Hôpital d’antan et d’aujourd’hui

A une époque révolue, l’hospice accueillait et soignait les indigents, dénomination respectueuse du qualificatif : miséreux. L’historique de la prise en charge de la maladie souligne le rôle des institutions religieuses et l’importance du poids des actions caritatives. Les bonnes sœurs infirmières luttaient contre les affections physiques sans penser à une rétribution quelconque. Elles ne se contentaient pas seulement de soulager et de guérir, elles avaient une fonction gestionnaire. Disposer de matériels, de vêtements, d’éléments de literie n’allaient pas de soi ; il fallait susciter les dons des nantis. La nourriture elle-même était à trouver. Les religieuses ont tenu d’abord les hospices débordant au moment des grandes épidémies. Leur présence sur les sites de soins de fortune en temps de guerre a été les prémices d’une organisation ouverte aux personnes laïques.

En 1963 l’implantation religieuse dans le système de santé était encore une réalité. L’hôpital s’est restructuré sous l’égide de l’Etat. Le service public devenait crédible avec la qualité des formations des divers corps de métier. Plusieurs remaniements et réformes ont séparé le médical de l’administratif. Le directeur administratif a succédé au médecin directeur. Les incompréhensions cloisonnaient les secteurs d’intervention. Les priorités ne s’évaluaient pas au même niveau, les besoins non plus. La santé avait désormais un coût. Il fallait que soit ancrée cette idée dans la pensée soignante.

La recherche scientifique a propulsé le service public vers un label de qualité qui a donné une immense renommée à certains professeurs dont la notoriété a dépassé les frontières de l’Europe. Les différentes strates sociales se côtoyaient au sein des services spécialisés, oublieuses du sceau d’indigence du passé. La possibilité de recevoir les meilleurs soins sans restriction de fournitures faisait dire que les équipements étaient supérieurs à ceux du privé.

Les cliniques étaient coûteuses et pas forcément plus performantes. En revanche elles offraient une plus grande commodité sur le plan hôtelier. Pas de pénurie de draps ni d’oreillers, une nourriture au menu choisi, des chambres individuelles et confortables, des horaires de visite adaptés aux visiteurs actifs. L’accueil selon des critères de sélection était moins abrupt qu’à la réception de l’hôpital qui faisait la distinction entre lit privé et lit public au sein d’un même service. Plus personne ne dort aujourd’hui dans des lits privés à l’hôpital. La suppression de cette ineptie a amélioré les rapports des soignants. Entre l’enveloppe de Noël du couloir privilège, les confiseries des familles et rien du tout pour le couloir sans écusson ni titre de noblesse, la rancœur se cristallisait. Plus jeune, plus jolie, plus vive, le choix du chef de service hissait l’infirmière désignée au rang d’un produit de marketing : plus hypocrite aussi murmurait-on.

Désormais le personnel infirmier bénéficie d’un régime identique pour un salaire égal. Les multiples transformations des services hospitalo universitaires ont permis de réhabiliter l’image du service public d’autant plus que les pathologies aggravées n’ont aucune autre destination. L’établissement privé n’a pas les ressources humaines et matérielles pour assumer les cas très difficiles. Il fut un temps où l’hôpital était synonyme de souffrance, de ratage. D’aucun évoque des membres amputés que se disputaient les chiens, d’autres l’incompétence médicale, la propreté douteuse. Chacun a son mot à dire sur ce temps d’antan. La construction de locaux, l’arrivée des spécialistes, l’application de méthodes modernes ont établi une sécurité sanitaire.

Pourtant les nantis ont conservé une crainte, dont la justification s’exprime librement, de leur établissement. Le syndrome du boeing a transféré nombre de personnes dans non pas les cliniques mais les hôpitaux de France. Ils sont revenus corps morts ou agonisants modifiant la croyance en une supériorité d’un ailleurs médical. A décharge, les manques d’outils idoines, matériel à usage unique, la légèreté du service d’hygiène, le spectre des maladies nosocomiales brossent un tableau peu élogieux des établissements publics. Les études qualitatives ne concernent que leur territoire. Sommés de se laisser évaluer, quelques-uns se rétractent refusant l’analyse au risque de rentrer dans la catégorie des mauvais. La stratégie consiste à améliorer l’existant afin de bénéficier l’année d’après d’une image de marque valorisante. Le bon comme le moins bon s’accroche à la mémoire et restituent les évènements récents sur lesquels les médias braquent les phares de l’information. Informer hier comme aujourd’hui c’est créer du sensationnel. La mise en mots dramatise le banal, donne sens à la perfection : un non droit à l’erreur. La greffe du cœur, de la main, du bras, la fécondation in vitro, la séparation de siamois ont façonné des Dieux au savoir infaillible. Aucun retour en arrière n’est pensable. L’hôpital est devenu un lieu où l’espoir d’une re-naissance ne laisse plus de place à la mort. Cette mort teintée d’impudeur dans un monde promis à l’immortalité ! Commence à s’exprimer dans les dernières volontés le refus de se laisser contempler une fois la vie enfuie. En filigrane se dessine l’idée de demeurer vivant pour les autres. La mort serait donc honteuse, semblable à une faiblesse de l’âme. Et peut-être que bientôt les enterrements se feront la nuit, furtivement, sans annonce ni cortège. 

La représentation de l’hôpital s’accommode des époques. Il était normal d’en sortir les pieds devant quand tétanos, paludisme et tuberculose décimaient les populations. Les avancées de la science ont autorisé soulagement et guérison à des gens remplis d’impatience face à la douleur qui n’est plus à endurer mais à soulager. A telle enseigne que les agressions au service des urgences sont le résultat d’une trop longue attente. Le sentiment de n’être pas reconnu comme être souffrant, de ne pas tenir compte assez vite de la réalité du corps douloureux permet de toucher rudement celui du soignant comme pour transférer le mal-être ressenti.

Puis intervient aussi la toute-puissance de celui qui doit tout obtenir, tout de suite, engoncé dans une posture adolescente. Lieu de mort et de guérison, la controverse actuelle autour de l’hôpital est liée à une multiplicité de facteurs. D’abord une mortalité due à l’entrée de toute personne ramassée sur la voie publique par le SAMU et les pompiers qui commencent une prise en charge médicale, puis un allongement de l’espérance de vie avec son lot de pathologies dégénératives, ensuite des interventions de plus en plus osées, tentatives de maintien en vie ayant valeur de performance. Alors pour se venger de la déception, des mises en accusation de la part du maître du mort sont prononcées, des procès sont intentés non contre les soignants et leur défaillance mais contre un système qui a généré la croyance dans un pouvoir médical sans limite.

Auparavant les gens agonisaient chez eux. La famille sollicitée se chargeait de la fin. On trépassait dans son lit entouré des siens. La vie moderne est peu adaptée à cette pratique. L’isolement du malade livré aux mains de l’infirmière à domicile dépourvu de la présence d’une parentèle vaquant à ses occupations, contribue à le garder jusqu’à extinction du souffle. Un autre élément non négligeable récent est cette tendance à limiter les jours d’hospitalisation et à mettre en place un suivi médicalisé à domicile à des fins de désencombrement des lits, en mettant en exergue le danger des infections nosocomiales. D’où la méfiance de l’hôpital agent de propagation de la mort et de l’infection. La raison économique n’est point évoquée.  L’hôpital devient suspect au point que l’acharnement accusateur dont il est l’objet est un renforcement du constat de manque en moyen humain et matériel, une pénurie de spécialiste las d’attendre un budget conséquent pour la recherche. Hôpital : quel projet pour demain ?

L’incendie du chu de la Guadeloupe

Le 28 novembre 2017 le CHU est la proie des flammes. L’évacuation des personnes hospitalisées, (mise à l’abri des patients) est entreprise par un personnel soignant dont le courage et le sang-froid sont exemplaires. Agir dans l’urgence du moment, sauver des vies en ne pensant pas au danger encouru pour la sienne, ne pas ménager son temps livre à la population tout entière l’image héroïque du personnel hospitalier. Certes, l’immédiateté de l’action n’autorise pas à penser à un plan de survie organisé, cohérent, une délocalisation satisfaisante. Mais le temps des sollicitations dévoile dans l’incompréhension la difficulté d’acceptation de lits où des corps couchés et souffrants attendent.

Le redéploiement s’est fait sur ces sites : la clinique des eaux claires, le centre hospitalier de Capesterre belle eau, le palais des sports du Gosier ; la polyclinique, un bâtiment non occupé flambant neuf destiné au centre gérontologique du Raizet (palais royal), le Centre hospitalier de la Basse-Terre, et un hôpital de Martinique sont l’objet de transactions donnant lieu à une vision de l’accueil en situation catastrophe injustifiable. L’espace non concédé aux blouses, le partage des lieux de soins, les interventions à des heures incroyables font naître un sentiment de rejet aux arrivants La menace de renvoi des malades pour cause de non-paiement des prix de journée suscite des pensées de lieu de soins oublieux du serment d’Hippocrate prononcé par les médecins en passation de thèse : « Ne pas nuire » Car c’est nuire à la santé d’une personne fragilisée par la maladie qui se rend compte qu’elle est à la merci de marchandage de boutiquier.

L’amélioration d’un état ne consiste pas seulement en traitement du corps, la psyché aussi y joue un rôle. Ce drame sanitaire va mettre au grand jour des inepties dénoncées par ceux qui vivent mal jour après jour l’inacceptable. Les experts jaugent la composition des émanations toxiques de la suie et des moisissures, nuisibles du bâtiment qui doit être nettoyé, décontaminé avant de réorganiser la filière de soins. Un retour partiel a été prévu aux environs de 18 mois. Un plan élaboré par l’ARS (agence régionale de santé) prévoyait :

  • La fermeture de deux étages de la tour nord polluée par les moisissures
  • La fermeture définitive du bâtiment de gynécologie-obstétrique
  • La construction d’un bâtiment destiné à accueillir toutes les activités de gynécologie-obstétrique et de la pédiatrie, livraison, premier semestre 2020
  • L’exercice des activités de chirurgie et du bloc chirurgical dans un bloc mobile aux eaux claires
  • L’occupation des bâtiments neufs du Centre Hospitalier gérontologique de Palais Royal.

Seulement voilà, quelques semaines après l’incendie, sans nettoyage ni décontamination, disent les soignants, sans mise en sécurité et aux normes des installations techniques anti-incendie, électrique et des ascenseurs, le CHU est réintégré.

L’état de catastrophe s’inscrit dans le vécu des soignants dont le constat des manques de toutes sortes, allant de la literie aux outils de soins, augmente le stress. Une dame seule, assise sur un banc, dit dans un reportage télé son refus de rentrer dans le laboratoire où elle travaille à cause des malaises ressentis. A la polyclinique où a trouvé refuge le service de pédiatrie, les jours de pluie, le ruissellement des eaux du plafond inonde le plancher. L’hôpital de fortune sous la tente, a plié bagage dans un délai autorisé afin de ne point être en proie aux bactéries murmure-t-on.

Avec force, la réclamation d’une évaluation sur les conséquences humaines et sanitaires de l’incendie ne semble pas avoir d’écho favorable, pas plus que la demande de réhabilitation de mise aux normes. L’arrêt de la Télé radiologie, de la coronarographie dites au grand public, n’inquiète que les bouches qui clament ces informations. Les craintes des patients portent sur les difficultés d’accès au parcours de soins. Les plaintes nombreuses concernant le service de radiologie toujours en panne d’appareils, enflent.

Certains praticiens se sont sauvés en France, déçus par les conditions de travail dysfonctionnelles défiant toute logique. Les autres tiennent encore épuisés par un dialogue de sourd avec les responsables, minés de l’intérieur mais conscients que : « Il n’y a rien de plus terrible pour un patient que de voir la détresse dans les yeux du soignant »

Un groupe a pris la décision d’une démarche reconstructive : le debriefing psychologique. Deux ans après, le mal-être toujours aussi vif lui faisait encourir le risque d’un impact du phénomène et de son débordement sur la vie privée.

Les conséquences de l’incendie sur le soignant

Dans l’immédiateté de l’action, les ressentis n’ont pas encore d’incidences majeures dans l’être. La situation d’urgence occupe toute la pensée. Faire au mieux, pourvoir au bien-être des patients à qui on promet dans la prise en charge un rétablissement, demeurent des objectifs de mobilisation. Arrivent après-coup, dans un temps second les premières alertes de la catastrophe et les soubresauts du stress post traumatique. Les effets ne sont pas trop ravageurs dans la mesure où on tend encore vers la recherche de lieux où exercer, confiant dans la parole du pouvoir en place. Le nomadisme, ce déplacement d’une institution l’autre, les trajets inhabituels acceptés, dévie le mal-être sur une situation passagère.

Le constat des difficultés de cohabitation en d’autres lieux, le rejet non exprimé mais détecté par des comportements impactant une vie professionnelle démantelée, fragilisée, le retour dans les conditions catastrophiques de la maison qui a brûlé (le lieu de travail est un endroit où les employés passent le plus de temps. Il est assimilé à une coque sécuritaire, à l’instar de la maison), les promesses non tenues, ajoutent au stress post traumatique aggravé un sentiment de trahison. Perte de confiance en une direction dont on attendait tant, perte de confiance en sa capacité de soigner valablement, le psycho trauma et ses conséquences dévastatrices installe ses ramifications de façon brutales ou larvées selon la personnalité et les obstacles rencontrés. : « je suis cardiologue et incapable de prendre une tension artérielle » avoue cette femme médecin. Honte et culpabilité de ne plus se sentir performante professionnellement, évidence d’une inutilité à faire avancer les choses, rage aussi de ne plus être un élément sécurisant pour le patient en cardiologie où anxiété et angoisse s’invitent à l’anarchie des battements du cœur.

La déprime, les troubles du sommeil, les troubles psychosomatiques (douleurs articulaires, chutes de cheveu, hypervigilance ou ralentissement moteur, irritabilité, troubles de l’humeur, pleurs immotivés) rappellent que le CHU qui doit être un lieu de travail donc un lieu sécuritaire par excellence est devenu dans la représentation un endroit dangereux et persécuteur. Une participante au débriefing se demande pourquoi aujourd’hui ses larmes coulent autant, elle qui croyait avoir surmonté le pire. De 10 heures à 17 heures, le malaise s’est exprimé, il a été expurgé, débusqué des tréfonds où il s’était tapi depuis deux ans.

Reste à faire le deuil de l’institution en gérant la perte, condition de la réappropriation du dynamisme et de la combativité. Nier le trauma en le refoulant n’est pas recommandé.

Il existe des lois sur l’obligation de l’employeur de pourvoir au mieux-être des employés. En ce sens, le suivi régulier et à long terme des équipes de soignants et des autres employés, sur le plan psychologique doit être envisagé, sinon il y a risque d’enkystement du psycho trauma qui peut avoir un impact sur la vie durant.

Si on devait résumer l’histoire actuelle du personnel du CHU de la Guadeloupe, elle s’inscrirait dans cette phrase : « Quand des héros deviennent victimes et demandent réparation. »

La propagation du coronavirus (covid 19) et la crainte qui s’installe de le voir arriver dans l’arc caribéen augmente le sentiment d’insécurité sanitaire tapi dans les esprits depuis deux ans. L’observation des comportements dans les jours à venir permettra d’analyser les modes de réaction de la population face à ce phénomène nouveau si menaçant pour tous les pays.

Fait à Saint-Claude le 27 février 2020

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1 réaction sur “ Hôpital d’antan et d’aujourd’hui ”

  1. Brun Paul Réponse

    Madame Migerel
    Votre historique des pratiques sanitaires, hospitalières retrace la longue évolution de la prise en charge des malades et de leurs pathologies.
    Saluons la compétence,le dévouement des personnels,médecins,agents administratifs.
    Avec l’arrivée du CoronaVirus,la pression va monter.A nous de suivre les consignes publiées par l’ARS.✍️

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