De l’indifférence à la lâcheté

Publié dans Le Progrès social n°2580 du 23/09/2006

Les sanglots réitérés d’un enfant dès le matin, ponctués de cris n’alertent personne. Aucune inquiétude ne décide un doigt à toquer à la porte de l’appartement ne serait-ce que pour dire le dérangement causé, aucune vocifération sonore signe de mécontentement ne se fait entendre des habitations voisines, aucune curiosité ne colle un œil à la fenêtre afin d’apercevoir l’auteur des pleurs et de ses parents mettant un visage sur la cruauté. Il aura fallut qu’une personne de passage écrive au service de la maltraitance et fasse un signalement. Une lettre non anonyme relatant des faits, tels quels, sans supposés, avec une signature en bas de page. Une déclaration assumée volant au secours d’un être sans défense. Un petit enfant synonyme de fragilité n’émeut pas une seule âme charitable de l’environnement quand il exhale sa souffrance ou ses besoins non satisfaits ? Comment interpréter l’indifférence généralisée d’une population qui s’autorise de plus en plus à émettre des plaintes incessantes, plaintes de la douleur du corps, plaintes de la douleur de l’âme, jetées dans les oreilles de ceux qui écoutent à peine et qui en profitent pour eux-mêmes essayer de se libérer des maux dont le plaignant n’a que faire ?

Certes, la fréquentation des voisins se raréfie, chacun chez soi, chacun pour soi : l’élévation du niveau de vie ayant brisé le réseau de solidarité, la demande d’oignon et de sel avant dix huit heures a disparu avec l’abondance. Puis l’individualisme grandissant a construit un mur entre soi et les autres justifiant le fait de ne pas s’occuper des affaires d’autrui. L’adage chinois :  « Ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire », semble conditionner les comportements se rattachant à ce principe de sagesse qui dans la réalité est un principe de lâcheté transposé dans le contexte de non-assistance en personne en danger. L’adage chinois peut être valable en cas de complicité avec des résistants ou des patriotes contre un ennemi communautaire.

Il y a quelques décennies, le contrôle social était à l’origine de coups de ceinture, de fessées, de sanctions de toutes sortes. Le voisinage « jetait un coup d’œil » en l’absence des parents, surveillait la turbulence enfantine, menaçait d’en brosser le tableau en vrai éducateur non investi de mission. Cet accord tacite entre adultes était non verbal mais contribuait au respect de certaines règles. Il n’était pensé d’ingérence que par les punis et les mécontents. L’entourage se comportait comme une famille élargie où le partage occupait une place prépondérante, partage d’aliments, de peine, de cancans, une famille avec des valeurs fortes de solidarité, ce qui n’oblitérait point les conflits, loin de là. Mais même dans le désamour, elle l’assurait, sa permanence du regard.

La raison majeure évoquée à l’indifférence actuelle tient à la crainte de se tromper sur la nature des actes, le risque d’une interprétation faussée par la sensiblerie, la peine causée aux agresseurs supposés et finalement innocents. Cela pourrait se comprendre pour le signalement aux services sociaux. Mais l’absence de démarche personnelle ? Ne pas se mettre à dos une personne pouvant jeter l’intrus pour sa curiosité malsaine d’autant plus ajoute t-on que le service social présente des manquements. Il n’entérine pas d’enquêtes dans des situations difficiles ( le surnaturel, les classes sociales favorisées.) Certaines nuits bruyantes, l’oreiller sur la tête atténue les nuisances gutturales sonores. Le miroir de la salle de bains, le matin, reflète un visage sans états d’âme. Une vie en passe d’être brisée ? Et Dieu dans tout ça ? Vacillement des valeurs fondatrices d’une société édifiant ses bases sur l’entraide volant à la rescousse des plus faibles, surgissement d’un égotisme où jaillit un nouveau genre qui inaugure le temps de la peur. Peur de s’investir, peur d’être dérangé dans son train-train quotidien- il faudra peut-être témoigner à la barre de la cour de justice où les gens de robe posent des questions-, peur surtout de s’entendre dire : « Qu’avez-vous tenté de faire ? Etes vous intervenu ? », peur de cette réalité de l’absence de courage. L’humain a évolué au gré des modes, des impératifs sociaux, financiers, il a été façonné par les invariants culturels dont l’empreinte n’a peut-être pas été assez forte et fait bifurquer ces lois bien intériorisées par certains. C’est vrai aussi que le spectacle public d’un monde marginal auquel on assiste se trouve dans un décor qui ne lui convient pas : cette conception d’une existence paisible.

Rien ne justifie qu’un être perdu cherche désespérément une aide qui ne vient pas, rien ne justifie qu’une femme subissant des violences sexuelles soit en butte à la lâcheté générale. Un fait divers grave relaté par la radio affirme qu’un sujet de sexe féminin âgé de 25 ans a été violé sur une plage devant plusieurs personnes. Aucune protestation ne s’est élevée du groupe. Cet immobilisme existe en Europe où les gens se font voler, rosser, violer dans l’indifférence, leurs semblables détournant la tête. En Guadeloupe avec cette posture, on entre dans une nouvelle ère, celle de la priorité à la complicité du mal. A l’analyse, l’absence de réaction des spectateurs impassibles, procède à une identification à l’agresseur si libre d’être en dépit de toute loi morale un prédateur, disposant de sa proie, que le hasard semble guider. L’envie d’être ce barbare là, osant assouvir son désir, imprimant une soumission à un autre corps, aliénant sa liberté, porte à croire que la vie minable et sédentaire, le carcan social, leur vie à eux, s’est trouvée transfigurée par la sauvagerie considérée comme une déliaison, une désocialisation, un rejet du vernis social. L’appel premier des sens est venu comme dénouer la monotonie de l’existence, dans un refus de ce monde domestiqué où tout est prévu à l’avance, entouré d’une nature asservie et limitée ; ils auraient préféré sûrement une nature hostile, sans pitié où les êtres seraient réduits à leur plus simple expression d’affrontements et de domination. Sur le plan de la jouissance, hormis la sourde hostilité ressentie à l’égard de la femme, le voyeurisme sous-tend leur attitude. Ils contemplent avec délectation cette manière brutale de posséder un corps, prenant plaisir par délégation, se couplant avec l’exhibitionniste de la scène. L’ambiance de la tournante est là aussi. Celui qui se sert le premier avant de céder sa place aux autres est un dominant qui ne tient pas obligatoirement le rôle du méchant et dans ce cas précis, il est auréolé dans l’imaginaire enfiévré des contemplatifs, d’un halo de sympathie. Sa place est enviée. Dans le lot, si l’acte s’était perpétré plus à l’écart, il est fort probable que deux ou trois auraient participé à cette violence appelée communément : viol en réunion.

Ainsi il ne s’agit pas uniquement de lâcheté mais de complicité inconsciente doublée d’une grande immaturité qui peut se renouveler. La souveraineté de ce comportement ne disparaîtra qu’avec la prise de conscience étayée par une sanction légale, au nom de la loi, afin que la fascination à l’égard des attaques violentes n’envahissent l’imaginaire et refusent le passage à l’acte. La justice peut aider l’action psychologique et le travail psychique, en rappelant l’interdit, à construire des relations saines, de négociations, de consensus, au lieu et place d’une toute-puissance destructrice.

Le modèle, l’exemple donné d’une communauté dont l’humanisme n‘est pas à démontrer est de refuser l’inacceptable.

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