Représentation du suicide aux Antilles

25èmes Rencontres gérontologiques AMDOR2000

Sénèque à son époque disait :

« Le mal qui nous travaille, n’est pas dans les lieux où nous sommes, il est en nous. Nous sommes sans force pour supporter quoi que ce soit, incapables de souffrir la douleur, impuissants à jouir du plaisir, impatients de tout ? Combien de gens appellent la mort, lorsque après avoir essayé de tous les changements, ils se trouvent revenir aux mêmes sensations, sans pouvoir rien éprouver de nouveau »[1]

Cette citation rejoint le mode de pensée des pays industrialisés où le suicide est un acte de l’individu qui n’affecte que l’individu. Il semble alors dépendre que de facteurs individuels qui l’arrimeraient à la seule psychologie. Le modernisme et ses nuisances stressantes en donne un autre éclairage, car les sociétés à un moment de leur histoire ont une aptitude définie pour le suicide. On y mesure son intensité en examinant le chiffre des morts volontaires dans la population de tous âges et des deux sexes.

Le suicide s’est partout accru, mais dans cette marche en avant chaque société a son coefficient d’accélération qui lui est propre. En Guadeloupe et en Martinique, l’augmentation en peu de temps du phénomène pose la question de ses causes et de ses représentations.

Qu’est-ce qu’une représentation ? C’est l’image de la réalité collective fortement suggérée à l’individu par la société. Par exemple, la femme enceinte est sujette à des rites de préservation de la santé : ne pas aller aux enterrements, ne pas sursauter devant une bête effrayante, ne pas se gratter en cas d’envie. L’enfant naît à neuf mois et dix lunes. L’humain est en relation avec le monde cosmique, celui des divinités, mais aussi celui des forces du mal. La représentation du suicide ne saurait se dissocier des représentations de la mort, de la maladie, de la souffrance.

L’avancée en modernité a érodé l’interdit culturel des manifestations de tristesse avec le dire sans culpabilité des migrants évoquant leur dépression soignée, donc reconnue. Le droit à la tristesse a adouci le jugement qui intimait à l’enfant battu de se taire sans pleurs : «  Pé pé sek. ». La société de la misère obligeait à serrer les dents, attitude nécessaire à la survie, contenant un grand pourcentage de fierté. Les pleurs établissaient une ligne de démarcation entre femme et homme : «  Un homme çà ne pleure pas ! » Cà c’était avant. La tristesse se dévoilait dans les chants monocordes, lancinants, tels des sanglots égrenés mais masqués par la fonction du chanter. Il suffisait d’écouter les lavandières les lundis de rivière, les unes à côté des autres.

Quand une personne donnait des signes de folie douce (amaigrissement, insomnie, inactivité, yeux éteints), l’environnement conseillait les sorties et les réjouissements. Ne pas quitter le lit le matin était impensable. En ces temps reculés, la dépression était inscrite au registre de la paresse. L’information grand public génère aujourd’hui une banalisation de toute pathologie même grave en syndromes dépressifs. Sous la poussée d’une plus grande tolérance, les jugements de valeur ont perdu de leur emprise.

Mais pourquoi le suicide s’enferme t-il encore dans le déni ? Pourquoi conserve t-on bouche close sur la décision de mettre un terme à la vie ? Quel sens prend se donner la mort ?

 

Représentation de la mort

Il existe une bonne et une mauvaise mort. « Ou ké mô mal »[2] comme une prédiction /sentence à venir surtout dans les mots d’une mère, peut induire du tourment.

  • Mal mourir serait périr dans d’atroces souffrances, ou être mutilé, ou disparaître selon on ne sait quel projet diabolique
  • Mal mourir serait pénétrer les voies de l’enfer sans passer par le purgatoire
  • Mal mourir serait expiation : payer sur la terre, payer outre-tombe
  • Mal mourir serait le gommage de toute une vie de vertu au service du bien
  • Bien mourir est tributaire d’avoir vécu de manière saine et respectable.

L’Antillais est confronté à des théories de la mort qui s’imposent tour à tour sans se contredire.

  1. Depuis le jour de la naissance, la mort est inscrite en l’humain, elle est décidée par l’Eternel. On ne meurt pas avant son heure, la mort est donc destin. Elle demeure un mystère, nul ne sait quand et où elle surviendra.
  2. L’individu peut mourir avant son heure par décision d’un malfaiteur (accident provoqué, maladie voyée[3], empoisonnement.) L’homme interfère dans les projets de Dieu et les contrarie. Le maléfique prend le pas sur le divin. L’une et l’autre théorie sont ancrées chez le même antillais. En cas de mortalité par destruction maléfique, le défunt erre sur terre attendant le jour de son jugement dernier. Il devient zombi ou esprit invisible qui rôde dans la maison frôlant parfois la parentèle qui sent sa présence par des signes tels les cheveux dressés, la chair de poule. Le royaume de l’au-delà tient rigoureusement ses comptes. Personne n’y pénètre avant son tour. La victime tombe sous le coup d’une double injustice : quitter la vie avant décision divine et attendre sur terre en étant invisible.
  3. La mort précoce d’un enfant en avance sur son âge réel, ayant des aptitudes naturelles d’une logique acquise, s’explique par le fait que le paradis ouvre ses portes aux gens intelligents.

Cette explication est à rechercher dans la punition de l’effet de fascination : «  Trop beau, trop intelligent pour rester sur terre. »

On peut échapper à la mort par miracle : l’arbitraire de Dieu n’a pour contingence que celle de l’histoire de l’homme : ce qu’elle moralise, ce qu’elle sanctifie c’est l’intensité spirituelle de sa foi.

L’interdit religieux du suicide avec l’évolution de la compassion a disparu. Avant, l’église catholique n’accordait pas de cérémonie religieuse aux suicidés engoncés dans l’opprobre du péché. Quelques uns, statut social aidant, recevaient sur le parvis de l’église l’encens et l’eau bénite, sans en franchir la porte.

L’acceptation du clergé n’a pas abaissé le seuil du déni du phénomène qui est à rechercher dans la place qu’occupe le suicide dans l’ensemble de la vie morale. Les lèvres font l’aveu du suicide survenu lors d’hospitalisation ou à la sortie quand la psychopathologie est évidente. La folie est évoquée : une folie agitée, délirante, menaçante qui absout la cause qui peut être ou ne pas être interne au sujet. Perdure encore que les causes de la mort sont situées hors des individus, beaucoup plus qu’en eux. Le malade mental n’est pas responsable de ses actes.

 

Représentation de la maladie

A inventorier les représentations de la maladie, on y trouve la notion de mal commis et de mal subi. Pourquoi devient-on fou ? La population criera sur les toits que ce sont les effets du mal. Par ordre décroissant on trouve :

  • La sorcellerie générée par la jalousie (violence imaginée d’autrui, convoitise du corps de désir)
  • La lecture des mauvais livres (connaissances interdites)
  • L’apprentissage intense (transgression dans une société sans écriture)
  • Le choc en retour (renvoi de l’acte de sorcellerie)
  • La malédiction divine qui punit le malfaisant.
  • Les pactes diaboliques (ti monss, argent gagé)[4].

Se dessinent en filigrane les pratiques sorcellaires, maléfiques explicatives de tous maux.

La bonne et la mauvaise mort dans une agonie qui n’en finit pas avec le déparler, punit le méchant dans un ultime sursaut de la crainte de Dieu.

 

Représentation de la souffrance

La culture est un système de valeur fonctionnant sur le mode de l’intégration ou du rejet. Une mère dont l’enfant pré pubère menace de se tuer lui dit : «  Je te fouetterai sur ton lit de mort. » Sa désapprobation irait jusqu’au châtiment corporel. Elle ne saisit pas dans cette menace l’alerte de la souffrance.

La société du paraître entretient un rapport contrasté avec la souffrance. Se plaindre c’est offrir au regard sa situation de faiblesse. L’interaction avec le divin est patente dans le dolorisme religieux (mythe rédempteur.) Afin de tester la capacité de l’humain, le fatum le met face aux épreuves à surmonter. L’acceptation et la résignation face à la souffrance le valorisent aux yeux d’autrui. Il est choisi : être choisi par Dieu est un acte d’amour. Par contre il est des lieux permis à l’expression de la souffrance. Les veillées et les enterrements libèrent les pleurs des non apparentés, inconnus de la famille, qui n’arrivent plus à se contenir. Les cris et les malaises des veuves et des mères sont légitimées. Les rites de préservation de la santé inscrits dans l’imaginaire, suggèrent qu’elles restent à la maison durant les funérailles.
Les composantes comportementales de la douleur, les plaintes, les mimiques, sont des manifestations réactionnelles qui ont une fonction de communication avec l’entourage. L’environnement familial et amical et pas seulement (les soignants aussi) vont par leur attitude autoriser les plaintes. Un peu c’est bien mais en permanence, non. Un homme pleurnichard est insupportable.

On retrouve le sens de la plainte douloureuse dans la biographie et son rôle dans les relations interindividuelles. En premier lieu :

  • Le gommage de la théorie du héros valeureux
  • L’échec du défi envers l’imminence d’anéantissement
  • La faille de la résistance
  • L’altération de l’image de soi

Les plaintes à minima conservent le lien.

Aujourd’hui les personnes dont la demande d’aide est impossible à formuler autrement que par la douleur du corps, ne sont pas toujours comprises. Mais il faut savoir discerner à quel moment elle fournit un moyen de contrôle de l’entourage pour compenser un manque de maîtrise confinant à la dépendance affective.

La rapidité avec laquelle s’est accru le suicide dans nos régions, signale que le pouvoir que la religion exerçait est caduc. Le croyant attaché à son groupe confessionnel était sous influence de préceptes impératifs qu’il appliquait aux différentes circonstances de la vie. Il n’avait pas à se demander où tendaient ces démarches, il les rapportait toutes à Dieu parce qu’elles étaient pour la plupart réglées par Dieu, c’est-à-dire par l’Eglise qui en est le corps visible. Mais aussi, parce que ces commandements sont censés émaner d’une autorité surhumaine, la réflexion humaine n’a pas le droit de s’y appliquer. La religion ne modère le penchant au suicide que dans la mesure où elle empêche l’homme de penser librement. Mais cette mainmise sur l’intelligence individuelle est difficile et le deviendra davantage : c’est l’histoire même de la libre pensée.

Quand la religion n’est plus qu’un idéalisme symbolique, qu’une philosophie traditionnelle, plus ou moins étrangère aux préoccupations quotidiennes, il est difficile qu’elle ait sur l’humain beaucoup d’influence. Il est trop de choses qui sont sans rapport avec elle, pour qu’elle suffise à donner un sens à la vie. L’Eglise ne servant plus de contenant à la prohibition du suicide, c’est vers la famille que l’intérêt se tourne pour comprendre ce qui fait sens dans sa dissimulation. Autrefois la société domestique n’était pas seulement un assemblage d’individus unis entre eux par des liens d’affection mutuelle, elle était un groupe dans son unité : le nom, la réputation. Tout cela tend à disparaître. Une société qui se dissout pour se reformer sur d’autres points, mais dans des conditions toutes nouvelles et avec de tous autres éléments, n’a pas assez de continuité pour se faire une physionomie personnelle, une histoire qui lui soit propre et à laquelle puissent s’attacher ses membres. Si les hommes ne remplacent pas cet ancien objectif de leur activité à mesure qu’il se dérobe à eux, il est impossible qu’il ne produise pas un grand vide de l’existence. Cette cause ne multiplie pas seulement les suicides d’époux mais aussi de célibataires, car l’isolement renforce la tendance au suicide. Autrefois les gens restaient confinés dans un milieu géographique ou ne s’en éloignaient pas longtemps, aujourd’hui il est inévitable que les individus se répandent au gré de leur ambition et au mieux de leurs intérêts dans des espaces plus vastes qui leur sont ouverts. Une des causes du suicide chez la personne âgée, la solitude, est un indicateur du silence qui recouvre ce fait. La mort est obsédante à certains moments quand la détresse est si difficile à surmonter qu’elle emporte le goût de vivre. Les deux causes principales de ce désarroi sont l’absence de projet et la solitude. Le veuvage accentue cette situation :-(plus de conjoint, plus d’enfants, les amis sont tous partis)- les hommes sont plus vulnérables. La perte les affecte au point que leur reviennent les drames d’enfance ou d’adolescence insupportables avec l’impression de pouvoir reproduire la scène en s’auto agressant ; une identification à l’agresseur comme pour ressentir une émotion dans ce corps privé de sensations. La mort de l’être charnel met en évidence l’être tombé en vieillesse, surpris par l’âge. La solitude favorisant les ruminations mentales donne peu de répit au constat de la mort du corps de désir, mort partielle avant la mort totale.

La recherche de spiritualité ne diminue en rien l’idée de suicide par défenestration, pendaison, arme à feu. On sous évalue le pourcentage des suicides dans la tranche d’âge des 70-85 ans. Certains sont camouflés par les familles en morts accidentelles ou subites. Le décès de l’épouse est le traumatisme le plus sévère ; c’est dans l’année qui suit ce décès que la dépression survient. Elle est rarement caractérisée par des pleurs ou de l’abattement, mais par une agitation improductive, des accusations permanentes, une baisse de l’appétit, de fortes pulsions d’auto destruction. L’exigence de ne pas être seul ne serait-ce qu’un instant dit la crainte du passage à l’acte.

Aujourd’hui la société médicale conforte l’espérance d’une éternelle jeunesse, donc de l’immortalité. La crise du vieillissement qui commence à poindre chez les femmes et les hommes serait une étape pour renoncer à l’illusion de l’immortalité. Quand elle échoue, elle donne place à la crise suicidaire.
Les signes annonciateurs s’installent à bas bruit : perte de l’estime de soi, dévalorisation, diminution des capacités cognitives et motrices, repli sur soi, surgissement de l’angoisse. La régression chez certains est rapide et la détérioration psychique aussi. La dépression s’installe à travers un cortège de troubles alimentaires, troubles du sommeil et troubles confusionnels. La mort est attendue et souhaitée, réclamée à autrui et finalement réalisée.

Pourquoi taire la mort volontaire de la personne âgée ? Parce qu’elle est innomable.

La personne âgée est engluée dans une aura de sagesse, de sérénité, d’apaisement. Elle est devenue ce corps à protéger selon l’atteinte des ans. Mère plus que père se doit de raler kanot [5], dans une absence de sexualité, une re-virginisation, dans l’absence de désir. Le remariage d’une mère est difficilement accepté quand elle est dans la tranche des septa, la messe et le chapelet sont préférables aux mouvements désordonnés du corps : «  Elle risque de rester bloquée. »m’a dit un fils.

Une vie harmonieuse ne supporte pas l’idée même du suicide. Quand il survient, l’incompréhension est à son comble. Les descendants refusent d’en inventorier les causes, déclinant bouche fermée la part octroyée à la solitude. La culpabilité est si forte que ce n’est que l’antre du psy qui écoute les raisons de l’abandon passif, les liens n’étant pas très forts, ou de l’abandon actif d’une relation passionnelle et conflictuelle nécessitant une rupture pour souffler un peu. Camoufler l’acte c’est demeurer dans le paraître d’une bonne réputation familiale, c’est échapper à l’opprobre de l’environnement toujours prêt à porter un jugement négatif. Des deux côtés s’aperçoit la faillite : faillite de la sérénité supposée de l’aîné, faillite dans la logique de la prise en charge, d’autant plus que l’accent culturel est mis sur nourrir pour être nourri à son tour. Les devoirs des parents sous-tendent les devoirs des enfants. Les rivalités sororales produisent des conflits dont la personne âgée est au centre et qu’elle ressent, décidant de mettre fin à ses jours pour n’embarrasser personne.

La personne âgée morte par suicide interpelle la parentèle qui n’a rien vu venir, par crainte d’être soupçonnée de négligence. L’intolérable et l’insupportable rappellent qu’il fut un temps où les voisins se souciaient en l’absence de parentèle, de nourrir, de veiller à l’hygiène des gens qui s’éteignaient en douceur. Il fut un temps où la pestilence ne signalait pas de corps en putréfaction. Il fut un temps où la sacralité du privilège de l’âge s’asseyait sur un trône de sagesse. La mémoire de ce temps autorise l’interdit culturel qui pèse sur le suicide.
Dans certaines contrées telles le Japon, l’estime de soi est si forte que la représentation du suicide est autre. Pays des shogun, seigneurs de guerre et des samouraïs, la parole est libre sur l’histoire de deux femmes abandonnées par les leur qui se sont laissées mourir de faim plutôt que d’aller à la soupe populaire et au service social : surtout ne pas crier au grand jour leur part de responsabilité, s’il en est, dans la négligence des liens de filiation.
Toutes les sociétés aussi modernes soient-elles ont des représentations et des croyances qui permettent le fonctionnement du groupe malgré les contradictions de ses membres. Elles permettent de marquer la frontière du groupe avec le monde extérieur, soulignant l’appartenance et une identité commune.

Le suicide de la personne âgée est un indicateur de changement social qui nécessite une procédure de prévention.

« Mais il y a-t-il quelqu’un pour entendre mourir les roses qui se fanent ? » Albert SCHWEITZER

[1] De tranquillitate animi,II,sub fine, cf lettre xxIv

[2] Tu mourras dans les pires souffrances

[3] Maladie par acte sorcellaire commanditée par l’ennemi et concoctée par le sorcier

[4] Ti monss est un être surnaturel obtenu par couvade d’un œuf pondu le vendredi Saint par une poule noire quarante jours durant sous l’aisselle d’un homme. Il a pour fonction de l’enrichir

L’argent gagé est une jarre de pièces d’or donné en rêve à un quidam. Pour l’obtenir il doit donner un sang innocent. Tout enrichissement soudain associé à  une mort d’un enfant délie les langues.

[5] Littéralement : tirer le canot au rivage

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