Féminicides

Un mot nouveau définit les meurtres et assassinats de femmes dans un contexte de violences conjugales mais pas seulement. Le féminicide va au-delà de la cohabitation de la vie à deux, quand la rupture prive de pouvoirs l’homme violent, furieux de voir lui échapper l’être qu’il croyait sous emprise de sa perversion ou sous emprise de la peur. Souvent la menace : « Je vous tuerai tous : tes parents et tes enfants », n’est pas mise à exécution pour la parentèle, mais la surveillance dont elle fait l’objet laisse craindre le pire et augmente l’angoisse de la femme qui se sent coupable d’avoir exposé sa famille à une telle situation.

Quelques cas démontrent que le danger s’avère réel : un père meurt d’une rafale d’arme à feu lors de la réception de son anniversaire, la fête battait son plein. Son ex gendre était persuadé qu’il avait conseillé à sa fille d’introduire une demande en divorce. Cet autre, après une course poursuite en voiture tue la mère, le père, son ex compagne le jour, en pleine rue. Les cent cinq femmes tuées depuis janvier 2019, (nous sommes au mois de septembre), interpellent sur la multiplicité de ces passages à l’acte.

Face à cette évidence, le gouvernement décide de porter le débat public en instituant le Grenelle des violences conjugales du 3 septembre au 25 novembre, grande cause déclarée du ministère de l’égalité homme/femme dont la secrétaire d’Etat est Marlène SCHIAPPA. Son but est de rassembler des propositions venant d’horizons divers afin d’édifier des réformes au plus près de la réalité du phénomène. La volonté de faire se côtoyer des associations d’aide aux victimes, des policiers et des gendarmes qui reçoivent les plaintes, les victimes et les parents de victimes, les travailleurs sociaux, ceux qui interviennent de près ou de loin quand une femme est en prise avec des violences physiques et ou psychologiques, incitera peut-être les uns et les autres à prendre conscience du cloisonnement existant entre ces institutions et l’obligation de réinventer des actions de communication.

Des mesures depuis de longues années ont été mises en place et à l’observation elles n’ont pas eu grand effet et n’ont pas permis d’abaisser significativement le pourcentage d’agression envers les femmes. En Guadeloupe où le taux d’agression a augmenté de 27%, le téléphone d’urgence peu demandé a rarement été utilisé. La mise à l’abri est insupportée car vécue comme une sanction : « Pourquoi je devrais moi quitter le domicile conjugal ? » L’explication rationnelle de l’adresse connue qui implique un risque de réitération de passage à l’acte ne convainc pas. De surcroît le 3919 numéro d’écoute destiné aux femmes victimes de violences est méconnu par manque d’information ou par lassitude de constater que rien ne bouge, que le harcèlement reste permanent et les mesquineries à propos de la garde d’enfants nés de l’amour, incessantes.

En guise d’ouverture du Grenelle, le premier ministre affirme que « le déni, l’indifférence, l’incurie, le machisme séculaire, le processus d’emprise sexiste profondément ancré dans la société », ont permis que ces faits perdurent. Il suggère :

  • Une mise à l’abri rapide des femmes en danger (71% des femmes cohabitent encore avec le conjoint) en créant 1.000 places d’hébergement,
  • Un accueil irréprochable des victimes dans les gendarmeries et les commissariats. Le Président de la république a fait l’expérience d’un échange téléphonique entre un centre et un policier dans son refus d’accompagner une victime au domicile, d’où l’urgence d’une formation adaptée. L’innommable est arrivé à une plaignante dans un commissariat, quand le policier a demandé à son mari d’y venir, mettant face à face une victime et son agresseur. Quel était son projet ? Son rôle devait se cantonner à enregistrer la plainte et non à envenimer les choses ! En vain il a été suggéré que des policières se chargent de la réception des femmes, au moins elles prendraient systématiquement les dépôts de plaintes.
  • La possibilité de dépôts de plainte à l’hôpital.
  • Le traitement rapide des dossiers dans les tribunaux, ceux-ci n’excédant pas 15 jours.
  • La nomination de procureurs référents en matière de violences conjugales dans chaque tribunal.
  • L’élargissement du recours au bracelet électronique anti-rapprochement. Pour l’heur, la violation de la mesure ne fait l’objet d’aucune sanction envers l’agresseur.
  • Une nouvelle législation pour réformer l’autorité parentale (80% des victimes ont au moins un enfant). La suspension d’office de cette autorité parentale en cas d’homicide volontaire sans qu’il soit besoin d’une décision du juge.

Des nouveautés font leur apparition dans ces énoncés, mais est-ce bien suffisant ? La question primordiale de fond est à poser : Pourquoi ne partent-elles pas ?

Le taux de chômage en Guadeloupe hisse la cause économique au premier rang et constitue un obstacle majeur au départ des femmes. Engluées dans une dépendance financière, elles craignent d’avoir à affronter une insécurité qui rejaillirait sur les enfants. Leurs emplois précaires ont comme conséquences la perception des allocations familiales par le mari avec qui des dettes sont engagées : prêt immobilier, crédits de toutes sortes.

La difficulté est accrue quand la maison construite l’est sur un terrain familial auquel elles ne peuvent prétendre à aucun droit. A seulement envisager laisser la proie pour l’ombre, pas seulement pour elles mais aussi pour les enfants, elles mettent au premier plan la sécurité et le confort matériel.

La transmission d’un modèle maternel opère un conditionnement indéniable. Ton père et ton grand-père étaient violents : on n’en meurt pas. En parler devient problématique dès lors que la famille refuse d’entendre cette parole gênante, d’autant plus qu’en son sein les conflits ne se règlent que par la violence. Être issu d’une famille à dynamique violente perturbe le discernement du processus d’un système qui induit de la confusion. D’abord les humiliations, la dévalorisation, les punitions génératrices de soumission, puis les sévices physiques, les excuses avec promesse de ne plus recommencer, la lune de miel, les cadeaux.

L’éternel recommencement du cycle, l’établissement de l’emprise. Femme sous emprise à telle enseigne que l’entourage a du mal à comprendre qu’elle retourne après s’être enfuie auprès du bourreau. Dans ce cas, la honte enferme les mots. Personne ne saura car elle augmente l’isolement social créé par le mari, mais utilise les enfants en leur faisant partager son désarroi, formant une communauté sectaire déstabilisante, leur volant leur enfance.

L’emprise concrétise la dépendance affective en intériorisant la culpabilité dans la volonté inconsciente de ne pas rendre le mal par le mal en portant encore plainte, trouvant de bonnes raisons justifiant un tel comportement chez l’autre : une enfance malheureuse, l’accusation de pratiques sorcières d’une ancienne amante jalouse perturbant le foyer, des difficultés au travail. Ce refus d’aborder la réalité dissimule la non acceptation du rêve brisé et l’attente du retour du prince charmant.

Le déni de violence peut avoir de graves conséquences sur la psyché, il oblitère le statut de victime autorisant à considérer la violence comme une norme ce qui édifie une posture de tolérance à tout, même à mettre de côté une pensée de révolte et pire à envisager la possibilité d’être tuée. L’affirmation de soi n’est pas possible puisque l’estime de soi fait défaut (la victime et l’agresseur ont en commun ce manque), la femme redoute de se retrouver seule dans la vie, incapable de se projeter dans l’avenir et de prendre un nouveau départ.

Comment s’avouer à soi-même femme symbole de courage, de vaillance, de débrouillardise et d’autonomie dans la représentation valorisante d’une société, que la notion de parthénogénèse (autofécondation) se fissure, et qu’être en couple, dans une vie à deux, constitue une réparation de la mère ancestrale assujettie à une pluri paternité de la misère soumise aux aléas d’une précarité financière ? Comment dire les violences physiques et verbales sans s’embourber dans la honte d’un mauvais choix ? Piégée dans ce schéma, les lèvres closes contiendront une réalité souffrante jusqu’à ce que l’évidence de traces sur le cou et sur le visage dévoilent l’indicible.

La famille de l’époux sera dans le déni d’une telle situation surtout la mère dont la fusion avec le fils est légendaire (mère soutireuse), elle accusera sa bru d’exagération. Aucune réprobation ne viendra entachée la relation mère/fils en prévision d’un retour au domicile maternel. Ainsi se reproduisent de génération en génération des pratiques que seul l’éloignement atténue mais n’interrompt pas puisque le téléphone maintient les liens.

La femme isolée affectivement, socialement, déstabilisée se retranche derrière une pensée lénifiante : « Il y a pire ! » véritable mécanisme de défense qui préserve de façon précaire son intégrité psychique, jusqu’à la déstructuration de son identité : « Ce n’est pas moi ça, je ne me reconnais plus. » Lorsque la peur s’installe elle est obnubilée à l’idée de se faire tuer, aucune révolte ne vient déstabiliser son système de survie. Ne lui reste qu’à alléguer la préservation du bien être des enfants en envisageant de partir quand ils prendront leur indépendance.

Le danger qui la guette ne la concerne pas seule. La parentification des enfants en leur racontant des faits qu’ils ne peuvent assumer émotionnellement, les obligeant à prendre parti pour elle une victime, se mettant sous leur protection selon l’âge, a des répercussions sur leur devenir. Longtemps l’angoisse a taraudé un homme de 30 ans qui était incapable de dormir ailleurs que sous un lit. La terreur l’habitait entièrement la nuit et il lui fallait cet énorme matelas protecteur au-dessus de son corps pour avoir droit à un repos nocturne. Le poids du célibat l’a obligé à franchir le seuil du cabinet « psy ».

D’autres se mettent en danger par une fascination pour les bad boys et s’en plaignent, retournent la violence contre eux, (scarification sur les bras, conduites sadiques envers leurs personnes, tentatives de suicide) ou le contraire, poussent autrui dans ses retranchements en ne lui laissant pas la possibilité d’une maîtrise de sa colère. Des couples explosifs nommés « couples maudit » ont en commun des traumas d’enfance. Si on devait décrire leur vie ce serait par cette phrase : « Ni avec toi, ni sans toi. »

Dans le dernier sursaut d’une préservation du narcissisme, la jalousie est un rempart flatteur qui entretient une posture malsaine par : « Il m’aime trop ». La réassurance oblitère le discernement sous une forme dissimulée d’auto culpabilisation et justifie la passivité et l’acceptation. Les carences affectives refoulées de l’enfance font retour. Ce phénomène se retrouve chez les personnes qui quittent tout pour vivre dans une secte parfois avec enfants.

Cependant des obstacles administratifs de taille viennent s’ajouter à toutes ces raisons évoquées. D’abord :

  • Un accueil inadapté doublé d’un refus d’enregistrer la plainte. Les locaux de certains lieux dits d’accueil sont inacceptables. En guise de salle d’attente, un coin véranda, un banc unique, une sonnette à activer, sésame qui entrebâille une fenêtre où s’encadre le visage d’un représentant de l’ordre qui demande la raison de la démarche suscite la surprise. La ou les personnes assisent sur le banc entendent sans écouter une partie de l’histoire. Attendez ! La fenêtre se referme sur une absence de confidentialité, un pan intime dévoilé de la vie risque de se propager dans le public. Tous les lieux ne sont peut-être pas configurés de la même manière, mais celui-ci mérite d’être signalé.
  • Le signalement auprès du service social d’une maltraitance infantile ne reçoit pas toujours l’écho attendu, ou parce que des liens de parenté freinent l’action, ou parce que le manque de personnel entasse dans les tiroirs des vies douloureuses de personnes devenues paperasses à traiter. Les lenteurs administratives n’ont d’égales que la promesse d’introduire un changement dans les services aux usagers.
  • Le cloisonnement des différents services s’occupant des violences et de maltraitances, augmenté d’une insuffisance d’uniformité des formations. Dans un service, il arrive que deux personnes dans un même bureau fournissent deux réponses diamétralement opposées à un même problème.
  • La mauvaise évaluation de l’urgence d’une situation qui génère de l’incompréhension et un manque de confiance vis-à-vis du professionnel, ajoute de l’insécurité à une angoisse latente. L’objectif de la démarche n’est pas satisfaisant.
  • Le mésusage du 3919.

La décision de juguler ce fléau des féminicides ne saurait se limiter à des mesures législatives, de protection et de sanction. Il faudrait identifier les problèmes et les traiter durablement.

Le poids des traditions a érigé des représentations de l’être femme et de l’être homme, l’éducation dont est responsable les mères encore aujourd’hui suivie de la division du travail ont forgé des destins différents partagé entre la soumission et la domination. La famille, l’école, le monde du travail, la religion, de grands chantiers à ouvrir pour une construction d’égalité dans tous les domaines pour tous les humains, est un défi actuel difficile certes, mais faisable. Un particulier en Inde a appris aux filles à se défendre des viols à l’aide de la pratique des arts martiaux.

La Guadeloupe peut permettre aux filles de repérer le cycle de la violence en même temps que l’intégration du respect de soi donc du respect de l’autre envers soi. Les garçons ne doivent pas être en reste : la déconstruction d’un monde où l’affirmation de soi passe par la violence est nécessaire. Le vivre ensemble en toute sérénité doit avoir ses règles acceptées et transmises par les modèles du monde des adultes.

Fait à Saint-Claude le 22septembre 2019

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