Gwada boys : un vent d’espoir

Publié dans Le Progrès social n°2620 du 07/07/2007

Les Gwada Boys vous connaissez ? Cette appellation résonne de jeunesse et de témérité. Elle aurait pu désigner un groupe de musique vocale, une équipe de voltigeurs ou d’acrobates. Les garçons de Gwada dits « Ti boug Gwada ou Ti gars gwada » ont atteint l’âge de la majorité depuis longtemps et seraient plus dans la réalité des Gwada Men. Il fallait un nom à cette sélection de l’équipe de football qui allait disputer la Gold Cup. Le choix s’est porté sur l’association de deux éléments miniaturisés. Gwada est le diminutif de Guadalupe, dénomination espagnole imposée à la Karukera (l’île aux belles eaux) des Amérindiens en hommage à une vierge d’Espagne : Notre dame de Guadalupe. Depuis quelques années ce raccourci est couramment employé par une frange jeune de la population pour se démarquer des ringards et de leur monotonie. Quelques-uns uns habitent Gwada, les autres la Guadeloupe. Deux mondes séparés qui se rencontrent et s’acceptent quand il s’agit de l’essentiel, telle la revendication identitaire.

Le mot anglais «  boys » dans un département français secrète un air d’ailleurs, dessine un contour d’étranger : ceux qui viennent d’une contrée éloignée, de langue différente. Même si la culture abolit la distance, même si l’ethnie est la même, il y a un « je ne sais quoi » qui fait la différence. L’adulte façonne l’homme qui auparavant était un garçon. Ce statut maintenu l’empêche de grandir de crainte qu’il ne s’en aille, l’enferme dans une dépendance aux siens sans possibilité d’imposer sa loi, mais justifie aussi les cajoleries. La miniature choisie est le représentant d’un symbole difficile à caser dans un espace insuffisant. On en conserve la caricature qui ne diminue en rien sa puissance. S’exprime là  tout un aspect de la modestie de ce peuple. Ne pas exagérer, ne pas vouloir se vanter, se préserver du rappel à l’ordre : « ou ni gran gou, tu as de grands goûts. » Le diminutif témoigne dans la langue créole d’une tendresse infinie,  du plaisir d’affirmer sa préférence. Prononciation et regard entourent d’affection la personne visée. Gwada Boys est un familier à tutoyer, à supporter, à acclamer. L’imaginaire du nom l’a pétri de la graine des stars qu’il construira match après match jusqu’à la demi-finale contre le Mexique. L’épopée de ces hommes a été le révélateur et l’insoupçonné d’une forme de pensée d’une majorité de Guadeloupéens. Elle a crée un évènement important dont la portée n’est pas encore mesurable. L’analyse à trois niveaux démontre que des circonstances ont ouvert une voie où se sont engouffrées des perspectives jusque là reniées.

Sur le plan politique : La Gold Cup est une compétition qui se joue entre des nations. Les Gwada Boys ont rencontré ces nations au titre de la Guadeloupe et non au titre de la France. Comme un grand pays indépendant, s’est affiché Guadeloupe en sous titre à la télévision quand bien même le drapeau national bleu, blanc, rouge encartait la présentation. Ce n’était pas l’équipe de France qui maîtrisait le ballon rond mais l’équipe de la Guadeloupe. A des fins de simplification, dira t-on, un montage accepté par la fédération française de football a permis ce compromis. N’empêche que la retransmission médiatique a aidé les nuls en géographie à la situer et à ceux d’ici d’être fiers de la reconnaissance : « Le monde entier sait que nous existons. » Deux couleurs, vert et rouge ont construit un drapeau en urgence à agiter dans les stades avec le même droit que celui des Etats-Unis, du canada et des autres. Confectionné pour l’évènement de la compétition, y était incrusté un ballon rond surmonté de cannes « amarrées. » : le sucre et rhum comme productions princeps. Pas de «  sun and sea », pas de banane non plus. Le séisme a séparé les deux parties papillon. Le pont-levis de la gabarre est bloqué ; il ne fait plus jonction. Un drapeau réclamant l’appartenance dont la couleur partie rouge ( la victoire )se retrouve dans des drapeaux de plusieurs pays. Rien n’a été laissé au hasard. L’hymne au KA beau comme une grande découverte, sur beaucoup de lèvres, vite appris, transcende les jours. Création magistrale dont le souffle devait terrassé l’adversaire et le rentrer chez lui, tandis que glorieux, Gwada Boys resterait debout à la manière de Gwada. C’est l’hymne du héros salvateur. L’interprétation est purement analytique. La pertinence de la question posée par le Progrès Social du 23 juin, numéro 2618, en première page : « Guadeloupe what’s that ?» ne peut contenir un élément de réponse, mais elle met le doigt sur une contradiction et une confusion.

Sur le plan social : la solidarité a démontré qu’elle n’était pas moribonde. La sollicitation de joueurs chevronnés issus de la migration en renforcement aux amateurs doués, est un indice de socialité et d’entraide. La ronde n’a pas souffert de béance, elle a été fermée. Ce qui a été quitté a été rejoint. L’humus est indispensable à la terre, comme est nécessaire le savoir des plus qualifiés. Tout le monde en tire bénéfice. La voile est gonflée par le vent d’espoir. Les connus et les moins connus ont adapté leur jeu de pied au gazon du sol d’Amérique, comme s’ils s’étaient entraînés longtemps ensemble. Une intelligence, une connivence, une générosité aussi à laisser un possible de but à tirer à l’équipier presque anonyme. L’espérance a grimpé de deux crans : il fallait soutenir Gwada Boys. Les antennes de voiture ont abhorré des rubans rouge et vert, la radio a crié l’hymne plusieurs fois par jour. Espérance mêlée de crainte et d’incrédulité. La finale, iront-ils en finale ? Le stress a tiré le visage des vendeuses de kassave le jeudi au matin. Des mines tristes comme un jour sans pain. « Que se passe t-il ? » « Ils sont tellement fatigués qu’ils ne tiendront pas, ce n’est pas possible. » Par solidarité les faces portaient des traces de fatigue comme par mimétisme ou communication télépathique. Les kassaves étaient comme d’habitude, moelleuses à souhait, prêtes à la mi-temps à gaver les estomacs mis à rude épreuve par la tension de la deuxième finale Guadeloupe/Mexique. La Région a affrété un avion qui a réuni supporters et parents. Une force vive pour le moral. Point de solitude : la famille, le groupe sont présents, criant, battant du tambour, chantant agitant le drapeau. Il faut un perdant et un gagnant. Les discussions ont repris dans les foyers. Petits et grands sans distinction donnent un avis, avancent une analyse. Sans explication il faut chercher un responsable. L’espoir était trop fort. Ceux qui affirmaient ne pas y croire auraient du rester de marbre. Pourquoi tordaient t-il la bouche de dépit ?

Sur le plan identitaire,  l’identification des héros porteurs du drapeau a été immédiate.  A l’image du dieu du football brésilien, les enfants des favelas de Rio ont rêvé de gloire. L’école est finie mais les petits veulent apprendre à jouer au foot sérieusement. L’accueil des stars à l’aéroport sous la mousse de champagne à l’instar des champions de Formule 1 à quatre heures avant le chant du coq, prouve combien la population a été fière d’être si bien représenté. Le phénomène de la starisation secrétée déjà dans l’appellation s’est amplifié. Un bus décoré à leur honneur sur lequel était inscrit le mot « Star » attendait. Applaudis, touchés, la magie de l’épopée continuait. Un défi à la dimension d’un exploit a été relevé. Cela veut dire que la qualité des hommes n’est pas proportionnelle à l’importance des moyens et que les potentialités ici n’ont jamais été considérées à leur juste valeur. Gwada Boys nous a beaucoup appris sur la réalité de cette population. Qui a pu entendre et comprendre qu’il est temps de mettre à la disposition de la jeunesse des équipements sportifs où ils pourront exprimer leur talent et de faire de la réussite un projet collectif ?

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