La famille recomposée

Publié dans Le Progrès social n°2592 du 25/12/2006

L’arrivée en modernité a quelque peu modifié les rapports entre les humains oublieux des règles de fonctionnement traditionnel dont la base est la famille. La société de la misère avait engendré des types de composition familiale en voie de disparition telle la famille élargie, espace clos où était absent le masculin, monde de femmes, dont le chef de famille la mère ou la grand-mère décidait de tout et pour tous : deux ou trois générations vivant sous le même toit dans une relative harmonie.

A cette époque l’enfance devait se plier, se soumettre à l’éducation imposée par les adultes et se cantonner à une place qui lui était désigné. Le couple marié ou en concubinage n’avait pas le privilège du face à face à deux une fois la porte de l’habitat refermée. Une « petite famille », vieille tante ou parente jeune et pauvre, ou l’enfant de l’épouse né d’une relation avant mariage partageait le vécu quotidien.

Rares étaient les familles normées du type de la famille nucléaire ( mère, père et enfant.) Ce détour permet de percevoir l’écart pouvant exister entre une société habituée à une cohabitation avec d’autres c’est-à-dire la gestion des contraintes dues à la réduction de l’espace de vie et une société construite sur un modèle plus égocentrique, plus intimiste. La virilité se confondant avec la fertilité, les demi-sœurs et frères sont des existants acceptés par le principe de vie d’une attitude paternelle : ils peuvent ou ne peuvent pas être côtoyés. Souvent l’intégration de l’un d’entre eux au sein du foyer souligne la tolérance de l’épouse.

La définition INSEE pour une base commune de travail entre chercheurs dit que: « Une famille recomposée comprend un couple d’adultes, marié ou non et au moins un enfant né d’une union précédente de l’un des conjoints. Les enfants qui vivent avec leurs parents et des demi-frères et des demi-sœurs font aussi partie d’une famille recomposée. » La première partie de cette définition est déjà du domaine du connu depuis bien longtemps dans l’arc caribéen et ne posait pas de réels problèmes parce que la proximité des grands-parents soulageait des éventuels conflits et prévenait les heurts.

Mais l’évolution vers le modèle restrictif et la forme des seniors en butte aux promesses d’immortalité donc d’éternelle jeunesse dispensent de ces interventions bienveillantes, palliant le manque financier et affectif. La recomposition familiale dévoile le malaise qui s’installe à ce niveau ; les grands-parents maternels n’assument pas de la même manière les enfants du gendre ou de la belle-fille. Une distance est parfois nécessaire en cas de gêne avant un retrait confirmé.

Les conjoints se sont choisis ; ils refont leur vie en fonction de leur désir contrairement aux enfants qui subissent cette situation. Quand ils sont demi-frères, dans l’imaginaire, ils se sentent frères de sang. La famille a une base génétique commune et les conflits semblent moins abrupts parce que chacun se reconnaît le droit d’être là et reconnaît ce droit à l’autre.

La perception de la belle-mère reste identique que la famille ne soit pas une famille de sang ou qu’elle le soit. La dénommée marâtre est l’objet d’une acrimonie ouverte ou larvée que seul le comportement du conjoint limite en y mettant fin ou en assurant la continuité. Il est souvent en butte à la culpabilité et prend à sa charge cette obligation de faire cohabiter l’enfant avec l’autre dans un  rapport controversé de souffrance et de rejet, se posant aussi de manière inconsciente son droit à changer de femme et d’amour.

Le malaise génère des faux-fuyants, des indécisions, du laxisme comme pour s’excuser d’une faute inévitable dont le résultat donne assise à la toute-puissance de l’enfant qui éprouve des difficultés à faire le deuil de l’union de ses deux parents car une mère et un père constituent la raison première de sa naissance, de son existence. Ce refus de la  nouvelle partenaire consolide le sentiment de solidarité avec la mère pensée abandonnée jusqu’à ce qu’elle recrée une nouvelle famille.

L’attitude vis-à-vis de la belle-mère dépend de la représentation que la génitrice se fait d’elle. Responsable de tous les maux, elle devient le bouc émissaire de la rupture consommée. Un divorce tumultueux, mal accepté est un  prélude à des relatons difficiles. La seconde épouse de condition sociale supérieure devra en quelque sorte payer par le biais de demandes d’objets coûteux, une dette : les sommes dépensées par le père, ne servira pas au nouveau ménage.

La lutte symbolique des ex conjoints à travers les enfants a un effet déstabilisateur à tous les niveaux. La belle-mère étant le symbole de toutes les haines réagit en fonction de sa personnalité. Elle intègre de la rancœur envers ce mari qui n’établit pas les limites à ne pas dépasser à sa progéniture par crainte de perdre son amour – des enfants utilisent le chantage comme une arme et refusent de vivre chez le père le temps imparti par la décision de justice- ou d’être dans le déplaisir durant cette période des retrouvailles. L’agressivité de l’enfant vis-à-vis du partenaire arrive à camoufler la jalousie oedipienne par déplacement : il déverse là, de manière acceptable pour lui et légitime ce sentiment qui lui évite de rentrer en conflit avec sa propre mère, sans savoir qu’en vouloir à quelqu’un c’est encore démontrer qu’on tient à lui, autrement ce ne serait qu’indifférence.

La relation au beau-père dépend de l’âge. A trois/quatre ans l’attachement est rapide. Les adolescentes adoptent une attitude de séduction ou de rejet. Elles font alliance donnant à voir une grande complicité afin de contrarier la mère surtout si le beau-père est plus jeune qu’elle. La tentation est une ruse employée à des fins de conflits : elles invitent les copines espérant sa chute et la disqualification.

En cas d’abus sexuels ou d’attouchements elles sont incapables de l’avouer à la mère, ou bien elles développent une grande agressivité ou bien elles se confient à un entourage bienveillant. Il est à noter que des filles violées par leur beau-père ont tendance à attendre un enfant qui n’est pas de leur mari afin de le protéger d’une agression paternelle. Les garçons sont réticents à reconnaître les bonnes relations avec le beau-père en public. Ils ressentent de la peine quand le mot « papa » leur échappe en parlant de lui. Souvent ils adoptent les principes de vie de ce dernier et sont déchirés par « chez moi et ici » quand ils ne sont pas identiques à ceux du père.

L’exemple de cet enfant dont l’interdit de la religion du beau-père pesant sur le carnaval avait modifié l’attitude sans le convertir pour autant, le Mardi Gras sortait avec son père mais donnait son dos au défilé mine de rien, est révélateur d’un malaise. Jamais ils ne jugent un père défaillant, mais le plaignent tout en évitant d’opposer les images paternelles : ils font l’expérience de la pitié. La sublimation du père vient suturer le manque.

Vivre avec les enfants  de l’autre exige d’imposer le respect dans les deux sens parce que l’acceptation n’est pas non plus totale du coté du partenaire qui passée la période de séduction du début va devoir apprendre à connaître les travers et les défauts se révélant dans la fréquence des rencontres.

Qu’espèrent tous les enfants ? Grandir au sein d’un foyer composé de leur vrai père et de leur vraie mère. La naissance d’un autre enfant a parfois une incidence positive dans la reconnaissance de l’arrivant proche par les gènes qui bénéficie du privilège accordé au tout-petit ou alors bouscule l’ordre des choses en dérobant la place de celui qui se considérait comme tel. Se pose la question de la place de chacun et de la redistribution des avantages, doublée d’une certitude, celle de la fin du couple des parents respectifs. Le choix de l’aîné comme parrain correspond à une stratégie de désamorçage de l’hostilité.

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