La France est-elle raciste ?

La réélection du Président de la République, sans surprise aucune, a nécessité la nomination d’une première ministre chargée de la composition d’un nouveau gouvernement. Alors que les nouveaux venus préoccupés par l’approche des législatives semblent bénéficier de l’indifférence de la population, le ministre de l’Education nationale lui, a déclenché un embrasement polémique de toutes parts.

La sphère médiatique a recueilli le venin de l’extrême droite qui a fait comme toujours de l’extrême droite. Mais plus surprenantes sont les critiques venant de la classe intellectuelle, de femmes et d’hommes se réclamant d’une intelligence au-dessus de la majorité de la population. Soit dit en passant, la France est en 24ème position des pays les plus intelligents, le Japon est la nation la plus intelligente du monde, elle est numéro 1 dans le classement. Une nomination qui fait jaser, se moquer : « Un ministre qui a le droit de parler 35 secondes chrono » commente un journaliste lors de son déplacement à Marseille avec le président. Cela veut dire qu’il n’a pas droit au chapitre, mais certainement pas qu’il craint de commettre une bévue, vu son parcours d’excellence.

Apparemment à en croire ces gens, le gouvernement n’aurait pas fait le bon choix. Pourtant, il est énoncé clairement que l’école du futur devrait avoir pour socle l’égalité des chances. Pour ce faire la décision de donner davantage d’autonomie aux équipes pédagogiques pour un système scolaire plus juste et plus inclusif est encore au stade expérimental attendant le ministre capable de la promouvoir.

Il semble que celui qui succède à l’ancien aux affrontements légendaires avec les enseignants, correspond au profil du fait de son parcours intellectuel hors norme. Spécialiste de l’histoire sociale des USA et des minorités, ses connaissances dans ce domaine peuvent être utiles à l’établissement de programmes contre les discriminations et le nivellement des apprentissages.

Que lui reproche-t-on ? D’être le chantre de la diversité, le dénonciateur des violences policières et le partisan de la discrimination positive, pour l’essentiel. La diversité est un fourre-tout, désignant un groupe issu d’une cuture différente. Une scission entre le nous et le non-nous. En créole on dirait yo, l’étranger mais de nationalité française. La colonisation a donné naissance à cette appellation difficile à expliquer aux enfants à la logique implacable. Les personnes originaires des Outre-mer font partie de la diversité mais en plus elles sont affublées de qualificatifs variant selon les locataires des ministères. Domiens, ultra marins, ultra périphériques, sont des étiquettes qui renvoient au phénotype, à l’appartenance mais non à la terre natale. L’appellation s’enroule autour des origines parentales, dès lors qu’un enfant né à Paris d’une mère martiniquaise et d’un père guadeloupéen, n’ayant pas de terre natale, reste aux yeux des autres français, un domien mais se rapprochant plus de l’allure des petits parisiens que des enfants nés dans les DOM.

La diversité est une ligne de démarcation justifiant le rejet ou l’indifférence que l’ignorant utilise à des fins de renforcement d’une identité supposée menacée. L’assise identitaire est d’abord reconnaissance d’être une personne consciente de ses valeurs, de sa culture, porteuse de son histoire. Elle est le contraire du repliement sur soi, d’une fermeture à l’autre.

Savoir que l’autre fait aussi partie de soi, c’est l’admettre, le reconnaître, l’accepter en tant que même et différent. La montée des idées d’extrême droite autorise des passages à l’acte dans un verbiage pompeux et accepté. Au nom d’une séparation des savoirs, la recherche concernant les minorités est un domaine insignifiant, indigne d’être inscrit au registre de la noble et suprême science. Ce jugement démontre une volonté d’amoindrir le cheminement du nouveau ministre en rabaissant les matières apprises tout au long de ses études publiées et éditées. Depuis quand la science est-elle exacte ? A-t-on le droit de réfléchir aux discriminations raciales, au concept de race comme construction sociale servant à maintenir les imaginaires racistes, dans une société reposant sur le privilège blanc et à exclure certaines catégories ?

La crainte des détracteurs qui affirment que depuis les réflexions portées sur la notion de différence, les enfants se regardent autrement et trient leurs camarades, reproduisent leur propre crainte. C’est ainsi que certains affirmaient que le niveau scolaire avait baissé à cause des élèves portugais en augmentation dans les classes. Une évaluation a prouvé le contraire : ils étaient ceux qui maîtrisaient le mieux la lecture. Les préjugés ont la dent dure. Les USA ont osé la discrimination positive, levant le voile sur une hypocrisie manifeste. La France a créé une loi contraignant les entreprises de plus de 1.000 salariées à recruter autant de femmes que d’hommes au niveau de l’encadrement, établissant ainsi la parité. Evoquer la diversité, c’est la rendre visible, comme accorder des droits aux femmes dans un monde où le sexisme sévit encore.

La thèse de Joseph Arthur GOBINEAU sur « l’inégalité des races humaines », celle de Houston Stewart CHANBERLAIN démontrant que la race aryenne est à l’évidence la classe dirigeante, se lisent dans les analyses d’intellectuels de haut vol pas du tout affligés de leur méconnaissance sur l’humain. Sans mettre l’accent sur le phénotype, c’est en filigrane l’idéologie politique désormais de l’initiateur des programmes scolaires qui semblent les heurter. L’effroi s’est entendu dans la méfiance envers les futurs enseignements des enfants à la limite d’un endoctrinement qu’ils redoutent. Il s’agit aussi de ce qui se voit, dont on ne parle pas, la couleur de peau. « Le racisme est d’abord la transformation des peuples en races, la diversité humaine n’étant plus expliquée par les influences culturelles acquises par chacun après son arrivée au monde, mais au contraire par l’origine. » dit Hannah ARENDT. Se cristallise ici la peur. Qu’on se souvienne que l’administration des populations colonisées fut à l’origine de débats. Les questions étaient posées en ces termes : « Dans quelle mesure ces peuples inférieurs pouvaient être associés à la gestion de leurs territoires ?

La France fait le choix de l’assimilation en imposant un durcissement de l’ordre colonial, mettant au premier plan la perception raciste du colonisé qui ne devait pas avoir droit au chapitre car pas apte, pas mûr pour exercer un pouvoir équivalent à celui du colonisateur. C’est à l’anthropologie qu’il est demandé d’évaluer l’origine biologique des populations et leur degré de perfectibilité, puisque chaque race possède des aptitudes psychologiques qui lui sont propre. Ainsi a-t-on catégorisé les cultures en culture de la honte et en culture de la culpabilité. La noblesse de la culpabilité revenant aux populations dites non primitives. Une théorie qui a volé en éclat avec la redéfinition de ces deux termes. La honte et la culpabilité se retrouvent dans toutes les populations. La honte étant le sentiment d’être contraire à la dignité, à l’honneur, elle est vécue avec soi-même. La culpabilité c’est le sentiment d’avoir commis une faute, d’avoir fait quelque chose de mal, elle est vécue face aux jugements des autres. Il n’y a pas de culture de la honte ou de la culpabilité comme il n’y a pas de culture supérieure mais seulement des cultures différentes.

L’établissement de la racialisation du monde à travers la notion d’infériorité et de supériorité a construit une représentation des personnes noires qui entachent gravement la France, pays référent des droits de l’homme et du citoyen. L’esclavage colonial s’est développé à une période où en Europe l’humanisme, la philosophie des lumières et la théorie du droit naturel auraient dû susciter des réactions et porter condamnation de ce fait. Rien de tout cela. L’indifférence ou l’acceptation ou les deux à la foi, laissent croire que les grands penseurs des lumières avaient une théorie particulière à propos des races. Le racisme est une pure création de cette contradiction et son refus de reconnaître à tous les peuples les mêmes droits fondamentaux ont construit une hiérarchisation des races et des cutures.

Ce n’est pas la première fois que fusent le mépris et les quolibets en direction de ministres au phénotype différent. Que l’on se souvienne de la garde des sceaux, déjà insultée lors de la demande au Sénat de reconnaître l’esclavage comme un crime contre l’humanité, insulte venue d’un élu, en pleine séance dans un espace aussi respectable, puis de la haine distillée même par la bouche d’une petite fille, ensuite la rage des sujets dans la rue récusant le mariage pour tous. Personne autre qu’elle n’aurait pu mener à bien une telle entreprise. Un ministère majeur, celui de la justice et à sa tête une femme noire, à l’inégalable talent d’éloquence, sa facilité de l’écrit, son courage légendaire, la France aurait dû être fière. L’envie et la jalousie n’ont fait que renforcer la légitimité de sa place.

Le second grief avancé par les détracteurs du nouveau ministre de l’Education Nationale est d’être un dénonciateur des violences policières. Chaque individu doit tout mettre en œuvre pour lutter contre les multiples formes de violences. Ce n’est pas uniquement l’affaire de l’Etat, mais aussi celle des citoyens. La violence implique un rapport de force, un pouvoir sur autrui que l’on ne doit à aucun moment approuver. Ainsi, l’abus de faiblesse met en lumière une victime fragilisée par une demande d’aide et un violeur profitant de la situation. Ce fait constitue aussi une violence. Quel que soit la place où on se situe, la violence ne peut être passée sous silence. De plus elle mérite d’être sanctionnée. Voilà une accusation bien légère, aux perfides allusions qui sous-tendent autre chose, balayée d’un revers de main par une analyse éclairée.

La France est-t-elle raciste ? Difficile de répondre à cette question qui oblige à explorer tellement de registres pour en arriver à une conclusion très scientifique….

Fait à Saint-Claude le 6 juin 2022

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