Corps exhibés

Publié dans Le Progrès social n° 2533 du 15/10/2005 

Dans un monde où la réussite se mesure à la capacité de faire parler de soi, les individus sont de plus en plus nombreux à vouloir occuper le devant de la scène non pas pour ce qu’ils sont mais uniquement pour montrer quelque chose. Dans ce registre du «  Tous stars, tous célèbres », ils sont désireux de s’exhiber d’une manière ou d’une autre au prix d’une destruction de l’être. Leur quête de reconnaissance s’imbrique dans un processus de réparation, réparation de frustrations longtemps contenues, fantasmatisation d’un moi idéal exacerbé.

Se montrer nu non pas dans un moment intimiste, mais livrer son corps sans habits au regard d’un large public relève d’un exhibitionnisme plus ou moins aggravé selon les circonstances, les lieux, les personnages. Une vedette dans une soirée composée d’artistes du même milieu, se mettant «  à poil » ne sera pas taxée d’exhibitionniste, mais si elle réitère ce comportement le samedi au marché, elle le sera. L’exhibition représente un désir légitime : c’est la façon la plus féconde et la plus directe de réagir aux messages énigmatiques qui ont été adressées aux origines, pour se poser comme un être unique et irremplaçable. Aujourd’hui il prend de telles proportions qu’il semble être un besoin vital.

Les images pornographiques sur des sites internet de femmes et d’hommes, sont consultées par des personnes formant un couplage voyeur/exhibitionniste. L’un et l’autre sont obligatoirement liés sauf que le voyeurisme peut être consenti ou imposé. Un homme montrant son sexe généralement à une femme jeune et en apparence prude ( il ne le montrera pas à une prostituée dont il ne verra pas l’effet surprise indispensable au frisson/plaisir), la met en position de subir sa loi fantasmatique. L’exhibition est l’excitation sexuelle obtenue par exposition de ses organes génitaux devant un public. Le modèle de la femme un peu sadique, travaillant pour son propre compte, vêtue de noir, reçue aux émissions télévisées en France est SAPHO, une des premières à avoir un piercing sur la langue- une perle noire- l’exhibant comme son corps tout entier dans des films X, faisant rêver des fillettes fragiles dont les croyances en une rapide ascension dans l’univers des stars par le biais du sexe les dispenserait des cours d’art dramatique, et sans fournir aucun effort serait à leur portée.

Pourquoi de prime abord, une adolescente pose t-elle nue devant une caméra ? Elle le fait à la demande du partenaire, pour lui faire plaisir. S’instaure une relation de soumission/domination qui n’a rien à voir avec l’âge puisqu’elle existe dans le phénomène prostitutionnel quand le souteneur au moment de l’histoire d’amour demande à la partenaire de coucher avec d’autres moyennant finances : « Je t’aime tant, tout ce que tu me demanderas sera exaucé. »

La pratique de la tournante sous-tend cette posture mentale. En second lieu, la transgression d’un interdit entre en compte le « pour ne pas faire comme maman et papa » cherche à se démarquer d’une sexualité normée. La fille n’est pas seule, l’œil collé à la caméra est celle d’un voyeur dont la psyché n’est pas négligeable : on touche là le domaine de la perversion. Le voyeur ne parvient pas à réinvestir sa libido sexuelle dans une vision globale du corps, il reste fixé à la vision des organes sexuels proprement dit. Il se complait à partager l’image d’une partenaire accessible au regard et au désir correspondant aux fantasmes masculins, livrant ce qui devrait rester de l’ordre de l’intime comme un butin au sens de chose marchande. Il est le prototype d’un milieu d’homme à caractère dominateur qui reproduit des photos pornographiques où l’échange sexuel s’intègre à l’économie marchande.

Entre photographier ce corps abandonné à la volupté et à la fantaisie d’une atmosphère particulière et le publier sur le net procède ou d’une entente érotisée et complice ou d’un malentendu (il aura cru percevoir cette suggestion venant d’elle ; il lui en a fait la proposition elle a eu un sourire énigmatique bouche close) ou d’une trahison à la gloire d’une démonstration d’une performance technique (jouer dans la cour des grands informaticiens) ou d’un mépris radical de la personne en tant que telle, la rabaissant au rang d’objet (on permet d’admirer les paysages lointains de vacances) suscitant la jalousie d’autrui, se donnant de l’importance par la qualité de la possession.

Le voyeur demeure en tous les cas dans la partition d’une jouissance à l’œuvre dans cette collusion intrusive. Ce couple, celui du voyeur et de l’exhibitionniste illustre comment cette pulsion de mort initiale donne naissance à deux courants : l’un où l’agression est dirigée vers l’autre, c’est le sadisme ou le voyeurisme, l’autre où elle est à nouveau intériorisée, retournée sur soi en intégrant l’apport de l’autre, c’est le masochisme ou l’exhibitionnisme.

Poser nue devant une caméra et pleurer après les poses envahie de culpabilité ou ne pas avoir de plaisir en dehors de cette permanence du tournage sont des indices révélateurs de troubles psychiques. Très peu de femmes montrent leurs visages. Voilées ou têtes détournées ou supprimées par la caméra, elles refusent d’exposer leur propre ignominie, leur cynisme dirigés contre leur Moi.

Pour comprendre l’exhibitionnisme, il faut le resituer dans l’axe des générations et dans le rapport au père qui en est l’interlocuteur principal. Le temps d’adolescence est un moment charnière où l’incertitude générale d’être et d’avoir un corps crée une identification contrastée. La problématique de l’origine, les angoisses d’un corps accessible à la génitalité élaborent un corps imaginaire dans une plénitude d’avant la séparation. Mais prenant conscience de ce corps comme sien et de désir, émerge la conception masochiste de la sexualité associée à l’agressivité oedipienne. Cette agressivité est  corollaire à la découverte du père comme amant de la mère, elle est liée à la puissance phallique du père représentant de la loi sociale. La combinaison provoque des comportements réactionnels renvoyant à l’agressivité de type exhibitionniste.

L’adolescente entreprend une régression non consciente. La contradiction dans laquelle elle s’englue consiste à considérer la mère comme obstacle à éliminer : élimination qui rend malaisé l’identification à cette mère et en même temps le besoin de retrouver un sentiment de sécurité qui remonte à la petite enfance. Coincée entre cette image de détresse d’une mère/rivale et d’une mère nourricière, elle s’enferme dans une identification coupable à la mère. Dans certains cas la dépression s’installe avec en filigrane l’expression d’une envie de retour au sein maternel autant qu’une terrible frustration orale : «  Je ne suis pas moi-même, je ne suis rien. »

L’exhibition a pour particularisme d’attirer l’attention non pas pour en tirer un profit narcissique mais dans un but masochique : la crainte et l’attente en même temps de recevoir une punition. Elle souligne aussi la permanence du manque d’affection et la possibilité de le combler à travers cette quête d’amour. Le désir d’être nu est un moyen de provoquer la punition dont l’aboutissement est la satisfaction sexuelle, en rapport avec le masochisme. Le plaisir anxieux, l’auto humiliation et la dépréciation sont choses courantes chez ces jeunes personnes dont la fragilité les expose à des conduites ordaliques ( prise de risque mortel en bravant  le destin) et suicidaires. L’exhibition a des conséquences sociales tels le harcèlement sexuel, la dévalorisation venant des autres et les agressions physiques et verbales.

Très tôt décelée, le traitement psychothérapique permet une réorganisation, un glissement pouvant infléchir la pensée.

Partager

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.