Et si on parlait d’homosexualité

La prise de conscience de sa propre homosexualité et la reconnaissance d’être un homosexuel, c’est-à-dire l’évidence de son identité homosexuelle est dans la plupart des cas, l’aboutissement d’une série d’étapes. On peut de la sorte différencier divers éléments significatifs jalonnant cette histoire.

  • La conscience d’avoir des désirs vers le même sexe, d’être attiré par lui
  • Des contacts sexuels intermittents avec des sujets du même sexe
  • La compréhension du mot homosexuel
  • La mise en question de son hétérosexualité, se demandant si on ne serait pas homosexuel
  • La qualification de ses affects, de ses désirs comme étant d’ordre homosexuel
  • La reconnaissance, l’identification d’être un homosexuel
  • Une liaison sentimentale et sexuelle avec un sujet du même sexe
  • La fréquentation de quelques personnes homosexuelles
  • L’intégration à la subculture homosexuelle ou à un milieu homosexuel
  • Le dévoilement à des relations hétérosexuelles que l’on juge importantes comme étant un homosexuel
  • L’acceptation publique d’être qualifié homosexuel.

Cette identité homosexuelle ne parvient pas toujours à être positive pour tous, parce que beaucoup d’entre eux ont une vision négative de la condition homosexuelle, ils ne se dévoilent pas à autrui, exprimant des sentiments de culpabilité, de honte, se laissant saisir par l’angoisse.

Avant 25 ans, certains auraient aimé être délivré de leur homosexualité. Il est indéniable que l’intégration demande une rupture avec les attentes de la société et plus singulièrement avec celles de la famille. Les réactions de la famille sont tout à la fois négatives, l’enfant devenant brusquement un étranger, et empreintes de culpabilité, les parents s’imaginant d’une certaine façon responsables. Ces réactions traversent une évolution en plusieurs étapes, elles sont assimilables à celles que l’on rencontre en présence d’un deuil.

  • On admet que l’on avait suspecté quelque chose : c’est une perception sublimaire
  • Ensuite apparaissent les effets de choc avec des manifestations de désespoir, de déni, de colère, de culpabilité
  • Arrive un impératif d’ajustement : le sujet doit changer, il faut garder le secret
  • On se résigne alors à l’irréparable, il faut abandonner tout espoir, il faut assumer cette tare.

Cette phase d’ajustement peut déboucher sur l’intégration où la famille admet un nouveau rôle pour l’enfant, de nouveaux comportements. On comprend alors que l’acceptation positive de son identité soit lente, qu’elle exige un changement cognitif et l’on voit des individus pratiquant l’homosexualité ayant même une relation affective hétérosexuelle, afin de brouiller les pistes.

Il existe une contradiction au sein même de la personne du type de celle que l’on rencontre dans le mariage hétérosexuel dissimulateur d’une tendance profonde. Pendant des années, quelqu’un peut être un homosexuel secret.

Chez les femmes homosexuelles, il s’écoule souvent 5 ans entre l’éclosion des premiers désirs et l’acceptation de soi. Tout commence par une affection romantique avec une amie exclusive, associée à des caresses mais sans qualification sexuelle. Dans ce cadre, se produit progressivement une dérive romantique, c’est-à-dire une activité authentiquement sexuelle qui va finalement déboucher sur la conscience de l’homosexualité. L’identification serait plus tardive chez les femmes que chez les hommes et son intégration positive plus fréquente.

Le mariage des homosexuels équivaut à une intégration socio sexuelle, il s’agit d’une tentative d’intégration sociale. Le pourcentage des sujets qui ont été mariés auparavant, est légèrement plus élevé chez les lesbiennes, mais dans tous les cas, il s’agit d’unions de courtes durées quand on les compare avec celles des hétérosexuelles. Les mobiles qui expliquent ces mariages après l’expérience montrent qu’il s’agit de trouver un antidote à l’homosexualité dont on éprouve les premiers conflits. Certaines parlent de pression exercée par la famille, les amies.

Dans de très rares cas, l’homosexualité est connue du partenaire avant le mariage, ces femmes rentrent dans la catégorie de la « transhomosexualité » attribuée à toute personne qui démontre une forte attirance pour les homosexuels de sexe opposé.

Chez les femmes établissant une liaison avec un homosexuel en toute connaissance, la relation peut être fondée sur l’empathie avec une identification fantasmatique. Cela peut être le fait de femmes avec des inhibitions hétérosexuelles et une composante maternelle infantile qui justifient leur comportement par un désir de sauvetage. Chez les lesbiennes, l’amour n’est pas le mobile conscient de l’union. Un grand nombre met en avant la raison sociale. Le mari est décrit comme passif, irresponsable et peu porté sur le sexe. Cependant des femmes reconnaissent avoir eu des rapports sexuels orgasmiques, quelques unes sont mères de famille.

Voilà brossé un tableau qui n’est pas celui du dévoilement de l’être homosexuel. Dans ce cas comment dire à son entourage, comment exprimer ses désirs sans être en butte à un refus se trompant sur le choix sexuel d’un vis-à-vis très ambivalent ? La modernité favorise les rencontres dans les soirées gays où lesbiennes et homosexuels viennent en couple ou célibataires, à la recherche d’un partenaire. La découverte de l’autre est-elle aussi compliquée qu’on le pense, en quoi est-elle autre que toute rencontre amoureuse ? Une expérience homosexuelle permet-elle de déterminer l’orientation sexuelle ? Les timides questions commencent à franchir les lèvres des parents face à l’évidence moins dissimulée.

Aujourd’hui peut-on parler d’homosexualité avec sérénité, en toute liberté alors qu’hier encore les plaisirs étaient inventoriés, classés, mesurés, les statuts amoureux disséqués. Est-on déjà passé du registre des unions secrètes à celui des amours affichés au grand jour parce que légalisés ? Les lois n’ont jamais dans l’immédiat transformé les modes de pensée, tout au plus elles permettent de libérer les individus d’une mise à l’écart en inscrivant leur intimité sexuelle dans un cadre commun.

L’histoire de l’amour est faite d’un curieux mélange entre des comportements amoureux qui évoluent lentement donnant parfois l’impression que les sentiments et les gestes changent peu, et qu’à travers les siècles les questions de l’amour restent éternelles d’une part, et que d’autre part la sphère des catégories des représentations, à l’inverse sont l’objet de revirements spectaculaires. De même que nous n’inventons pas notre propre langage, nous utilisons les mots du moment dans une société donnée, nous reprenons ainsi chacun à sa manière des catégories de pensée toute faite, donnant des repères simples à l’action.

A travers religion et politique, bien loin des sentiments personnels et de la vie à deux, il va falloir désormais se hisser à la hauteur de la norme dominante : le couple homosexuel est moralisé. Il ne peut assumer concrètement la reproduction biologique, valeur encore hautement symbolique « On se marie pour fonder une famille ». L’amour matrimonial est plus proche de la mystique spirituelle que de la volupté. D’un côté il y avait le couple conjugal valorisé et les plaisirs paillards qu’il s’agissait de résorber, à telle enseigne que dans la société antillaise les hommes justifiaient le fait d’avoir une maîtresse par respect pour le corps de l’épouse clivant la femme sous le double aspect de la mère et de la putain.

Le mariage pour tous va transformer profondément le paysage conjugal. Les individus ne sont plus enfermé dans une assignation biologique ou de sexe mais résulte de la place qui est la leur dans la société. Contrairement aux attitudes dépravées, qui pouvaient être imaginées dans le lit, la tendresse entre une femme et une femme, un homme et un homme, apparaît comme un sentiment sans le moindre risque, une sorte d’attention douce et aimable auquel s’ajoute un enveloppement caressant. La tendresse ne se vit plus comme une vertu mais pour elle-même.

Alors que la Raison se révélait difficile à établir au sein de la société, la vertu de bienveillance s’installe dans le couple à travers la tendresse. Loin des codes stéréotypés, ce sont des germes d’une vision alternative de l’individu qui se mettent en place. Les femmes s’émancipent des codes sentimentaux qui les subordonnaient aux hommes, adoptant le principe du libre choix ; éloigné des conventions sociales.

La nouvelle loi sur le mariage pour tous a le pouvoir d’inventer l’avenir, à redistribuer les rôles, à élargir la catégorie du genre féminin/masculin à repenser et dépoussiérer certains concepts. «  Le sentiment n’est qu’égoïsme projections de fantasmes, miroir de ses propres pulsions. Ce n’est pas une femme que nous aimons, mais une image idéale qui au-delà de la femme, renvoie à la mère »Sigmund FREUD. Force est d’étayer un nouveau discours sur la construction identitaire de la fille et du garçon, de ces deux parts de féminité et de masculinité en chacun. Certes dans le couple homosexuel subsiste dans le choix du conjoint les empreintes parentales, mais nuancées par le double registre identificatoire.

Le bonheur est devenu le leitmotiv des personnes.

Une personne sur trois vit seule et cette proportion continue à augmenter régulièrement dans un mouvement d’émancipation individuelle. Mais est-il possible d’être heureux sans les autres ? A mesure que l’individu impose sa loi, monte la longue plainte du manque d’amour. D’un côté l’amour, l’engagement, le don altruiste, de l’autre la soif de respiration personnelle.

Le couple se construit aujourd’hui sur un rêve contradictoire : vivre à deux tout en restant soi-même. La rencontre est devenue spécialement difficile car les personnes se crispent de plus en plus sur leurs défenses. Or il ne peut y avoir de rencontre sans mise en danger et sans ouverture à l’autre. Quand la passion s’apaise, les désillusions peuvent apparaître.

En général, le couple homosexuel tend à éviter ces écueils, préoccupé par un environnement pas systématiquement bienveillant, il creuse son existence dans le pacte de reconnaissance privilégié. «Sans cette reconnaissance qui fournit les bases de la dignité et de l’estime de soi, nous ne saurions survivre »[1]  Etre aimé c’est se sentir exister, être aimé par le conjoint pour compenser un défaut de reconnaissance qui est structurellement produit par la société.

Il faut réussir en tout, le jugement qui compte le plus est celui des proches, d’autant que chacun juge chacun avec ses critères personnels qui fondent sa propre existence en dévalorisant autrui. Car sous le regard critique des proches, se creuse le déficit d’estime de soi. Par delà la notation de chacun par chacun, c’est l’absence de reconnaissance qui est la plus blessante.

A l’intérieur des configurations sociales où s’inscrit l’individu, il ne bénéficiera pas de la même reconnaissance. Par exemple la famille est perçue comme un lieu d’affection consensuelle, elle distille de l’amour qui est parfois contradictoire. La quête de reconnaissance vise un double but : conforter l’estime de soi et confirmer une identité singulière.

Or, selon la place occupée à un moment donné (fille ou fils, sœur ou frère, femme ou mari), ce n’est plus la même facette de soi qui est reconnue. Les sujets ne cessent de faire des efforts pour gommer les différences, faire comme si ce n’étaient que des détails. Mais elles sont profondes et se maintiennent continuellement. Au début du couplage, une opposition peut s’instaurer entre les parents (qui ont une image de leur enfant) et le nouveau ou la nouvelle venue dans la famille, qui construit son partenaire d’une autre manière par la vie conjugale. Un homme dit : « Mon fils est homosexuel, il viendra seul chez moi. Je ne veux pas entendre parler de sa vie et de son partenaire ».Tant que les choses étaient dissimulées, le fils célibataire était acceptable.

Après quelques années de vie commune, la moindre faille du couple va libérer des critiques jusque là retenues. Non conformisme même légal, appelle la perfection. L’acceptation du couple nouveau modèle rencontre aussi les difficultés du couple hétérosexuel face à la famille de l’un ou de l’autre conjoint .Plus que tout c’est la règle d’or qui lie les deux conjoints au-delà des vicissitudes du quotidien.

Deux logiques de fonctionnement très différent s’entrecroisent : la première anime la relation vivante, la seconde est une position de principe, un à priori absolu qui s’exprime quelque soit l’évènement de la vie quotidienne. C’est la règle d’or de la confiance mutuelle et de la reconnaissance réciproque. Les conjoints sont des soutiens inconditionnels l’un pour l’autre. Le couple est un lieu de réconfort et de consolation. Souvent les homosexuels vivant dans un monde régi par la dureté du regard d’autrui ont la sensation de changer de monde en passant le seuil de leur logement.

La sphère privée construit l’individu d’une autre manière. Christophe André signale que la sensation de bonheur provient d’abord de l’harmonie trouvée autour d’une plénitude de sens. Pas toujours simple à réaliser. Le bien-être est une recherche sans fin. L’être bien est le bonheur réalisé ici et maintenant.

La posture de bientraitance dans les institutions recevant des jeunes, puisque le métier d’accompagnant est compliqué, les experts étant eux-mêmes en difficulté, nécessite des formations, des modes d’emploi. Trop souvent est négligé le concept de représentation réciproque. Comment gérer le refus de l’usager et celui du professionnel par rapport aux notions religieuses et culturelles ? Ces réflexions sont à mener en isolant des thèmes précis :

  • L’origine de l’homosexualité et son explication psychanalytique
  • L’information dans les écoles : quoi dire, comment dire ?
  • La formation des professionnels recevant le tout public

Si on parlait de l’homosexualité doit poursuivre ses objectifs, celui de la compréhension, de la levée des tabous et enfin celui de l’acceptation. Les personnes homosexuelles sont des humains comme les autres, ni pire, ni meilleur, de simples humains.

[1]CAILLE. A-200, Anthropologie du don, Desclée de Brouwer, Paris

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1 réaction sur “ Et si on parlait d’homosexualité ”

  1. F Réponse

    Bonjour,
    Je suis surpris par la bienveillance et la finesse de cette analyse des trajectoires de vie des homosexuels.
    Il reste cependant des paramètres qui interfèrent sur la vie des gays et des lesbiennes. Au delà d’une certaine norme d’acceptation il restera tout de même la conscience chez les gays et les lesbiennes d’une histoire marquée durablement par le rejet de l’homesexualité et la crainte de tomber sur des individus qui transgresseront la norme en exprimant leur homophobie de manière insidieuse ou dans une pulsion de violence. Il restera aussi la conscience qu’ailleurs des semblables continuent de vivre dans un mélange de honte intériorisée et de peur. Il y a aussi la questions de l’âge et les problématiques des relations entre générations qui viennent aussi questionner l’existence des couples sans enfants.
    En tout cas merci de ces analyses.

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