La famille entre violence et amour

La famille n’a pas de défaut, dit-on couramment. Cela signifie-t-il qu’elle est intouchable, toute-puissante, respectable, enfin parfaite ? Ou bien par restriction on ne doit ni ne peut toucher à la mère sacralisée ?

Longtemps, l’unité familiale fut réduite à la seule mère et aux enfants. Actuellement le modèle devenu plus conventionnel se rapproche des formules en vigueur dans le monde avec l’augmentation du type de la « famille nucléaire conjugale. »

 Qu’est-ce qu’une famille ? C’est un ensemble de personnes

  • unies par les liens de sang
  • vivant sous le même toit
  • dans une communauté de service.

Ces trois paramètres ne sont pas obligés d’être réunis pour former une famille. Par exemple dans le cas de l’adoption, les liens de sang n’existent pas. Le foyer monoparental est une famille, le modèle élargi est aussi une famille. La famille s’est constituée à cause de l’inachèvement du petit d’homme. Base de toute société, elle est le lieu où se nouent les relations sous un double aspect : sociologique, psychologique : elle est le creuset du processus de socialisation de l’enfant.

La famille est formée à partir de deux familles d’origine (maternelle, paternelle) qui même quand elles sont décriées ou rejetées, restent bien présentes sur le plan du réel et dans l’inconscient. Chacun des parents porte en lui l’espérance de son groupe familial d’appartenance. L’imaginaire véhicule des vœux de réalisation qui vont se transmettre aux enfants dans un non-dit : c’est la notion de délégation. Les parents ayant réalisé avec peu de satisfaction leurs intentions, prennent leur enfant comme exécuteur à distance d’une génération. Il existe trois types de délégation parentale :

  • Une qui doit réaliser aux frontières de la délinquance des pulsions inacceptables dans la vie sociale (comportement de la mère et du père à ne pas blâmer l’inconduite de l’enfant).
  • La seconde doit aider le parent dans une adaptation au réel un peu déformé (fugue de l’enfant car le parent est trop timoré pour s’imposer dans un environnement étranger).
  • La troisième où l’enfant se trouve héritier des ambitions des parents déçus par leur propres incapacités. Certains dans l’ambivalence minent les succès scolaires qui les mettent face à leur médiocrité.

Cette troisième délégation peut relever de la conscience morale : expier par procuration (être la mère d’un enfant métis et l’aduler comme tâche réparatrice).

La délégation quand elle est contradictoire est très mal tolérée à l’adolescence, elle génère de l’agressivité que masque un état dépressif. A considérer cette circulation de la pensée, la liste des imaginaires familiaux est loin d’être close. Les mythes de groupe agglomèrent ou tiennent à distance ceux qui les cantonnent dans l’ignorance. Le thème de l’harmonie familiale favorise le rejet ou à la persécution d’un membre qui la récuse. Le thème de la réparation des fautes familiales antérieures ou des situations d’injustice, peut devenir l’expiation des fautes non commises et conduire à des sacrifices irraisonnés (le rite sacrificiel de certains consommateurs de substances psycho actives). Ainsi la représentation de la famille et la représentation du monde s’interpellent. Ce qui s’articule et se modèle dedans se projette au dehors dans un mouvement dialectique de plus en plus compréhensible pour les Sciences Humaines.

 

LES FORMATIONS PSYCHOLOGIQUES DE VIOLENCES 

1) Les blessures narcissiques

L’enfant est souvent porteur d’un idéal avec une dimension essentielle d’un projet de réussite doublé de celui de beauté : « L’enfant merveilleux ». Chez le nouveau-né c’est d’abord l’aspect physique qui prime. La parentèle dès la naissance recherche les signes distinctifs d’appartenance à l’une ou l’autre branche : les parents eux ont leur attente propre. La filiation narcissique sanctionne la reconnaissance de soi en l’autre quand elle fait une entourloupe au désir, donnant en héritage à la fille le nez (jamais beau) de la grand-mère paternelle. Si en plus, à cette déception du visage vient s’ajouter la cambrure des lombaires caractéristique d’une ethnie, la petite fille sera en butte à des situations frustrantes disposant aux rapports violents.

L’adoption fait fi de la filiation narcissique, elle s’épanouit dans la filiation instituée, c’est-à-dire la double reconnaissance. L’enfant merveilleux engoncé dans l’envie de réussite sociale, quand il n’atteint pas l’objectif parental, se transforme en un être non conforme de façon exagérée afin d’obliger le parent à le considérer autrement et à tenir compte de ses besoins. L’exemple quotidien d’enfants aux tenues vestimentaires négligées, fumant de l’herbe à l’occasion, arpentant tardivement les rues, dénote un désarroi dans l’inaptitude à communiquer. Les prétentions de départ s’effondrent. Il y a obligation à tenir compte des nouvelles données, à récupérer le lien et enfin à entendre l’autre et son vouloir être.

2) La parole paradoxale

La forme de communication qui mobilise le plus de violence se trouve dans l’énoncé paradoxal : deux paroles contradictoires qui se côtoient, plaçant le sujet à l’intérieur d’un système qui le paralyse. Il n’a aucune alternative et quelque soit l’injonction choisit il sera disqualifié. En voici un exemple : « Ton repas est dans le réfrigérateur, tu ne le mangeras pas froid car tu auras mal au ventre. N’allume pas la cuisinière, elle est dangereuse, tu risque de mettre le feu à la maison. Tu dois absolument t’alimenter avant le sport. » L’enfant voulant plaire à l’adulte et n’ayant pas les défenses nécessaires pour résister va se replier sur lui-même ou laisser éclater sa violence. Dans la famille, ce type de communication circule entre tous les membres et donne assise à une représentation que l’on désigne par le mot créole goulou : des brutes toujours en colère.

3) La confusion des rôles

Le rôle est un « ensemble structuré de ce que consciemment ou inconsciemment les partenaires attendent les uns des autres. » La distribution de rôles dans le système familial est à la fois un mécanisme de défense individuel et une fonction organisatrice et consolidante du système lui-même. Chacun dans son rôle va concorder à l’équilibre individuel autant que groupal. Les balises sont posées, et quand intervient un bouleversement au niveau du rôle recouvrant de flou les repères, surgissent les conflits, les désadaptations. La mère qui demande au fils de remplacer le père faible ou manquant (alcoolique), celui-ci se sentant incapable d’assumer cette charge peut prendre le chemin de la délinquance et se retourner contre la mère. S’il accepte l’invite, il peut afficher son homosexualité jusque-là dissimulée qui dérange.

Pour mieux comprendre ce qui se joue là, il faut regarder du côté de la fonction maternelle et de la fonction paternelle. La fonction maternelle est remplie par le premier objet d’amour, la mère, et la fonction paternelle par ce qui limite cette relation ou cette fusion ou ce désir fusionnel. La fonction paternelle renvoie à un tiers séparateur et à la Loi. Elle intime à l’enfant que la mère ne lui appartient pas. Le représentant de cette fonction paternelle se présente comme le premier tiers, le premier rival et le premier objet d’identification œdipien. Le fils dans sa tentative d’accéder à la fonction paternelle face à sa mère, a obligation de détourner son désir sexuel de l’objet d’amour tout en intégrant le double, le rival à son moi par des approches de captations séductrices.

Les blessures narcissiques, la parole paradoxale, le détournement de rôle sont les trois principales formations psychologiques de la violence.

Cependant il faut différencier la violence de l’agressivité. L’agressivité qu’elle soit agie ou limitée aux fantasmes d’agression, concerne une figure parentale, que l’attaque le vise directement ou soit masochiquement réfléchie sur le sujet lui-même. La violence en revanche aurait pour visée non plus l’attaque mais la destruction du lien avec la figure parentale et la négation de la dimension subjective de l’autre. L’agressivité témoigne d’un lien et dans une grande mesure le préserve. Elle s’inscrit du fait même de ses attaches avec la relation affective dans un travail de liaison, alors que la violence traduit un travail de perte de lien avec la figure parentale dans une perspective de restauration et de protection de l’identité du sujet.

La violence est un élément essentiellement narcissique de défense de l’identité. La violence pour l’inconscient collectif culturel est une force vitale, un instinct de vie et de survie, un mécanisme purement défensif même quand il est question d’attaquer l’autre pour préserver son droit à la vie, même si ce droit demeure purement imaginaire de la sauvegarde de l’intégrité du sujet. Dans l’agressivité, il y a du plaisir de l’érotisation et une volonté d’attaquer l’autre.

Mettre uniquement l’accent sur les carences du groupe familial, ne serait pas très équitable. Il est un vecteur qui limite à l’occasion les débordements, utilisant des balises conte la violence. Sa fonction de production quand bien même elle ne suffirait pas à épargner quelques sous, soulage les membres par la gratification de services gratuits : la garde d’enfant, les soins aux enfants, l’alimentation, la confection de vêtement, la coiffure, le bricolage. Beaucoup d’aspects productifs sont intimement liés aux nuances des relations affectives.

L’appréciation de l’activité s’octroie des valeurs diverses :

1) La valorisation : être ou devenir capable, mériter, être reconnu.

2) La dévalorisation : regard jeté sur celui dont on n’approuve pas le comportement, jugement justifié ou non qui a quelque fois le mérite de rétablir un ordre, de rectifier une posture ou une conduite inconsciente.

Sa fonction de soutien psychologique supporte les ratages des couples maudits (ni avec toi ni sans toi), les besoins de régression des états dépressifs, l’accompagnement dans les situations difficultueuses. Mère et père n’ayant jamais fini d’être à la hauteur de la tâche, s’inscrivent dans la loi des échanges équitables au registre de la dette et des mérites. Donner maintenant pour recevoir plus tard, donner à un autre ce que l’on a reçu. La pratique du bâton de vieillesse ou de l’enfant soignant, en voie de disparition était la preuve du bon fonctionnement des échanges méritoires. La famille conserve un pouvoir indéniable et s’arroge en plus un possible dans la négociation. Famille contre famille dans les drames de l’agression conjugale ; l’individu n’est plus seul, il a derrière lui un bloc qui l’encourage dans son bon droit. Il ne faut pas oublier que le modèle parental se répercute sur au moins deux générations, il suffit de regarder les enfants pour avoir quelques renseignements sur ceux qui les élèvent.

Aujourd’hui, l’envahissement de la délinquance doublée de comportements agressifs autorisent chacun à stigmatiser la famille, à la montrer du doigt, à diaboliser les parents. Est-ce bien nécessaire et pourquoi faire ? A désigner des coupables, on ne fait qu’asseoir une certitude d’être soi même parfait et les gens parfaits sont tellement ennuyeux !

L’agressivité moderne se donne des moyens d’existence. Elle a de multiples causes dont la principale se complait dans la frustration.

Un discours nouveau appelle les intellectuels, à la rescousse, les intellectuels et les psys avec des tonalités différents face aux valeurs en déroute. Qu’y a-t-il à y faire ?

Dans l’urgence, la détection précoce d’un dysfonctionnement demande une intervention auprès des familles qu’il faut aider. Aider, prendre en charge, soigner sur le plan individuel, ne suffit plus. Il faudrait se donner les moyens nécessaires d’agir dans un plus large spectre, en créant des lieux ouverts à tous publics où il serait tenu compte des réalités culturelles. Dire surtout ce qu’il faudrait éviter de faire, car c’est la première étape qui leur permettra de s’engager sur la voie du changement.

Fait à Saint-Claude le 23 septembre 2020

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