Delgrès, Ignace : sacrifice ou victoire ?

Publié dans Le Progrès social n° 2564 du 27/05/2006

A la mémoire de DELGRES et d’IGNACE est accolé le mot sacrifice.

Le premier s’est fait sauter à l’habitation d’Anglemont avec ses compagnons d’armes( mort collective), le second s’est donné la mort en solitaire( mort individuelle.) Tous deux ont emprunté une démarche identique face à l‘assaut jugé final des troupes ennemies. S’étaient-ils entendu sur la conduite à tenir le moment venu ? Avaient-ils pesé l’impact de ce geste sur l’imaginaire des autres, de tous les autres, les traîtres, les combattants, les ennemis, les générations futures ?

En 2006, l’évocation de ces héros et de leur mort gardent cette idée d’évènement sacrificiel. La définition du sacrifice s’origine dans une donnée religieuse que sous-tend le concept de dolorisme : l’immolation des victimes en offrande à une divinité. Afin de s’allier les puissances célestes ou de les calmer, de jeunes vierges étaient jetées par des prêtres dans un volcan en éruption chez des peuplades antiques : « Les Dieux réclament du sang. »

Le sacrifice met en présence un dominateur (celui qui décide de l’accomplissement de l’acte), un soumis qui subit une volonté supérieure, même s’il est animé de sentiments contradictoires : fierté d’être choisi comme salvateur et souffrance à l’idée d’être privé de vie. L’explication seconde du sacrifice de sa vie, y renoncer n’est pas très éloigné du premier. Certes le dominateur n’est pas clairement identifié, il est là en filigrane dans la figure de l’oppresseur( patronat, junte militaire, dictateur.) Son rôle va déterminer le passage à l’acte de façon active du sujet contraint à communiquer le refus d’une situation insupportable, le renoncement de vivre indemne de toute blessure visible : l’immolation par le feu laisse des traces de brûlures au 3éme degré. L’imposition de la pensée agie est personnelle et seul le message à faire passer conditionne la conduite. Qu’importe l’échec de la mort, l’alerte est donnée.

Ce sacrifice se veut exemple de courage comme le suppuku (hara-kiri) au Japon, où le suicide par incision du ventre dit l’échec contrebalancé par la force de caractère, la résistance à la souffrance. Attenter de façon délibérée à sa vie est synonyme de suicide, qui là n’est pas le suicide du désespéré n’apercevant aucune issue à sa douleur morale, quand disparu le goût de vivre, il s’enfonce dans un abîme profond. Le suicide/sacrifice est un engagement pour une cause estimée juste, peu importe qu’elle soit de revendication, de trahison, il est toujours un échec de la négociation.

Le passage à l’acte a comme objectif l’interpellation du plus grand nombre sur un fait qui serait passé inaperçu autrement mais aussi l’édification d’un martyr, être sacrificiel allant jusqu’au bout de son désir dans un affrontement inégal. Il joue à qui perd gagne, faisant don de sa vie au bénéfice de tous. Les commandos suicide s’alignent sur ce schéma.

En 1802, les héros DELGRES et IGNACE livrent une guerre contre les troupes françaises. Le déséquilibre des forces est évident. En farouches guerriers, ils n’envisagent pas de se rendre à l’ennemi. L’abdication est une défaite d’autant plus grande qu’il faut rendre les armes, subir la dégradation de la destitution.

Les généraux, les commandants et les colonels ont les épaulettes arrachées et foulées au pied devant toute la soldatesque, ils sont liés et parfois traînés jusqu’au cachot. Prisonniers, ils ressentent une double humiliation : celle d’avoir perdu le combat, celle d’avoir déçu l’espoir des troupes luttant à leur côté, sous leur commandement.

Qu’on se souvienne de la débâcle de Waterloo. Pour un soldat mourir au champ d’honneur en cas de victoire, c’est accéder à l’immortalité. Une guerre contre l’occupation avec victoire finale, sanctifie les morts et les blessés. L’armée victorieuse n’a qu’une hâte, s’emparer des résistants vivants, les juger et les tuer. SOLITUDE a été pendue après son accouchement.

Exhiber un chef de guerre, exhiber sa capitulation, montrer sa tête de perdant double la victoire d’une gloire démesurée. Les trophées vivants de guerre ajoutent à la stratégie du vainqueur un caractère de supériorité. Plus fort, plus rusé, plus résistant, il mérite le respect et l’admiration. La capture accroît sa notoriété ; il devient celui que nul ne peut dépasser. Il détient le pouvoir, celui de soumettre le vaincu après l’avoir dominé.

Si la domination hiérarchise, le pouvoir renvoie aux problèmes de légitimité et de reconnaissance. La conscience de soi du soumis, c’est-à-dire son identité subit un rabaissement. Comment échapper à la menace de l’effacement du JE ? Comment se déprendre de l’humiliation ?

Aux différents mots accolés au pouvoir tels : supériorité, commandement, force, bon plaisir, arbitraire s’opposent ceux de servitude, aliénation, soumission, dépendance, incapacité, impuissance. La crainte de l’anéantissement par œuvre de négation est une angoisse qui s’étale sur la dimension de l’existence.

L’angoisse identitaire est un moteur qui pousse à la reconquête de soi, à la souveraineté sur l’ennemi et sur le monde. Son versant positiviste implique de se draper dans une certaine dignité, de cultiver la fierté et pour ce faire, trouver une action pour lui donner sens. Se soustraire à la jubilation de la capture en se donnant la mort assujetit le camp adverse à un rapport de force inversé et le décontenance. Cette situation nouvelle permute les rôles dans la mesure où la conquête espérée n’a pas lieu.

Quand les chefs de guerre ne peuvent être destitués, ils conservent leurs titres et leurs emblèmes. Les corps gisants sans vie des vaincus ont la possibilité de faire douter de la réalité même de la guerre. Le vainqueur n’ayant pu démontrer sa puissance, le rapport de domination devient caduc. Le conquérant qui n’en est plus un, est confronté à une menace de pertes de repères identificatoires : que devient son dessein ? L’inexistence de l’affrontement efface l’honneur rêvé et entache d’inquiétude la gloire. Le besoin de prisonniers constitue une réassurance car il fournit la preuve d’une vaillance, d’une lutte. Le corps mort semble alors un défi en même temps qu’un refus : refus d’accepter un destin sans issue, refus de procurer une vanité jouissive à l’agresseur.

Dans cet emmêlement de chairs déchiquetées par l’explosion, DELGRES ne saurait être reconnaissable, il se dérobe, lui le mutin qui a poussé à la révolte des femmes et des hommes, lui qu’on ne pourra jamais regarder se balancer à une potence, lui avec lequel on voudrait faire un exemple, montrer l’écrasement d’une révolte et son action punitive. DELGRES et IGNACE, ne livrent que leur dépouilles se donnant la mort selon leur choix, frustrant les troupes françaises du plaisir de les tuer. Cette décision est une double rébellion parce qu’ils refusent tous deux les règles de la guerre : celle de la capture, celle de l’abdication. Rebelles jusqu’au bout de leur logique, ils obligent au partage de la victoire, amère pour la France, jouissive pour leur conviction : «  Nous choisissons de mourir plus promptement. » Ils sont et demeurent les maîtres du jeu. En hommes conscients et responsables, ils prennent en main leur devenir.

Ce comportement n’est nullement sacrificiel, il doit s’inscrire désormais au registre de la victoire.

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