L’espace domestique se prolonge par des tentes à l’extérieur afin de faire bon accueil à tout arrivant.

A partir du coucher du soleil, les femmes, cahier de prières en main, s’installent autour du cercueil. Les hommes dehors, commencent à évoquer le passé glorieux du décédé, ses hauts faits, sa sympathie et les regrets de son départ. Mère courage ou travailleur infatigable, personne de renom ou être ordinaire, les qualités sont étalées. On ne dit pas de mal des morts, même si de leur vivant ils étaient peu appréciés. Comme en psychanalyse, le père mort est un bon père. Le bar est ouvert libre d’accès ; les boissons alcoolisées ou non vont humecter les gosiers secs d’avoir chanté ou appelé le maître du mort, laissant à tout venant la décision de voir poindre les premières lueurs du jour. Aux envions de 22 heures, l’odeur de la soupe flotte dans l’air, les plats chauds traditionnels sont servis.

L’ambiance est à son comble. Krik krak, yé listikrik, yé listikrak. Messieurs et dames est ce que la cour dort ? Non la cour ne dort pas répond la voix du chœur. Les contes ponctués de ces onomatopées vont d’un diseur de paroles à l’autre. Le chanteur de léwoz enchaîne au rythme du ka. Le boulagèl s’invite comme une intrigue, s’impose ou prend partie d’accompagner la voix puissante. La veillée est un spectacle, une avant-première sans répétition ou préparation, une scène improvisée qui s’anime dans un déroulé de sons, de mots, de jeux.

Le zizipan est un jeu d’adresse redoutable. Quatre ou cinq personnes accroupies passent en cadence la main sous un gros bâton ou une pierre martelant le sol. L’accélération surprend le manque de concentration. Gare à la main non rapide, le manque d’attention peut causer des blessures comme dans le cercle à côté où une énorme pierre circule dans une totale irrégularité, écrasant les doigts du perdant, immédiatement éliminé.

La ronde composée de femmes et d’hommes soutenue par un chant, a pour objectif d’embrasser de force une personne de son choix, qui vient à l’intérieur du cercle et tente sa chance. Semblable à une chaise musicale, l’échec est sanctionné par les coups de ceinture du modérateur.

La fille à marier est une épreuve de force et d’endurance. En présence d’un père/juge, un homme doit parvenir à soulever une énorme pierre et la garder le plus longtemps possible. Le plus fort sera l’élu agrée par le géniteur et obtiendra la main de la fille convoitée. Les concurrents se succèdent sous les encouragements de l’assemblée.

La feuille participe à l’évaluation du respect des consignes. Chacun a une feuille d’arbuste en main et sur un ordre du commandeur, la cache derrière le dos, à l’abri des regards. A la présentation des deux mains, un quidam doit dire dans quelle main elle se trouve et essayer de la prendre.

Le mime contradictoire incite à deviner l’envers du personnage présenté. A Jean qui rit et Jean qui pleure, l’inversion avait la même fonction dans les assemblées au moyen âge, elle maintient les paupières ouvertes.

Le sôvé vayan , cette lutte qui donne l’occasion au major de se mesurer d’une veillée l’autre, de maintenir sa domination et sa réputation n’est pas sans risque. Une revanche est une promesse future de victoire à l’instar des gladiateurs des temps anciens, l’invaincu gagne en notoriété. Faire l’adversaire toucher le sol en premier, s’affronter, raconter ses exploits s’apparentent à la lutte guerrière africaine de succession.

On rit, on mange, on boit, les commérages vont bon train, entrecoupés de jeux sous la menace d’une ceinture brandie par un censeur qui assène un coup au perdant qui doit céder sa place. L’observateur étranger soulignera l’inadéquation entre le lieu dramatique et ce qui s’y déroule. De temps en temps une bouche réclame la venue du maître du mort. Malgré son désarroi, elle ou il se présente à la vue de tous, s’assied ici et là, participe à la distribution de nourriture. Ces appels le sortent de sa torpeur et de son isolement. Mère ou père, sa place est centrale. Le conjoint récemment marié n’accédera pas à ce statut, c’est la mère qui détient la priorité sur le corps mort qui lui revient de droit, elle lui avait donné vie. Elle est reconnue dans le rôle de souffrance extrême d’une perte inacceptée.

L’observation des jeux nous renseigne sur les types de fonctionnement imposés par la société. Les attentes du groupe doivent être comprises en matière de dépassement de soi (que le meilleur gagne, dans la lutte par exemple) Le gain est au mérite (fille à marier), la concentration est un art et une capacité d’adaptation à l’environnement (zizipan), l’effort et l’endurance sont appréciés.

 

La fonction de la veillée

Dans les sociétés traditionnelles, la conservation du rituel d’apprivoisement de la mort souligne la place accordée à ce passage qui conduit à l’immortalité. La fonction première du rite de passage est de canaliser l’angoisse, d’expulser l’agressivité. La notion du partage des aliments par exemple, éléments de conservation de l’être tels le boire et le manger procèdent de l’exaltation des sens, une autre manière de défier la mort. Le boire, notamment, autorise cette perte du réel dans l’ivresse, une ivresse commune partagée avec le mort, lieu de rencontre et de jonction avec l’irréel. Absence de maîtrise des sens et du sens, perception floue et incertaine du corps matérialisé, le corps ivre devient corps de dérive dans la volonté d’accompagnement du défunt. Le boire procède aussi aux retrouvailles d’avec l’objet perdu, c’est-à-dire le sein maternel où l’humain redevient enfant impuissant devant la mort tel un nourrisson dépendant de la nourrice. Ce stade de régression orale montre combien vie et mort sont indissociables.

La nourriture, exemple même de la convivialité, permet la communion d’un groupe touché par le chagrin, réconfort collectif d’une société qui compatit à la douleur.  Manger le mort ce terme a tendance à disparaître en France. II remplissait une fonction dans le partage des peines et aussi des rancœurs (malaise des héritages) puisque l’on mange ensemble pour ne pas s’entredévorer.

Dans ce rite de passage, la réclamation répétitive du maître du mort, contient un rite de préservation de la santé. Hormis les liens d’appartenance, d’affiliation et d’amour que sous-tend cette dénomination, s’y adjoint la notion de responsabilité et de décision. Celui qui subit la perte, en répondant aux injonctions de toutes sortes démontre une capacité à maîtriser ses sentiments au profit de la valeur/accueil. Il assure entièrement le bon déroulement du rituel par sa présence, honore l’assistance en remerciant chacun d’être là, fait montre de courage, de dignité. En contrepartie, il est magnifié, glorifié à travers le rôle du personnage central, reconnu par tous.

L’admiration vient de cette performance attendue : terrasser la souffrance jusqu’à l’ensevelissement. A six heures, ceux qui se sont affaissés dans un coin ou sur les bancs, redressent le torse à l’arôme du café. Une fois le corps parti de la maison, l’eau du bain jeté, la tristesse peut advenir sous formes variées.
La veillée a une signification sociale : sentir se constituer autour de soi un réseau familial et amical. S’identifier comme étant en deuil, validé par l’entourage. Une signification psychologique dans la confirmation visuelle du décès qui aide à reconnaître la perte, condition essentielle à l’ébauche du travail de deuil.

Les salons funéraires se sont implantés après l’habitat en hauteur. Il serait erroné de penser que les logements modernes, exigus, ont joué un rôle prépondérant dans les modifications des rites funéraires. C’est plutôt dans les modes de vie qu’il faudrait rechercher les indices en ville de nouvelles pratiques qui, si elles arrangent sont aussi prétexte à déplacer l’angoisse en la reformulant en critique envers autrui. Dans la hiérarchie des griefs arrive la rareté de la fréquentation des salons funéraires où le sentiment d’abandon du mort est aussi l’abandon de la famille par identification. En second arrive la durée de la présentation du corps. Certaines familles négocient le déposer le mort, retour au funérarium après l’enterrement où une collation est servie et les échanges plus longs qu’au cimetière aux allées de plus en plus étroites. Cette reprise du déposer le mort est récente et encore rare.

La veillée traditionnelle aujourd’hui est une exception, mais la tendance est de la réinventer avec une formule adaptée à la modernité.

Fait à Saint-Claude le 08 novembre 2020

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